Pour une analyse transgressive








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POUR UNE ANALYSE TRANSGRESSIVE

DE L’APNEE THERAPEUTIQUE

FRELECHOZ THIERRY


Mlle D

Les poupées russes
Au-delà (ou en-deça) du
Principe de plaisir
Limite de mon travail

ou

Travail de ma limite ?

Introduction

Ce texte a pour ambition de relater un travail thérapeutique qui s’est étendu sur sept années et qui m’a amené, où plutôt obligé, à aller jusque dans mes limites, tant aux niveaux thérapeutiques, théoriques que personnels.
Ce document, comme le titre, est divisé en trois typographies différentes :

- La première servira à énoncer les données.
- La seconde fera des liens avec la théorie.
- La troisième sera destinée à des commentaires personnels.

Cette façon de faire est celle qui m’a parue devoir respecter le mieux ce que j’avais à écrire, et elle me permet de m’exprimer à des niveaux différents.
Ceci donne la possibilité à mon lecteur de pouvoir lire soit :
- les faits cliniques, sans se soucier du reste,
- soit de se plonger dans les références théoriques qui m’ont

parues appropriées- et dont j’ai eu connaissance, tant il est

vrai, comme disait un comique, que ce que l’on ignore ne peut

pas nous faire de mal,
- soit de m’accompagner dans le voyage plus intime, plus personnel que ce travail

m’a amené à faire.

Le premier titre, « Mlle D ou les poupées russes » fait références on l’a compris, aux poupées russes, qui s’emboîtent les unes dans les autres, de la plus grande à la plus petite. Dans ce travail, plus d’une fois, j’ai pensé être arrivé aux nœuds du problème, mais jusqu’au bout je dois l’admettre il m’a fallu déchanter, un nouveau symptôme nous obligeant à aller plus loin.

Le second titre « Au-delà (ou en-deçà) du principe de plaisir fait référence à l’ouvrage de Freud intitulé « Au-delà du principe de plaisir » ou il découvre que le plaisir n’est pas le seul moteur du fonctionnement psychique et ou il met à jour le mécanisme de répétition et la pulsion de mort.

Dans cette situation, je vais être confronté à une demande de mort, ou plutôt, une demande de ma patiente de l’autoriser à mourir. J’ai dû accepter, pour maintenir le lien thérapeutique, d’entrer en matière, en échange de son accord de différer son projet de mort.

Le troisième titre « Travail de ma limite ou limite de mon travail » illustre mon double sentiment d’avoir été et à la limite de mes compétences et aux limites du cadre thérapeutique que je m’étais donné. Et ces deux limites, j’ai du les repousser.

Ce travail m’a contraint à adapter mon cadre de travail et mes horaires à une urgence vitale. J’ai dû aller chercher, retrouver, et m’ouvrir à des conceptions théoriques plus larges que celles dont j’avais l’habitude.

Au niveau personnel, j’ai été amené à réfléchir à ce que le lien humain pouvait signifier, comment il se construit, s’entretient, s’élabore, se transmet, se pense et se panse.

I. Septembre 1999-Octobre 1999

La demande initiale
C’est au mois de septembre 1999 qu’une demande m’est faite pour une thérapie de couple. Je rencontre alors un homme et une femme charmants, dans la trentaine, en souffrance dans leur lien qui durait depuis 5 années. Lors de nos premiers entretiens nous explorons leur difficulté à vivre ensemble, les désaccords qui les réunissent, les plaintes de l’un et de l’autre. Je ne crois pas utile de m’étendre là-dessus car au terme de mon évaluation et de quelques entretiens, je conclus qu’ils ne constituent pas une indication de thérapie de couple, non qu’ils ne souffrent pas, mais du fait qu’ils ne sont pas un couple.
En effet, Madame D. présente une souffrance individuelle tellement grande, quoique très bien masquée, que les plaintes qu’elle émet à l’encontre de son ami ont plus à voir avec une souffrance projetée dans la relation, qu’une souffrance issue de la relation.

De plus, son compagnon ne me paraît pas, malgré son âge, suffisamment dégagé de sa famille d’origine. Empêtré dans la responsabilité de l’exploitation agricole familiale, il demande à sa compagne de remplir une fonction (seconder sa mère vieillissante, reprendre le flambeau…) sans tenir compte de ses désirs à elle. Elle est comptable de formation, veut préparer un certificat fédéral et lui n’en voit pas l’utilité.
Donc en résumé, une jeune femme en demande de compréhension, d’attention et même de soin, même si elle ne le formulait pas directement, et un homme, charmant au demeurant, mais incapable de sortir de sa logique à lui, dicté par des impératifs familiaux et professionnels.

Dans ma pratique de thérapie de couple c’est sur la théorie systémique que je m’appuie, et plus particulièrement sur le constructivisme développé par le docteur R. Neuburger. Il définit ainsi le couple : « La différence entre une rencontre et un couple est la durée. Le problème de deux sujets qui décident de fonder ensemble une institution couple est d’introduire le temps, la temporalité, dans une rencontre qui n’avait, a priori, aucune raison de se poursuivre »1.

Les deux personnes qui sont venues me voir correspondaient bien à ce premier critère, ils étaient dans une relation qui durait mais je n’étais pas sûr qu’ils se soient rencontrés. Il m’a semblé qu’il y avait juxtaposition. Ce « couple » qu’il formait, ou plus exactement à mes yeux, cet amalgame de deux individus, n’était pas pour eux une instance d’appartenance. « L’appartenance indique simplement la relation d’un élément- individu par exemple- à un ensemble qui le « contient » et auquel il « appartient ». Un même élément peut appartenir à plusieurs ensembles » Et ceci se traduisait dans la formulation de leur demande « Changer l’autre pour qu’il/qu’elle me comprenne ». Or, pour q’une thérapie de couple puisse se mettre en place il faut une demande qui soit spécifiquement référée au couple, que les symptômes soient rapportés au couple et que l’allégation (« quelqu’un qui met en avant, qui s’appuie sur, invoque ») soit centrée sur les problèmes de couple.

C’est sur cette base que mon évaluation s’est faite, il ne pouvait y avoir thérapie de couple, car, à mes yeux, il n’y avait pas couple.

Pas simple d’énoncer cette réalité devant deux individus qui viennent consulter et qui souffrent. L’envie d’essayer quand même, de tenter quelque chose est forte. Au demeurant je l’ai tenté quelques séances en essayant de rendre chacun attentif à l’autre. Mais j’ai dû me résigner à admettre qu’en agissant ainsi, je devenais une partie constituante de leur couple, l’intermédiaire d’abord nécessaire, qui risquait de devenir indispensable. Il m’a fallu donc leur faire part de mon impossibilité à les aider dans leur demande.

Près de deux ans plus tard, cet homme, alors qu’il était engagé dans une « vraie » relation de couple (c’est lui qui le dit) a pu dire à celle qui était son ex-amie qu’il comprenait, à posteriori, combien elle avait souffert de son égoïsme et de son impossibilité à comprendre ses besoins. La communication, spontanée qu’il lui a faite, a été la bienvenue dans un moment difficile du travail pour elle, et lui a donné un peu confiance en elle, et en leur histoire commune.

La demande, ou ce qui en a tenu lieu
Au terme de ces entretiens de couple, il ne m’était pas possible d’ignorer la souffrance que cette femme portait en elle. C’est une souffrance impressionnante, non-dite, qui s’exprimait plus par la négative du style : « à quoi bon », « rien ne vaut la peine de rien », « on naît seule, on vit seule et on meurt seule », donc un désespoir très bien structuré et argumenté qui laissait peu de place à une possible ouverture relationnelle.

Je lui ai fait part de mon sentiment que sa demande de thérapie de couple était une façon masquée d’exprimer un malaise profond et très ancien. Je lui dis combien elle me semble porter de souffrances, qu’il m’est difficile de la passer sous silence ou de faire comme si je n’avais rien senti. De plus, il m’est apparu qu’elle me l’avait, en toute petite partie, laissée entendre. En toute petite partie parce que cette souffrance apparaissait peu, elle transparaissait plutôt, elle la laissait deviner ou pressentir.
C’est donc à moi qu’est revenu la tâche de l’énonciation de la demande. Je lui ai donc proposé de réfléchir à la possibilité d’un travail sur elle-même avec moi ou avec un collègue.

C’est Freud qui définit la demande par : « Quelqu’un, par ailleurs maître de soi, souffre d’un conflit interne auquel il ne peut mettre fin tout seul, si bien qu’il finit par venir chez un psychanalyste à qui il se plaint de la chose et demande son aide »2 .
Bien, mais quand l’individu, par ailleurs majeur et en possession de toutes ses capacités, n’est pas libre, que faire ? Que faire d’une demande qui ne s’énonce pas alors que la souffrance est bien présente. Pour parvenir à ce que cette demande puisse s’exprimer, un pré-travail est nécessaire qui permette à la personne de prendre conscience de sa souffrance réelle. C’est-à-dire offrir un espace, un lieu, une relation afin que la souffrance puisse s’exprimer, se dire (à quelqu’un).
Comme l’exprime R. Coenen3 avec son concept de fermeture, il y a des gens qui sont dans : «l’impossibilité à demander et à recevoir ». Et il ajoute: « tout notre rapport au monde et à autrui se fonde sur les deux fonctions psychiques essentielles: la conscience de notre propre existence et la capacité de traduire la réalité sous forme de représentations mentales opérantes. Si l’on n’a pas de soi l’image d’une personne pouvant être aimée, si l’on n’a pas des autres l’idée qu’ils peuvent aimer gratuitement et généreusement, on ne peut investir une relation de façon satisfaisante ».

Mais alors, comment faire avec cette fermeture ? Jusqu’où doit-on aller, quelle neutralité garder ? Le silence équivaudrait-il à la non -assistance à personne en danger? Comment intervenir ?
D’où ma proposition d’un travail sur elle-même, en la laissant libre de sa réponse.

Elle choisit de commencer un travail avec moi, à raison d’une séance par semaine.

Il m’a été difficile de prendre position dans cette situation. Je n’ai pas le droit de faire du prosélytisme. Que faire dans ces situations hybrides, où la souffrance est là, mais pas la demande objective, claire et limpide. Doit-on attendre qu’elle émerge comme le voudrait ce que j’ai compris de l’orthodoxie analytique ? Dans cette situation, ce n’était pas la souffrance qui manquait, mais bien plus comme on le verra par la suite, l’idée, la possibilité même, de dire, de parler de sa souffrance. La demande peut naître d’une relation, mais quand l’idée de la possibilité d’une relation n’est pas imaginable pour un patient, que faire?
Ce que j’entends par relation est difficile à définir, mais pour ma part, je différencie « être en lien» et « être en relation ». Etre en lien renvoie pour moi aux liens sociaux, banals que l’on peut établir avec les autres. Etre en relation est plus complexe, cela suppose de pouvoir communiquer, parler, échanger à des niveaux, plus intimes, plus personnels.
Bien évidemment que cette patiente savait créer des liens, elle était venue me voir car le lien qu’elle avait créé dans son couple ne la satisfaisait pas du tout et elle en était désespérée. Elle pensait que le couple allait lui permettre de parler, d’être écoutée, et elle ne comprenait pas que cela ne se fasse pas « automatiquement ». Ce qui est une illusion plus fréquente que ce que l’on pourrait imaginer, puisque « je suis en relation de couple, donc engagé dans des relations sexuelles avec l’autre, alors forcément nous sommes en relation ». Si tout cela était si simple !
Il lui a fallu à elle plusieurs années avant de pouvoir s’autoriser à me demander quelque chose, et donc des années avant de pouvoir imaginer avoir une place dans la relation. Mais ceci concerne l’avenir et revenons à la suite du travail.

II. Novembre 1999-Mars 2000

Tissage du lien
Les premières séances sont dans la continuation de ce qui s’est fait jusqu’alors, nous travaillons essentiellement sur sa relation de couple avec son ami. Ses sentiments de ne pas être prise en considération, son impossibilité à se défendre, ses protestations qui restent sans effet, un peu comme si elle comptait « pour beurre ». Toutefois elle reste avec lui. Puis, très progressivement, par petites brides elle donnera des éléments d’anamnèse que je transcris sous forme de génogramme :


Très déprimé par

la rupture



Les faits marquants sont les suivants :

- Du point de vue transgénérationnel l’événement important est le suicide de la grand-mère maternelle quand sa fille (soit la future maman de Mlle D) avait 20 ans.

Il faut noter d’emblée que cet événement –traumatique il est vrai- est constamment mis en avant par la mère de ma patiente pour « tenir en respect », justifier, excuser, toute ces conduites. Sa souffrance à elle, que sa propre mère lui a infligée, est la pire des choses qui ait pu lui arriver. Rien ne peut être plus terrible que cela, et, au nom de cette souffrance, les autres doivent s’incliner, se taire et admettre tout…et le reste. Il était, et il reste, l’argument massue qui doit faire taire, étouffer toutes les plaintes ou récriminations que ses enfants pourraient émettre. La mère est pour toujours celle qui a le plus souffert, les autres passent après, c’est-à-dire jamais.
- Le mariage dont est issu Mlle D. a duré 10 ans. Son père, après la rupture voulue par sa femme, a été très déprimé durant des années. Le deuxième mari présentera des symptômes analogues après la rupture, toujours induite par la mère. Celle-ci le quitte pour vivre avec un homme de 20 ans plus jeune, et à ce jour ils sont toujours ensemble.
-Le problème avec ce dernier homme est qu’il « tombera  amoureux » de la fille issue du deuxième lit, avec la complaisance, la complicité, ou l’ignorance de sa mère. Mlle D se fera un énorme souci pour protéger sa demi-sœur- qui a près de 18 ans à l’époque et est donc loin d’être une enfant. Mais nous comprendrons plus tard les raisons de son souci quand les éléments cachés de son histoire à elle pourront émerger.
Il a fallu beaucoup de temps et de patience pour réunir toutes ces informations.
Elle est très assidue aux séances, toujours ponctuelles, semble y venir sans traîner aucunement les pieds, mais une fois là, elle est très silencieuse, attendant…quoi ? Dans mon contre-transfert je ne la sens pas me défier, ou tester ma résistance. Simplement, elle vient et elle attend. Je la sens intéressée, curieuse, avide, mais elle ne livre les informations au compte goutte. Alors je me suis adapté à ce contexte. Petit à petit j’ai développé une façon de travailler avec elle ou je parle beaucoup - non pas que je ne sache pas me taire ou attendre- mais elle me donne le sentiment qu’elle attend que je nourrisse la relation, que ce soit moi qui me jette à l’eau. Pour cela j’utiliserai des contes de fée, des histoires, des hypothèses que je peux tirer des quelques informations qu’elle me donne. Je dois me livrer à une sorte de gymnastique mentale qui me fait penser au criminologue, appelé sur la scène d’un crime, qui doit reconstituer ce qui s’est passé.
Petit à petit se fait jour en moi l’idée qu’elle a beaucoup de choses à cacher, à taire et/ou, qu’elle ne sait pas comment les dire.

D’un point de vue théorique, je m’appuierai sur un texte de René Roussillon4. Il définit le travail analytique classique basé sur l’a priori selon lequel le patient « connaît sans connaître » la source de ses maux, et que ce savoir est aliéné, méconnu, déguisé…à ses propres yeux, inconscient. L’histoire infantile est organisée par le narcissisme secondaire sous le primat du principe de plaisir. Dans les états de souffrance identitaire-narcissique, il définit que dans les parties clivées de la personnalité existe un mode de fonctionnement « au-delà du principe de plaisir », et il préconise, non pas « un laisser revenir » mais un « aller chercher » au-delà des superstructures protectrices derrière lesquelles elles sont gardées clivées. Il définit le « aller chercher » de la façon suivante : « il s’agit de repérer le « mouvement furtif » de dégagement pour établir le « contact », ou du moins de trouver une manière de signifier au patient que nous cherchons à le contacter et comment nous cherchons à le contacter. De cela nous devons prendre l’initiative : le patient a fait le travail dont il était capable, il nous a fait le signe qui était possible pour lui ; à nous de chercher à partir de là comment le lien va pouvoir s’établir ».

Dès le moment où elle accepte de venir en individuel notre travail en commun m’a s’est essoufflé très vite. Là où je m’attendais à du nouveau matériel, des possibilités de faire des liens, des anecdotes qui m’auraient permis de faire le travail d’élaboration, j’étais face à quelqu’un qui attendait. Elle m’a confié qu’elle avait déjà tenté un travail analytique classique chez plusieurs thérapeutes qui avaient tous fini rapidement par déclarer qu’ils ne pouvaient rien pour elle et à chaque fois ils l’adressaient chez quelqu’un d’autre. Elle en avait gardé une rage- impuissante- très forte. Pour ma part, j’avais décidé au départ de lui proposer une autre prise en charge (face-à-face, une séance par semaine, à la charge de l’assurance-maladie car elle avait une détresse qui relevait d’un traumatisme et il ne s’agissait pas d’un simple désir de se connaître…). Mais je n’imaginais pas avoir à lui raconter des contes de fée, à devoir faire des hypothèses sur son histoire familiale en correspondance avec sa place dans la fratrie, à devoir me creuser les méninges pour savoir quoi lui dire… Ma difficulté a été d’accepter que ce soit moi qui constitue, entretienne, me soucie, rattrape ce lien si ténu. Je me suis souvent rappelé la phrase d’un de mes formateurs : « Parfois il n’y a rien à faire, il faut juste tenir » qui m’a été d’un grand secours. Mais il restait l’activité que je devais déployer, il ne s’agissait pas seulement d’attendre ou d’entendre, je devais proposer, suggérer, raconter, créer, hésiter…Plus d’une fois je me suis interrogé sur le travail que je faisais, était-ce encore dans les normes, les canons établis ? Aujourd’hui, je me pose moins de questions, quoique !

III. Avril 2000-Octobre 2000

Voile et dévoilement

Petit à petit elle laisse entendre, ou plutôt elle laisse sourdre en moi (c'est-à-dire laisser naître, surgir), l’idée qu’elle est porteuse d’un secret, d’une histoire très lourde. Et là encore, je dois tâtonner au travers des : « il me semble… », « Il se pourrait que… », « Certaines de vos réactions pourraient faire penser que, peut-être… ».
Pour atténuer l’impact de mes hypothèses,- qui évoquaient la possibilité de situations traumatiques auxquelles elle aurait été soumise- je me suis à nouveau servi des contes de fée. Par exemple, celui de Barbe Bleue, -avec moi dans le rôle de la jeune épousée curieuse qui veut regarder dans la pièce interdite…- tant m’approcher de ces zones cachées, masquées, me semblait un exercice périlleux. En effet hypothétiser des traumas possibles sur la base de mes intuitions aurait pu constituer un trauma si ceux-ci n’avaient pas été commis ou qu’elle n’avait pu les reconnaître. Le piège de l’induction, ou des faux souvenirs, de la suggestion forcée n’est pas loin. Elle accepte pourtant très facilement cette façon de communiquer, sans le dire vraiment.
Pendant cette période, force m’a été de constater, au niveau de mon contre-transfert, que des phantasmes à caractère sexuels avec une forte dose de violence me venaient à l’esprit pendant les séances avec elle. Non pas que, par ailleurs, ce genre d’idées ne puisse pas me venir, mais la régularité et l’intensité de ce type de fantasme, m’ont mis « la puce à l’oreille ».
Sur cette base, je lui propose des hypothèses à partir de ce que je ressens. Je lui transmet l’image qu’elle éveille en moi : il y a deux aspect en elle, un coté femme et un autre enfant. Une enfant qui aurait été blessée et qui ne peut rien dire, une enfant qui aurait été maltraitée et qui n’ose pas en parler. Très lentement elle finira par oser dire sa peur de parler -mais de quoi précisément je ne le saurai pas-, et elle énoncera des phrases énigmatiques du type : « les adultes savaient sans savoir », et de peur de l’effrayer, je ne lui en demande pas plus. Il m’a fallu beaucoup de précautions pour suggérer ces impressions, mes ressentis, sans l’effaroucher, pour lui dire ce que j’avais compris, sans le dire.
Et finalement, nous finirons par convenir ensemble qu’elle porte des secrets en elle.
Devant sa difficulté à me parler- qui est l’équivalent pour elle de se livrer-, je lui suggère de les écrire. Ce qu’elle fait, au mois d’avril, mais elle me donne son texte dans une enveloppe, certes ouverte mais dans une enveloppe, comme si celui-ci devait être encore enveloppé, enfermé, caché, à dévoiler. Devant l’extrême difficulté qu’elle a eu à me le transmettre, difficulté physique, nous sommes assis en face à face, elle a l’enveloppe dans ses mains et elle n’arrive pas à me la donner, je lui fais la proposition d’attendre qu’elle me donne l’autorisation de les lire, en attendant son texte est en dépôt chez moi.
Cette idée lui a beaucoup plu. Et pour ma part, j’ai du réfréner ma curiosité, que je dois avouer dévorante - augmentée de ce que je sentais sans pouvoir mettre des mots autour- avant de pouvoir le consulter. Ce ne sera qu’au mois de novembre (soit 8 mois plus tard !) que je serai autorisé à le faire.
Pendant tout ce temps, elle sera absolument terrifiée par l’idée qu’une fois que je l’aurai lu, je ne veuille plus jamais la voir.
C’est à cette période, avril, qu’elle quitte son ami, ne supportant plus cette relation qui l’insatisfait, retrouvant ainsi une liberté extérieure. Elle n’est plus dans les obligations du lien, contrainte de correspondre à ce qu’elle pense qu’on attend d’elle, mais elle paye cette liberté du prix de la solitude. Elle dira avoir également été très soulagée de cette séparation, car celle-ci lui a évité de devoir parler à son ami de son secret. C’est dire la terreur que ce secret lui inspire, ou plutôt sa peur de ce que sa révélation peut avoir sur l’autre!
Suite à cela elle me fera part de petits bouts de son histoire, laissant apparaître une esquisse de ce qu’elle a pu vivre, tout en contrôlant soigneusement mes réactions, comme si elle voulait me ménager.

Elle raconte par exemple que lorsqu’elle avait 4-5 ans, elle était obligée de regarder sa nounou de l’époque et son ami faire l’amour. Un jour sa mère a surpris la scène, et c’est la petite fille qui a été déclarée coupable d’avoir voulu regarder! Du comportement des adultes, pas un mot. En me relatant cet incident, 20 ans après, une partie d’elle est toujours persuadée d’être responsable.

En disant cela, elle rougit, détourne les yeux, s’agite sur sa chaise, se replie sur elle, bref, elle est morte de honte.

Du point de vue théorique, la notion d’espace transitionnel me parait adéquate. L’espace transitionnel5, c’est un espace intermédiaire entre soi et l’autre, un lieu qui n’est ni tout à fait à soi ni tout à fait à l’autre. Mais cet espace, pour « exister » doit être trouvé par l’enfant, parce que mis à sa disposition par l’adulte.

Ma proposition qu’elle écrive son secret, vu sa difficulté à parler, - équivalent pour elle à se livrer- lui a permis de trouver un espace où elle s’exprime sans risque, car c’est elle qui contrôle ce qu’elle exprime et quand je pourrai le lire. Dans l’enveloppe était déposé son secret, il n’était plus en elle, mais pas encore chez moi. Il était entre-deux. Le face-à-face a permis que la confiance se construise suffisamment avant qu’elle n’ose prendre le risque que le dévoilement ne casse le lien.


A cette époque j’étais extrêmement soucieux d’essayer de comprendre ce qui lui était arrivé. J’oscillai entre comprendre, mon souhait d’avoir des éléments concrets pour faire des liens et la crainte qu’elle ne rompe le fil qui nous liait. Je ne comprenais pas sa difficulté à parler, je ne voyais pas pourquoi il lui était si difficile de me dire les choses, et je ne savais pas très bien que faire pour qu’elle puisse s’exprimer. J’étais las d’inventer des histoires, d’essayer de donner du sens avec le peu d’éléments que j’avais. En même temps, il m’était difficile de parler des quelques informations qu’elle m’avait données ou de les utiliser car elle réagissait très fortement à mes interventions et je craignais une rupture du travail par « surchauffe  ». Ceci m’a beaucoup fait réfléchir autour de la notion du lien, de son établissement, et de son maintien. Pas évident de ne pas savoir et attendre, puis de savoir mais de devoir attendre encore, car la mise en lien risquait de réveiller une culpabilité dévorante chez elle.

Je dois avouer que si la lecture de cette lettre contient des choses très difficiles, elle est aussi venue à point confirmer la justesse des hypothèses que j’ai faites autour de sa demande de départ. Faisons un bond de huit mois en avant dans ma connaissance, car elle écrit ce texte à ce moment là : « Je suis allé chez lui [le thérapeute] avec l’Homme [son ami], afin de trouver un équilibre relationnel et derrière cette requête, je lui demandais de répondre à mon mal de vivre, que j’avais soigneusement dissimulé en arrière-plan d’un tableau.. ». Plus loin elle écrit : « le prof [le thérapeute] il a découvert que derrière toute cette mise en scène se cachait une enfant, une femme qui n’arrivait pas à se faire une toute petite place.. ». Plus loin elle ajoute : « Il [le thérapeute] a décelé « la honte » et d’une manière subtile, en évoquant des histoires et des contes, il a désenfoui cette enfant meurtrie qui se dissimulait dans son costume de femme ».

Osons le dire, sans fausse modestie, cela fait du bien à lire, cela donne un peu de courage, comme une bouffée d’oxygène, et dieu sait s’il va m’en falloir pour la suite !
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