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Économie des aires sociales

Un autre axe qui déplace nos aperçus de la théorie économique se rencontre dans le changement profond de la composition intersectorielle des processus productifs. En résumé, si nous prenons l´exemple nord-américain, l´agriculture en est venue à occuper moins de 3% de la main d´oeuvre et l´industrie manufacturière en occupe à partir de 2005 moins de 10%.128
On a attribué à une grande part de nos occupations le nom de « services », comme si l´étiquette s´expliquait par elle-même. Castells s´en indigne avec juste raison : «  Sous le terme services on a entassé un fatras d´activités ayant peu en commun sauf le fait de se distinguer de l´agriculture, des industries extratives, des fournisseurs publics, de la construction et de la manufacture. Cette catégorie de « services » est une notion résiduelle, négative et suscite une confusion analytique ».129 Adoptant la méthodologie de Joachim Singlemann, l´auteur propose une distinction entre les services d´appoint à la production (informatique, finances...), les services distributifs (transports, communications et commercialisation), les services sociaux (santé, éducation, etc) et services personnels (restaurants, hôtelerie, domestiques...) et suggère que avec la complexité plus grande de l´économie on abandonne le vieux paradigme de Colin Clark qui distinguait secteurs primaires, secondaires et tertiaires. Selon Castells, « cette distinction est devenue um obstacle épistémologique à la compréhension de nos sociétés ».130
En fait, plus le contenu des connaissances avance dans les diverses activités plus le classement traditionnel se fait précaire. Mais ce qui nous intéresse particulièrement ici est la confusion suscitée par le concept excessivement général de services, recouvrant un phénomène significatif qui consiste dans la présence croisssante, dans les activités économiques en général, des politiques sociales. Nous avons ci-dessus mentionné rapidement cet ensemble d´activités. On n´approfondira pas ici l´analyse, mais il faut signaler certaines caractéristique qui marquent les relations de production du secteur et, en conséquence, leur conceptualisation économique.131
Rappelons avant tout que cette sphére d´activité est celle qui souffre la plus grande expansion. Comme nous l´avons vu, la santé aux États Unis (ajoutant domaine public au privé) représente le plus grand secteur économique du pays, soit 17% du PIB, en croissance, quand la production industrielle en représente 14% et décroît. Castells se réfère à la dramatique augmentation des emplois pour la santé et, à moindre échelle, des emplois pour l´éducation ».132 Si nous additionnons santé, éducation, culture, sûreté et similaires, nous atteignons 40% de l´emploi. Il y a de fortes variations selon les pays et on peut discuter des classements, mais le fait est là : un géant grandit et provoque de nouvelles relations de production.
Les services sociaux sont capillaires – la santé doit arriver à chaque personne, l´ éducation à chaque enfant, sous forme de soins personnalisés, où il retourne de relation de production différentes de celles qui caractérisent une fabrique avec des machines et des ouvriers fabricant, par exemple, des souliers envoyés à de lointains supermarchés. On ne stocke pas la santé sur des étagères, on ne la livre pas par conteneur. La qualité de l´éducation ne dépend pas seulement de l´école, elle dépend du climat culturel engendré dans les communautés et dans le pays, entre autres par les programmes de télévision. Les formes d´organisation sociale suscitées par ce type d´activité sont différentes de celles qui ont surgi avec la production industrielle. Enfin, les activités sociales sont des activités fins. Une vie saine et sûre jouissant d´une bonne éducation et de culture – et le temps d´en jouir -, voilà ce que nous voulons de la vie.
Il n´y a aucun doute qu´il existe une forme capitaliste d´offrir des services sociaux. Le résultat, cependant, reste qu´est advenu au lieu de la santé l´industrie de la maladie, au lieu d´une éducation l´industrie du diplôme, au lieu d´une culture l´industrie du divertissement et ainsi de suite. Théoriquement, s´il existe un rapprochement raisonnable entre la poursuite du bénéfice et la satisfaction sociale, dans le cas de la production matérielle par exemple – le souvenir du boulanger d´Adam Smith est toujours actuel – dans le cas des politiques sociales les deux objectifs coincident rarement.
Les résultats sont généralement désastreux. Le président du Chili, Ricardo Lagos, a ouvert le Congrès International du Centre Latinoaméricain d´Administration pour le Développement (CLAD) de 2005, en se lamentant de la rupture opérée entre services sociaux privés et luxueux pour des minorités et services sociaux publics et sous-équipés pour la grande masse de la population. Il s´agit de domaines qui, pour fonctionner de façon adéquate, doivent être publics, décentralisés et comptant avec le contrôle participatif des communautés. Ce sont des sphères de consommation collective et le progrès de l´ensemble dépend du niveau général de culture scientifique du pays. Il n´importe pas beaucoup que les riches disposent d´une médecine curative de luxe s´il n´y a pas de systèmes sociaux généralisés de vaccination, de prévention des maladies. Les microbes n´accordent que peu d´attention au volume du compte en banque, et les moustiques non plus.
En ce qui concerne la productivité de l´usage des ressources, il y a peu de doute quant au gaspillage généralisé que provoque la privatisation. Il y a une correlation intéressante à établir sur ce plan. La Norvège dépense en santé 9,6% du PIB, soit 8,0% pour le secteur public et 1,6% pour le privé ; le Canada dépense 9,6% en santé, soit 6,7% pour le secteur public et 2,9% pour le privé ; les chiffres pour les États-Unis montent respectivement à 14,6 %, 6,6% et 8,0%. L`IDH norvégien occupe la première place, le Canada vient en cinquième, les États- Unis en dizième. Pour la composante santé de l´IDH, les États-Unis viennent en 33ème place. Les dépenses en santé aux États-Unis montèrent à 5.274 dollars par personne ; au Canada, elles furent de 2.931 dollars.133
En réalité, cette aire dépend essentiellement de formes collaboratives de l´organisation sociale. Quand un pays africain a cessé de vacciner les enfants contre la poliomyélite, une maladie presque totalement contrôlée s´est à nouveau répandue. L´éducation dépend d´une ambiance riche et dense en informations sur tout le territoire, avec des bibliothèques, des théatres, une télévision intelligente, une vie culturelle intense. La culture elle-même, si on la transforme en industrie de divertissement, engendre des spectateurs passifs et mal informés. La sécurité civile transformée en industrie d´armements ne mène nulle part : les États-Unis comptent 2,5 millions de prisonniers, tout le monde a des armes et la criminalité est haute.
L´axe du raisonnement annoncé signifie qu´appliquer aux sphères sociales des relations de production typiques de l´ère industrielle, dans la logique qui aspire à des bénéfices privés, mène simplement au gaspillage, à l´inégalité et à la violence. On a là une aire qui exige une gestion publique décentralisée et participative. Les institutions privées qui fonctionnent bien sont des fondations sans but lucratif, comme par exemple les grandes universités américaines. Les agences privées ayant des fins lucratives, qui vont jusqu´à être cotées en bourse comme la Phoenix, resultam em muitos diplomas e pouca ciência.(não entendi) Il est intéressant de confronter les universités cotées en bourse ou les plans de santé contrôlés par des agences financières à la Pastorale de l´Enfant qui opère aujourd´hui dans plus de 3.500 municipalités brésiliennes et est responsable de 50% de la chute de la mortalité infantile là où elle intervient et de 80% de réduction dans les hospitalisations. Le coût mensuel par enfant est de 1, 70 real (moins d´un euro). Il n´y aucun plan de santé – aucune entreprise privée visant bénéfice – qui obtienne ce type de résultats en termes de coût-bénéfice. Ainsi l´entreprise la plus efficace du Brésil dans le domaine social n´est pas fondée sur la compétition mais sur un système de collaboration en réseau.
L´exercice théorique qui s´impose est l´analyse des secteurs qui composent l´aire sociale en partant des relations techniques de production et en reconstruisant de là les relations sociales. De la même manière que Marx analysait au XIXème siècle ce que les relations techniques de la production industrielle impliquait en termes de relations sociales de production, il vaut la peine aujourd´hui de penser au type d´organisation de la société qui est en train de se construire par le biais des politiques sociales. En tant qu´économistes, nous sommes loin de répondre au défi. Au Brésil, en particulier, on a opéré une rupture épistémologique entre économistes d´un côté, personnes sérieuses qui s´occupent d´intérêts, de change, d´inflation et similaire et, de l´autre, personnes au coeur tendre qui traitent du « social ». Les grandes banques qui entravent le développement et onèrent toutes nos activités percevant des péages absurdes sur l´accès de notre propre argent sont présentés comme des facteurs de croissance, alors que les domaines sociaux qui répondent directement à ce que demandons de la vie – santé, sécurité, culture, et – sont présentés comme des « coûts ». C´est un monde à l´envers.134

L´essentiel pour nous ici est de montrer que les mécanismes qui régissent les aires sociales continuent en marge du mainstream , comme co-adjuvants du processus, alors qu´il s´agit d´une aire qui typiquement occupe le double ou le triple de celle qu´occupent les biens physiquement mesurables. Là où ils fonctionnent à satisfaction, les services sociaux, par leur capillarité et leur propriété de consommation collective, engendrent des structures décentralisées et intensément participatives, favorisant la création de partenariats, et constituent ainsi un puissant organisateur social enrichissant d´une dimension démocratique économique et sociale nos formes d´organisation de société. L´absence d´analyses quant aux excès de coûts suscités par la privatisation des aires sociales a soustrait de l´horizon du débat économique un des principaux facteurs qui font du Brésil un pays au coût élevé et à la productivité systémique réduite.

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L´économie du temps

Le temps est notre principale ressource non durable. Son gaspillage, par nous-mêmes ou par d´autres est monumental. Nous savons tous que time is money, mais peu de gens pensent à ce qu´ils sont en train de comparer. Le temps est le temps de notre vie. L´argent perdu peut être récupéré. Mais la vie...
Keynes avait une perception très attrayante de l´amour pour l´argent : « L´amour de l´argent comme possession – distinct de l´amour pour l´argent comme moyen d´obtenir des plaisirs et de parer aux réalités de la vie – sera reconnu comme ce qu´il est, comme une morbidité un peu répugnante, une de ces propensions mi-crimininelles, mi-pathologiques que nous abandonnons avec un tremblement aux mains des spécialistes en maladies mentales ». 135
Ce n´est pas que nous méconnaissons la valeur économique du temps. L´entrepreneur calcule rigoureusement l´usage du temps de ses employés, parce que le temps de ses employés sort de ses poches. Kuttner raconte la visite qu´il a fait a un centre de télé-marketing où les jeunes filles avaient le droit à deux secondes entre uu appel et un autre : au bout de deux secondes, les remises commencent. Le documentaire The Corporation montre des entreprises où sont registrés jusqu´aux centièmes de seconde des opérations des couturières pour de grandes marques.
Le gaspillage de notre temps constitue probablement une des externalités les plus puissantes du capitalisme. Quand une banque diminue le nombre des réceptionnistes et que nous attendons dans la queue, elle réduit le temps de travail offert, qui pour elle représente un coût, et augmente le temps perdu par les clients, qui ne lui coûte rien. Il suffit de s´assurer que les autres banques agissent de la même façon et éviter ainsi un mauvais renom. L´entreprise d´autobus préfère bien remplir son véhicule, augmentant son rendement passager/kilomètre, même si cela signifie du temps perdu pour l´usager qui attend à l´arrêt. Quand nous appelons un service téléphonique et entendons dire durant une éternité que notre appel est important pour un mystérieux « nous », il ne reste pas de doute que notre temps d´attente est un coût pour nous-mêmes, mais pas pour le « nous » à l´autre bout de la ligne. Quand nous attendons à la maison la visite d´un technicien ou une livraison, on nous a informés que nous devons rester chez nous pendant l´horaire de commerce, à toute heure. Naturellement, comme nous n´avons rien à faire, nous attendons, car nous avons besoin du service. L´entreprise n´indique pas d´horaire précis car une certaine flexibilité lui est utile. Fondamentalement, on considère que le temps de l´entreprise est précieux, mais que le temps du consommateur est gratuit.
Avoir le temps de faire les choses qui nous plaisent constitue probablement le meilleur objectif où s´indique la manière d´organiser nos sociétés. Autrement dit, il nous faut évoluer de l´économie du temps comme préoccupation microéconomique où l´entreprise calcule nos secondes, vers une préoccupation macro, évaluant l´efficacité de notre organisation sociale en fonction de la possibilité du choix de notre emploi du temps.
Cet aperçu se lie de façon assez évidente aux travaux de Amarya Sen touchant à la perception que la pauvreté n´est pas nécessairement la privation du droit à certains produits mais aussi une perte du droit aux choix. Et l´option quant à la forme d´utilisation de notre temps de vie si court est essentielle.
Dans des travaux développés par Marcelo Traldi, un questionnaire sur l´usage du temps par les familles de classe moyenne a amené à des trouvailles intéressantes, tel l´exemple d´un professionnel qui classe comme heures de loisir le temps où, confortablement installé chez lui, il lit un bon livre technique. La même activité au bureau serait classée comme travail ou peut-être même comme sacrifice.136
Nous avons hérité de la tradition judéo-chrétienne l´immense charge de vertu du sacrifice. Plus notre vie se voit soufferte plus nous méritons d´une récompense quelconque, en cette vie ou dans l´autre. En fait, bien faire quelque chose, utiliser notre capacité d´invention, n´a jamais été un sacrifice. Le Business Week se surprend, dans un article de couverture sur le Linux, de la quantité de gens qui contribue à la construction et à l´amélioration du logiciel gratuit pour le simple plaisir de créer quelque chose de mieux et d´être utile. Il est vrai qu´une personne au chômage se sentira désespérée de la difficulté où elle se trouve de pourvoir au maintien de sa famille. Mais elle se sentira aussi désespérée - et ceci est particulièrement vrai des jeunes – de ne pas contribuer, de ne pas participer, de ne pas faire partie d´un processus social.

L´économie du temps n´existe pas comme discipline, et pourtant elle est essentielle. Elle repose sur une prémisse de base : le temps comme catégorie économique ne se limite pas au temps de l´activité productrice rémunérée. L´utilisation intelligente de notre temps, en ses diverses composantes – du sommeil qui reconstitue nos forces, des divertissements qui récupèrent notre équilibre interne, du soin de nos enfants, d´une fleur plantée dans le jardin, de la conversation avec les amis, du sentiment d´être utile dans une ambiance de travail où nous sommes respectés – voilà ce qui compose l´objectif final, la qualité de vie. Il ne faut pas inclure nos loisirs et le plaisir de nos réalisations dans les folies de l´économie : au contraire, il faut montrer le coût que l´invasion des processus économiques mal gérés engendre et racheter le droit à l´usage de notre temps.
Revenons au texte de Keynes. Évaluant en 1930 ce que devrait être la vie de ses petits-enfants, il imagine que nous aurions l´intelligence de profiter des technologies et des progrès de la productivité pour travailler moins: «Des tours de trois heures ou une semaine de quinze heures pourront résoudre le problème pendant un bon temps. Car trois heures par jour sont suffisantes pour satisfaire le vieil Adam en nous ». Bien sûr, des progrès tecnologiques ont eu lieu qu´il ne pouvait pas prévoir, et qui surpassent ce qu´il pouvait imaginer. Et pourtant, nous nous tuons à la tâche.137
Il y a une dimension surréaliste dans cette irrationalité qui concerne la mauvaise distribution des efforts. Une partie de la société se désespère de trop travailler et l´autre de ne pas avoir accès à l´emploi. Un minimum de bon sens dans la distribution des efforts constitue, en ce sens, un des objectifs centraux de la gestion sociale. En termes de régulation de l´économie du temps, on arrive à la conclusion que le marché constitue un mécanisme structurellement insuffisant d´allocation des ressources de travail, exigeant des solutions systémiques articulées. Il n´y a rien de nouveau dans ce constat. Mais dans la vision que nous suggérons ici, en donnant une valeur économique au temps social, le chômage cessera d´être perçu comme une situation de désespoir lamentable, restreinte aux pauvres diables qui n´ont pas su obtenir de diplômes ni accès au marché du travail, mais sera ressenti comme un coût pour la société : la valeur du temps dissipé peut-être bien plus grande que le coût des mesures d´organisation qui assurent un travail utile pour tous.138
Une autre dimension de l´économie du temps concerne l´irrationalité du processus d´accumulation. Si nous considérons le temps comme une catégorie économique et, donc, le gaspillage du temps social comme un coût, nous devons penser par exemple aux solutions apportées au transport. Nous travaillons beaucoup pour gagner de l´argent afin d´acheter une voiture. À São Paulo, par manque dramatique de transport collectif, chacun cherche à avoir sa voiture. Le résultat pratique, comme nous l´avons vu ci-dessus, c´est que nous avançons à une moyenne de 14 kilomètres par heure. Comme nous l´avons vu, la recherche réalisés par Nossa São Paulo indique que l´habitant de la ville perd en moyenne deux heures quarente trois minutes par jour dans la circulation. Nous achetons la voiture et nous nous voyons ligotés aux dépenses récurrentes en essence, assurance, réparations, stationnement, hôpitaux, sans parler des amendes et éventuellement de l´analyste et des tranquilisants qu´il nous recommande.
À confondre moyens et fins, nous confondons l´usage de notre temps avec un bonheur toujours reporté. Le but central, la « valeur » que nous poursuivons, est une certaine qualité de vie pour le plus grand nombre, y compris nos enfants et nos petits-enfants. Cette qualité de vie a trait, par exemple, à pouvoir nager dans une piscine ou à se reposer une fin de semaine dans une villa á la campagne et ainsi de suite. Mais avons-nous vraiment besoin d´être propriétaires exclusifs de ces infrastructures ? Le fait est que nous passons de longue année à les payer et que toujours nous sous-estimons les dépenses récurrentes qui en résultent, sous forme d´entretien, d´impôts et autres. Si nous calculons le temps de travail destiné à les acquérir, le temps de travail dépensé à leur maintien et le peu que nous les utilisons – parce que justement nous n´avons pas le temps – nous verrons qu´il est beaucoup plus pratique de prendre appui sur des solutions sociales. Toronto, par exemple, possède de nombreuses piscines publiques, outre que des installations sportives scolaires sont ouvertes au public en général. Dans ce cas, le citadin n´a pas besoin de se souvenir du niveau du PH de l´eau, de savoir si le chlore a été acheté, si l´employé à la manutention de la piscine a été payé ; il prend son maillot de bain, sa bicyclette et va à la piscine où il retrouvera ses amis, où ses enfants peuvent nager à leur aise, car il existe un service municipal de protection, et ainsi de suite.
Si l´on distribue les coûts d´infrastructure des loisirs entre tous les citoyens, ceux-là baissent naturellement. Mais avant tout, on n´aura plus besoin de perdre constamment son argent et son temps pour organiser un usage agréable des jours de loisir. Ce n´est pas ici mépriser la consommation, mais s´efforcer de la rendre plus intelligente. Avec l´inclusion du temps social dans l´élément économique, la logique de l´investissement social change. Quand nous accompagnons la trajectoire de vie d´un ménage moyen, et de classe moyenne, il est frappant de constater l´existence d´une phase où l´on se tue au travail pour acquérir certains biens et la phase du combat qui suivra pour se débarasser de ces mêmes biens dont l´entretien coûte trop cher et exige trop de temps.
Comment estimer la valeur du temps social ? Rien de mieux que de prendre le chemin le plus court. La ville de São Paulo, par exemple, a un PIB de 320 milliards de reais (.....euros). Ce qui donne, pour une population de 11 millions, une distribution per capita annuelle de 29 mille reais (....euros). Cela représente, par heure, 3, 30 reais (euros). De la sorte, nous pouvons calculer la valeur du temps perdu. Une heure perdue dans la circulation, pour les 6,5 millions de personnes qui se déplacent allant au travail chaque jour, constitue dans ce calcul une perte journalière de 21 millions de reais (>>>euro). On peut rendre ce calcul plus pointu de diverses façons, mais l´essentiel est de prendre conscience que notre temps n´est pas gratuit et que le gaspillage en question nous concerne personnellement.139
Les implications de tout cela peuvent être très immédiatement pratiques. Calculant les coûts d´un kilomètre de métro, un candidat à la mairie de São Paulo a fini par conclure qu´il était trés cher, quelque chose comme 100 millions de dollars par kilomètre. Disons qu´un vaste réseau de métro économise une demi-heure du temps moyen de déplacement du paulistano économiquement actif. Ce seraient 21 millions de reais (euros) économisés par jour, une somme suffisante pour payer un kilomètre de construction chaque vingt jours.140
Une série d´études à ce sujet fait irruption, à mesure que la bêtise de dissiper ainsi la principale ressource non renouvelable de notre vie devient plus évidente. Robert Putnam regrette « que l´une des conséquences inévitables de la manière dont nous sommes arrivés à organiser nos vies en termes spatiaux consiste à dépenser chaque fois plus de temps à nous déplacer dans des caisses de métal entre les sommets de nos triangles privés. Les américains adultes passent une moyenne de soixante-douze minutes par jour au volant, selon la Recherche du Département de Transport Personnel. Cela représente, selon les études de l´usage quotidien du temps, plus que nous dépensons pour faire la cuisine ou manger, et plus du double du temps que les parents dépensent en moyenne auprès de leurs enfants. Les déplacements en voitures privées représentent plus de 86% de tous les déplacements en Amérique, deux tiers de tous les déplacements en voitures sont réalisés par des personnes seules, et ce pourcentage augmente régulièrement. »141
Un impact indirect de ces processus se lit dans l´isolement croissant dans lequel nous vivons. Putnam insiste sur l´impact de désarticulation, nuisible à l´interaction sociale, que provoque le transport individuel de la maison au travail, ce que les américains désignent par « commuting ». D´un côté, il constate que « chaque 10 minutes de plus dépensé chaque jour en commuting, réduisent les activités communautaires à 10% - moins de participation en réunions publiques ». D´un autre côté, il constate « cet autre fait curieux qu´il ne s´agit pas seulement du temps passé dans la voiture, mais aussi de la séparation spatiale entre la maison et le local de travail qui nuit à la vie communautaire. » Nous connaissons bien ce phénomêne au Brésil, avec l´expansion des cités-dortoirs et toutes les conséquences qui en dérivent en termes de pauvreté culturelle, criminalité et autres.
Le processus en soi ne manque pas d´intérêt. À penser le temps libre comme une catégorie économico-sociale, nous pénétrons dans une vision moderne de l´économie, car centrée sur le résultat final, sur la qualité de vie. En termes économiques cela signifie aussi bien valoriser le temps qui n´est pas directement contracté par l´employeur – et que les entreprises considèrent gratuit puisqu´il ne le paie pas – que le temps dédié à des activités utiles mais qui n´entrent pas dans le circuit monétaire, comme l´attention apportée à la famille, l´embellissement de nos jardins, l´arborisation de nos rues par des voisins obligeants et ainsi de suite, évitant de la sorte que les mécanismes économiques dominants le dissipent.
L`ínvasion de notre temps conscient n´est pas moins significative. Le coût de la publicité, par exemple, n´évalue que les dépenses auprès des différents médias qui véhiculent des messages publicitaires. Le fait que ceux-ci envahissent le programme que je suis en train de regarder m´oblige à zapper entre les nullités diverses des différentes chaines et signifie une perte de temps. Qui paie pour ce temps, pour le repos dont je cesse de jouir ? Les patrons de la publicité, naturellement, me diront que ce sont eux qui « m´offrent » le programme. Comme peu de gens s´y entendent en économie, l´argument passe. En fait, les coûts de la pub sont inclus dans les prix des produits les plus divers. Quant un concurrent fait de la publicité, son rival le suit pour ne pas perdre une tranche du marché. Dans la cacophonie qui s´ensuit, personne ne fait très attention mais tout le monde est piégé. C´est l´habitude traditionnelle du « assis ! » que crient les supporters de foot dans le stade, car personne ne peut s´asseoir isolément, sous peine de ne pas voir le jeu. Ce qui se dissipe dans cette logique, hors notre argent, comme nous l´avons vu plus haut avec les exemples de Juliet Schor, c´est notre temps.
L´invasion de notre temps conscient, où nous faisons quelque chose qui nous apporte du plaisir ou que nous choisissons de faire pour quelque autre raison, représente un coût. Si nous voulons jouir d´un minimum de tranquillité pour écouter par exemple une musique, nous en sommes distraits de façon constante par des messages publicitares. Nous pourrions ne pas y faire attention, mais ce n´est pas ainsi que nous sommes faits : nous sommes faits pour prêter attention à ce qui arrive autour de nous et qui évite par exemple de se faire écraser. Une tension en résulte entre ce que nous voulons faire consciemment et l´intrusion permanente de messages inutiles. Littéralement, il s´agit d´ordures, dont nous devons nous débarasser à chaque instant. Un processus fatiguant : les américains qualifient cette tension de « surchage sensorielle ». Elle nous coûte de l´argent, suscite de la fatigue et un climat général d´obsession pour la consommation. Vaut-il la peine de payer pour ça ?
Il semblerait que le public s´en rend compte peu à peu. Il existe un livre attrayant d´Eduardo Giannetti, nommé Felicidade (Bonheur). Peut-on imaginer un économiste pensant à de telles choses ? L´étude de Bruno S.Frey et d´Alois Stutzer constitue une excellente lecture Happiness and Business (Bonheur et Affaires) ; l´ouvrage de Tim Kasser est particulièrement intéressant : The High Price of Materialism (Le Prix élevé du Matérialisme) qui présente de nombreuses recherches sur le rapport entre le niveau de satisfaction porté à la vie et l´orientation dans le sens de l´accumulation de richesse matérielle. Rosiska Darcy a écrit pour sa part un livre engageant sous le titre A Reengenharia do Tempo (La reingénierie du Temps).
La démocratisation de l´économie représente bien plus qu´un nouvel équilibre politique : elle représente un renouveau du sens des choses, une rencontre heureuse entre les objectifs économiques et les objectifs humains.Il y a évidemment une psychopathologie de l´économie quotidienne que Freud a oublié d´écrire et qui paraît sur le visage apopleptique d´un chauffeur injuriant un autre chauffeur ou sur le visage fatigué d´une femme qui affronte sa triple journée de travail. La vie n´a pas besoin d´être idiote, les technologies ne doivent pas nécessairement nous rendre esclaves, mais c´est ce qui arrive.
Notre but ici n´est pas d´énumérer les blancs de la science économique mais de montrer qu´en plaçant au centre des résultats économiques les valeurs auxquelles nous aspirons - avant tout la qualité de la vie – des sphères. que nous ne considérerions normalement pas comme telles, surgissent alors comme catégories économiques. C´est en rachetant la tradition de l´étude du loisir et de l´oisiveté de Lafargue, de Russell et plus récemment de De Masi, que nous commençons à donner de la substance aux aspirations que nous possédons en tant qu´êtres humains. Attribuer une valeur économique au temps libre constituera une forme pratique de percevoir des agents économiques le temps qu´il nous font perdre et une forme de rachat du droit au temps considéré non économique. L´économie n´est qu´un moyen, le but, c´est la vie. Soumettre les corporations à nos objectifs humains, au lieu d´être entrainés par elles dans une course insensée – voilà ce qui prend sens.
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