Bibliographie 146








télécharger 0.78 Mb.
titreBibliographie 146
page8/23
date de publication18.01.2018
taille0.78 Mb.
typeBibliographie
b.21-bal.com > économie > Bibliographie
1   ...   4   5   6   7   8   9   10   11   ...   23

11
L´économie de la connaissance

À leur façon, les mêmes technologies qui favorisent la globalisation peuvent favoriser les espaces locaux, les dimensions participatives, une interconnexion démocratique. Pour les multinationales, les nouvelles technologies impliquent une pyramide plus élevée, dotée du pouvoir central d´une megacorporation étendant des doigts chaque plus longs vers des lieux chaque fois plus distants, grâce au pouvoir de transmettre plus loin ses ordres. Elles impliquent aussi une forte présence planétaire du pouvoir répressif visant le contrôle de la propriété intellectuelle, appropriée de façon croissante par les entreprises multinationales elles-mêmes. Le monde n´est plus « plat » (flat), il est chaque fois plus hierarchisé.
Pour nous, ces technologies rendent viables un réseau plus ample et plus horizontal où chaque localité pourra récupérer de son importance en croisant la spécificité de ses intérêts locaux avec le potentiel de collaboration planétaire. Les doigts plus longs des mêmes corporations ne décentralisent rien, elles signifient seulement que la même main a une portée plus vaste, que la manipulation s´étend à plus grande échelle. L´appropriation locale du potentiel d´interconnexion vaut pour une dynamique de démocratisation.
Le changement propres aux techonologies de l´information et de la communication qui permet ces nouvelles options reste articulé, cependant, à des changements technologiques plus amples qui élèvent le contenu de connaissance de tous les processus productifs réduisant le poids relatif des élements matériaux qui constituaient autrefois le facteur principal de production.
La connaissance est-elle un facteur de production ? Comment se développe la théorie que Castells a dénommée de « nouveau paradigme socio-technique » ? Il introduit la catégorie intéressante de facteurs informatifs de production , qui nous amène à une question de fond : la connaissance se règle de manière adéquate au moyen des mécanismes de marché, comme par exemple les biens et les services dans le quadre d´une économie industrielle ? 116
Le déplacement de l´axe principal de formation de la valeur des marchandises du capital fixe vers la connaissance nous oblige à une révision en profondeur du concept même de mode de production. André Gorz met le doigt sur le nerf de la question lorqu´il fait remarquer que « les moyens de production sont devenus susceptibles d´appropriation et de partage. L´ordinateur apparaît comme l´instrument universel, universellement accessible, grâce auquel tous les savoirs et toutes les activités peuvent, en principe, être partagés ».117
L´économie de la connaissance n´en est qu´à ses débuts. Lawrence Lessig nous apporte une analyse systématique et équilibrés de ce défi énorme que nous affrontons aujourd´hui : la gestion de l´information et de la connaissance. Le livre de Lessig, centré de maniére précise sur la façon dont se développe l´interconnexion planétaire, porte chaque question - celui de l´appropriation des moyens physiques de transmission, celui des codes d´accès, celui de la gérance des contenus – à un niveau qui permet une évaluation réaliste et la formulation de propositions pratiques. Son livre antérieur, Code, est resté célèbre. Ce The Future of Ideas est tout simplement brillant en raison de la richesse de ses sources, de la simplicité de son exposition, de l´ordonnancement des arguments autour des questions clef.118
Nous nous montrons tous un peu insuffisants pour ce qui est de la compréhension de ces nouvelles dynamiques, oscillant entre les visions d´un lugubre Big Brother ou bien celle, idyllique, des sources et des moyens qui amèneraient à une démocratisation générale de la connaissance. Mais ici comme ailleurs, les simplifications ne suffisent pas, il faut s´appliquer à étudier ce qui est en train de se passer.
Prenons comme point de départ le fait qu´aujourd´hui, quand nous payons un produit, 25% de ce que nous dépensons va au produit et 75% vont à la recherce, au design, aux stratégies de marketing, à la publicité, aux avocats, aux comptables, aux relations publiques, aux ainsi nommés « intangibles », ce que Garz appelle « l´immatériel ». C´est un chiffre approximatif mais recevable, ce n´est pas la précision qui importe ici. Ce qui nous intéresse, c´est que la valeur ajoutée d´un produit réside chaque fois plus dans la connaissance incorporée. C´est à dire que la connaissance et l´information organisée représentent un facteur de production, un capital économique de première importance. La logique économique de la connaissance, pourtant, diffère de celle qui règle la production physique. Le produit physique apporté par une personne cesse de lui appartenir, alors qu´une connaissance transmise à une autre personne lui reste et peut stimuler dans l´autre des idées qui engendreront des connaissances et des innovations supplémentaires. En termes sociaux, donc, la société de la connaissance s´accommode mal de l´appropriation privée : elle concerne un produit, qui, quand il est socialisé, se multiplie. Ainsi, la valeur ajoutée au produit para la connaissance incorporée ne se transforme en prix, et conséquemment en bénéfice agrandi, que quand cette connaissance est empêchée de se diffuser. La bataille du XX ème siècle, centrée sur la propriété des moyens de production évolue vers la bataille de la propriété intellectuelle du XXI siècle. La connaissance est un facteur de production dont la consommation ne réduit pas le stock, au contraire. Qu´advient-il alors de la science économique, dont le noyau théorique est l´allocation de ressources insuffisantes ?
Nous nous trouvons ici, en quelque sorte, devant la grande tension d´une société qui évolue vers la connaissance mais qui continue à être rêglée par les lois de l´ère industrielle. L´essentiel ici, c´est que la connaissance est indéfiniment reproductible et, pour cela, ne se transforme en valeur monétaire que si elle est appropriée par quelqu´un et quand celui-ci impose un péage et peut céder le « droit » à son usage. L´accès à la connaissance n´a de valeur que si les personnes intéressées la créent artificiellement au moyens de lois et par la répression ; cette valeur n´est pas due à des mécanismes économiques telle que la rareté. C´est comme sous l´effet technique d´un processus d´entraînement que l´application à l´ère de la connaissance des lois de la reproduction de l´ère industrielle peut entraver l´accès à la connaissance. Curieusement, empêcher la libre circulation des idées et de la création artistique est devenue un motif, de la part des corporations, d´exigences d´une plus grande intervention de l´État. Les mêmes intérêts qui ont amené la corporation à globaliser le territoire pour faciliter la circulation de biens, l´amènent à fragmenter l´espace et à rendre difficile la circulation de la connaissance.
La question centrale qui touche à la manière dont nous produisons, utilisons et divulgons la connaissance engage donc un dilemme : d´un côté, il est juste que quiconque s´etant efforcé de produire une nouvelle connaissance soit rémunéré pour son effort. D´un autre côté, s´approprier d´une idée comme si elle constituait un produit matériel finit par tuer l´effort d´innovation. Lessig apporte l´exemple de réalisateurs aux États Unis qui filment en intégrant des avocats dans leur équipe : filmer une scène de rue où apparaisse par hasard un outdoor peut amener immédiatement à ce que l´entreprise de publicité exige des compensations ; filmer la chambre d´un adolescent exige une longue analyse juridique, car chaque bannière, poster ou tableau peut signifier l´usage illicite d´une image, engendrant de nouvelles constestations. La propriété intellectuelle n´aurait- elle aucune limite ?
Dans une université américaine, suite à l´achat de revues scientifiques appartenant à de grands groupes économiques, un professeur qui distribua à ses élèves des copies d´un de ses articles fut considéré coupable de piraterie. Il aurait pu tout au plus exiger de ses élèves l´achat de la revue où se trouvait son article. On sait l´absurdité patente concédée à Amazon, interdisant à d´autres entreprises d´utiliser le « one-click » pour procéder à des achats. Un raisonnement de bon sens dirait que si le « one-click » est une bonne chose, il a certainement apporté des bénéfices à Amazon – façon habituelle pour une entreprise de se voir rétribuée pour une innovation - sans que cela empêche d´autres firmes d´utiliser un processus qui appartenait déjà au domaine public. Nous entravons en fait la diffusion du progrès, au lieu de la faciliter.
Lessig défend le point de vue – explicité dans la Constitution américaine – que l´effort apporté au développement de la connaissance doit être rémunéré, mais la connaissance en soi n´est pas une « propriété » dans le sens habituel. Par exemple, de nombreux copyrights constituent la « propriété » d´entreprises qui pour une raison quelconque n´ont pas intérêt à utiliser ou à developper la connaissance correspondante qui demeure ainsi dans une sphère congelée. En d´autres pays, le principe du « use it or lose it » prévaut ; une personne ou une entreprise ne peut pas paralyser, au moyen de brevets ou de copyrights, une sphère de connaissance. La connaissance a une fonction sociale. Ma voiture ne laisse pas de m´appartenir si je l´oublie au garage. Mais les idées sont différentes, elles ne doivent pas être enfermées, leur développement par d´autres ne doit pas être empêché.
Au fondement de cette perception il y a le fait que la connaissance ne naît pas isolée. Toute innovation s´appuie sur des milliers de pas donnés en d´autres périodes, en d´autres pays, et avec les entraves juridiques croissantes se multiplient les sphères et les cas où réaliser une recherche entraîne tant de complications juridiques que les personnes simplement abondonnent ou la laissent aux mega-entreprises appuyées par leurs immenses départements juridiques. L´innovation, le travail créatif, ne constitue pas seulement un « output », c´est aussi un « input » qui surgit des innombrables efforts de personnes et d´entreprises différentes. Il lui faut une ambiance ouverte à la collaboration. L´innovation est un processus socialement construit et il doit y avoir des limites à son appropriation individuelle.
Le problème s´aggrave énormément quand non seulement les idées mais aussi les véhicules de leur transmission sont en passe d´être contrôlés. Quand un producteur de Hollywood contrôle non seulement le contenu du film mais aussi les divers canaux de distribution et même les salles de cinéma, il résulte que la liberté de circulation des idées se déséquilibre radicalement. Lessig constate que les films étrangers aux États-Unis qui représentaient il y a peu d´années 10% de la billeterie en constituent aujourd´hui 0,5 % créant une culture dangereusement isolée du monde. On voit, suite au contrôle progressif des trois niveaux – infrastructure physique, codes et contenu – la liberté de circulation des idés se restreindre rapidement. De grandes entreprises ne cessent de fouiller nos ordinateurs, au moyen de « spiders » ou de « bots », pour vérifier si par hasard nous ne mentionnons pas sans dues autorisations un nom ou un groupe d´idées protégées.
Un texte de 1813 de Thomas Jefferson, cité dans le livre, est en ce sens très éloquent : « S´il y a une chose que la nature a faite et qui est moins susceptible que toutes autres de propriété exclusive, cette chose est l´action du pouvoir de pensée que nous nommons idée... Que les idées doivent se répandre librement d´une personne à l´autre, par tout le globe, pour l´instruction morale et mutuelle de l´homme et le progrès de sa condition semble avoir été tout particulièrement et bénévolement dessiné para la nature, quand elles les a faites comme le feu, passibles d´expansion par tout l´espace, sans réduire en aucun point sa densité, tel l´air où nous respirons, allons et existons physiquement, inaptes au confinement ou à l´appropriation exclusive. Les inventions ne peuvent, par nature, être l´objet de propriété. »119
Une entreprise qui installe l´infrastructure importante qu´est le cable reste propriétaire de ce cable. Mais a-t-elle le droit de dicter à qui revient le droit d´accès de transmission par ce cable ? Une entreprise peut trouver une incitation économique à s´accorder avec d´autres entreprises pour garantir l´exclusivité de la transmission, créant ainsi un type d´enclos informatif. La Disney a bataillé durement, par exemple, pour obtenir ce type d´exclusivité. La cruauté des guerres entre entreprises sur ce terrain laisse peu de chance à ce que serait le dessein ultime du processus communicationnel, tel que l´avait si bien exprimé Thomas Jefferson, c´est- à -dire à l´utilité sociale de la circulation des idées. Un gouvernement peut bien privatiser le maintien d´une route et autoriser un péage mais assure son caractère public ; aucune entreprise administratrice ne peut empêcher le libre accès de quiconque à cette route. Et sur l ínfovia comment cela fonctionne-t-il ? En de nombreuses villes américaines, comme Chicago, la mairie est en voie d´installer des cables publics pour assurer que les usagers puissent recevoir et transmettre ce qu´ils veulent, réduisant la pression des entreprises privées dans le sens d´établir des accords d´accès exclusif pour un type déterminé de clients. Au Canada, le processus se généralise, en réaction aux contrôles que les entreprises sont en train d´installer. Comme les routes, les infovias doivent installer ce qu´on nomme les commons, les espaces communs qui permettent que les espaces privés communiquent, interagissent en liberté.
L´analyse détaillée de l ´usage du spectre des ondes de radio et de TV est en ce sens très significatif. En pratique, le gouvernement concède des bandes de spectre (longueur d´onde ?) à des géants de la communication, comme on le fait au Brésil, éliminant virtuellement la possibilité, pour chaque communauté, d´avoir ses moyens de communication, ce qui serait aujourd´hui techniquement possible et bon marché. Ce qu´on nous répète toujours, c´est que le spectre est limité et doit donc être atribué à quelques uns, et ces quelques uns naturellement monopolisent l´accès aux ondes.
Le premier fait est que l´émission de portée réduite (low power radio service) est parfaitement possible et ne devrait pas être condamnée pour piraterie. Le second, plus important encore, consiste en ce que ce sont les entreprises qui présentent l´argument que le spectre est limité, mais cela n´est vrai que dans la mesure où elles utilisent des technologies qui gaspillent l´usage du spectre : en possession du monopole, elles ne s´intéressent pas, par exemple, au partage des bandes (sofware defined radios) qui permettraient un emploi des ondes semblable à celui utilisé en d´autres milieux, profitant des « silences » et de la sous-exploitation du spectre pour assurer diverses communications simultanées, comme il arrive de nos jours pour chaque ligne téléphonique. Lessig est implacable devant ce gaspillage impressionnant de la richesse si significative - et naturelle, elle n´a été crée par personne, il en si bien ainsi qu´elle se concède par licence publique – que constitue le spectre électromagnétique : « Pollution, c´est la façon dont nous devrions considérer ces vielles formes d´emploi du spectre : des tours grandes et stupides envahissent l´éther avec des émissions puissantes, rendant impossible la floraison d´usages à échelle plus réduite, moins bruyants et plus efficaces... La télévision commerciale, par exemple, est un gaspilleur extraordinaire de spectre; dans la plupart des contextes, l´idéal serait le transfert de la transmission aérienne à celle des fils. »120
Lessig se montre pragmatique. Pour le cas du spectre, par exemple, il propose que s´établisse dans chaque segment du spectre une bande de libre accès, équilibrant la propriété privée. En chaque sphére soumise à analyse, il cherche des solutions qui permettent à tous de survivre. Mais sa préoccupation reste claire. En traduction libre : « la technologie, avec ces lois, nous promet aujourd´hui un contrôle presque parfait sur le contenu et sa distribution. C´est ce contrôle parfait qui menace le potentiel d´innovation que l´Internet promet ».121
Rifkin analyse le même processus d´un autre point de vue, mettant en évidence en particulier le fait que l´économie de la connaissance change notre relation avec le processus économique en général. L´argument de fond consiste à dire que nous sommes en voie de passer d´une époque où il y avait des producteurs et des acheteurs vers une époque où il y a des fournisseurs et des usagers. Le changement est profond. En pratique, nous n´achetons plus un appareil téléphonique (ou l´achat est symbolique). Mais nous payons tous les mois le droit de l´utiliser, de nous communiquer. Nous payons aussi pour avoir accès à des programmes de télévision un peu plus décents. Nous ne payons plus une consultation médicale : nous payons mensalement un plan pour avoir droit d´accès à des services de santé. Notre imprimante coûte une bagatelle, l´important c´est de nous fixer sur l´achat régulier du « toner » exclusif.122
Les exemples sont innombrables. Rifkin définit cette tendance comme caractérisant « l´ère de l´accès ». Dans notre  A reprodução social  nous avons analysé cette tendance qui nous caractérisons comme le concept du « capitalisme du péage ». Il suffit de considérer le montant des tarifs que nous payons pour avoir droit au service d´une banque ou la façon dont les copropriétés ferment l´accès à un morceau de mer alors que la publicité nous « offre », comme si elle les avaient créées, les ondes merveilleuses. L´accès gratuit à la mer ne remplit pas les poches des entreprises. Interdisons alors les plages.
Ainsi le capitalisme engendre la rareté, puis la rareté élève les prix. Dans cette logique de l´absurde, moins les biens sont disponibles plus ils sont chers et plus ils acquièrent une valeur potentielle pour qui les contrôle. Rien de mieux que de polluer les fleuves pour nous obliger à faire de la pêche gardée ou à nous induire à acheter de l´eau minérale.
C´est ainsi que disparaissent les espaces gratuits et que nous sommes chaque fois plus engagés dans une course à l´augmentation de notre rente mensuelle, sans laquelle nous nous verrions privés d´une série de services essentiels, sans même participer de la culture qui est la nôtre. Vivre cesse d´être une promenade ou un faire qui nous appartient, pour devenir une course permanente de péage en péage. Où hier les personnes avaient le plaisir de jouer d´un instrument, elles paient aujoud´hui le droit d´accés à la musique. Ou hier on improvisait un jeu de foot dans la rue, on assiste aujourd´hui à un spectacle sportif, en croquant des petits fours salés, et tout grâce au « pay-per-view ».
Le déplacement théorique est significatif. Le propriétaire des moyens de production détenait la clef de sa fabrique, un bien physique qui constituait une propriété concrète : de nos jours, il est le propriétaire d´un processus et perçoit pour son utilisation. Et comme les processus deviennent chaque fois plus denses en information et connaissance, la propriété intellectuelle assume une plus grande importance, sous forme de brevets et de copyrights. Comme la connaissance constitue un bien qui ne laisse pas d´appartenir à quelqu´un quand elle passe aux autres – et nous sommes à l´âge de la technologie de l´interconnection – la facilité de sa dissémination devient immense et l´appropriation privée fait entrave. Nous constatons ainsi le poids de l´observation de Gorz commentée ci-dessus « que les moyens de production sont devenus susceptibles d´appropriation et de partage ». Ce n´est pas par hasard que la négotiation TRIPS (Trade Related Intellectual Property » constitue le principal débat de l´Organisation Mondiale de Commerce et se trouve au centre des luttes pour une société libre.
« L´innovation, écrit Stiglitz, est au coeur du succès d´une économie moderne. Mais il faut savoir comment la promouvoir. Le monde développé a conçu curieusement des lois qui donnent aux innovateurs un droit exclusif sur leurs innovations et sur les bénéfices qui en adviennent. Mais à quel prix ? Nous avons le sentiment croissant qu´il y a quelque chose qui ne va pas dans le système qui gère la propriété intellectuelle. On peut craindre que le bénéfice qui fait l´objet central de riches corporations représente une sentence de mort pour les plus pauvres dans le monde en développement. »123
Par exemple, explique Stiglitz, « ceci est particulièrement vrai quand les brevets s´emparent de ce qui était précédemment du domaine public et le privatise – ce que les juristes spécialistes de la Propriété Intellectuelle ont appelé un nouvel ‘enclosure movement’. Des brevets sur le riz Basmati (que les Indiens pensaient connaître il y avait des centaines d´années) ou sur les propriétes curatives du gengibre constituent de bons exemples ».
Selon l´auteur, « les pays en développement sont plus pauvres non seulement parce qu´ils possèdent moins de recours, mais parce qu´il y a un hiatus de connaissance. Et c´est cela qui rend l´accès à la connaissance si important. Mais en renforçant le contrôle (stranglehold) sur la propriété intellectuelle, les normes de la TRIPS établies durant l´accord d´Uruguay ont réduit l´accès à la connaissance de la part des pays en développement. Le TRIPS impose un système qui n´a pas été projeté de la meilleure maniére pour un pays avancé, mais qui est encore mois adéquat pour un pays pauvre. J´étais membre du Conseil Économique du président Clinton à l´époque où la négotiation de l´Uruguay Round se complétait. Nous et l´Office of Science and Technology Policy nous opposions au TRIPS. Nous trouvions qu´il était mauvais pour la science américaine, mauvais pour le monde de la science, mauvais pour les pays en développement.
C´est une prise de position importante, à cette époque où il est de bon ton de respecter la propriété intellectuelle sans que les gens se rendent compte que ce qui est vraiment respecté n´est que sa monopolisation et son contrôle par des intermédiaires. Nous avons besoin de règles plus flexibles et plus intelligente et avant tout de réduire les délais absurdes de dizaines d´années qui dépassent radicalement le temps nécessaire à ce qu´une entreprise récupère ses investissements sur les nouvelles tecnologies. Quant à breveter les biens naturels de pays pauvres pour percevoir par la suite des royalties sur une production traditionnelle, il y là extorsion pure et simple. La piraterie, dans ce cas, vient d´en haut.
Ainsi l´économie de la connaissance dessine une nouvelle division internationale du travail entre les pays qui se concentrent sur les services – recherche et développement, design, bureau d´avocat, comptabilité, publicité, système de contrôle – et ceux qui continuent centrés sur la production physique. Où il y avait autrefois la production de matière premiére à un pôle et production industrielle de l´autre, il se crée de nos jours une division plus fortement centrée sur la division entre production matérielle et production immatérielle.
Une lecture particulièrement intéressante sur ce thème renvoie au livre de Chang, Kicking Away the Ladder (Jetant à bas l´échelle) qui montre comment les pays aujourd´hui développés s´approprièrent des connaissances engendrées partout dans le monde, au moyen de copie, de vol ou d´espionnage, sans se soucier à l´époque de propriété intellectuelle. Ils se sont servis de l´échelle pour monter et l´ont retirée brusquement, empêchant les autres de suivre leur chemin. Que serait-il du Japon ou de la Corée si ces pays avaient été obligés de fermer les yeux sur les innovations du reste du monde ou de payer toutes les royalties ? Le livre de Chang est extrêmement bien documenté et montre comment, avant l´Asie, les États Unis adoptaient déjà les mêmes pratiques, ainsi que l´Angleterre. Le libre accès des pays pauvres à la connaissance, condition essentielle de leur progrès et de la remise en équilibre planétaire, est aujourd´hui systématiquement entravé alors qu´il devrait être favorisé et subventionné pour réduire les tragédies sociales et environnementales qui s´accumulent.124

À un autre niveau, le changement dans le contenu de la production amène de nouvelles relations de production et déplace la rémunération du travail. Mesurer le travail par heures travaillées devient, dans cette sphère de travail, chaque fois moins significatif. La contribution créative nourrie d´idées innovatrices ne va plus dépendre du temps que nous passons assis au bureau. Gorz cite un rapport du directeur de service du personnel chez Daimler-Chrysler : la contribution des « collaborateurs », comme les dénomme gentiment le directeur, « ne sera plus calculé par le nombre d´heures de présence, mais sur la base d´objectifs atteints et de la qualité des résultats. Ce sont des entrepreneurs ».125 Les travailleurs sont ainsi promus à entrepreneurs, et pourquoi pas, selon Gorz, à patrons : « À la place de celui qui dépend du salaire doit se trouver le patron de la forçe de travail, qui prend en charge sa propre formation, son perfectionnement, son plan de santé, etc. `La personne est une entreprise´´. À la place de l´exploitation on trouvera l´auto-exploitation et l´auto-commercialisation du ‘Moi S/A´, qui rapportent des bénéfices aux grandes entreprises, clientes de l´auto-patron ».126
Ce que nous essayons de détacher ici ne consiste pas en un ensemble de réponses mais à un évantail de question théoriques qui nous défie en tant qu´économistes et qui résulte directement de cette ample tendance que nous nommon économie de la connaissance. L´axe de l´appropriation de la plus-value se déplace du contrôle de la fabrique vers le contrôle de la propriété intelectuelle. Les relations de production changent, le contenu et la rémunération des échanges internationaux se modifient. Ce sont des axes de réflexion qui exigent de nouveaux instruments d´analyse ; les auteurs abordés ci-dessus contribuent à ouvrir des horizons.
Le Brésil sur ce plan affronte une situation singulière car en adoptant dans les frontières du pays la relation Nord-Sud, par le biais de l´installation d´un ample pôle transnational dans la région Sud-Est (sudeste), il affronte autant les contradictions suscitées par l´économie de la connaissance, telles que la précarisation et la tertiarisation dans les régions plus avancées, que la reproduction des relations de production extrêmement arriérées dans les régions qui maintiennent l´héritage d´autres cycles économiques.
Le défi de la démocratisation de l´économie acquiert une dimension intéressante car l´accès à la connaissance comme nouveau facteur de production peut devenir un vecteur privilégié d´inclusion productive bénéficiant la masse des exclus. Comme nous l´avons vu, une fois produite, la connaissance peut-être divulguée et multipliée avec des coûts extrêmement réduits. A l´inverse de ce qui se passe pour les biens physiques, celui qui repasse des connaissances ne les perd pas. Le droit d´accès à la connaissance devient ainsi un axe central de la démocratisation économique de nos sociétés.127
1   ...   4   5   6   7   8   9   10   11   ...   23

similaire:

Bibliographie 146 icon38 White Street 146, rue du Chemin Vert

Bibliographie 146 iconBibliographie thématique restreinte (1995-2006) Vous pouvez consulter...

Bibliographie 146 iconBibliographie “Peripherie und Zentrum”
Bibliographie récapitulative” in: Haïti: Lettres et l’être, Toronto: gref 1982

Bibliographie 146 iconBibliographie p. 22

Bibliographie 146 iconBibliographie

Bibliographie 146 iconBibliographie p 4

Bibliographie 146 iconBibliographie. 69

Bibliographie 146 iconBibliographie

Bibliographie 146 iconBibliographie

Bibliographie 146 iconBibliographie








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
b.21-bal.com