Les bases de l’anthropologie culturelle








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On qualifie très souvent les cultures de « civilisées » ou de « primitives ». Ces termes sont d'une simplicité trompeuse. Des difficultés inattendues se sont présentées à ceux qui les ont analysés pour en tirer des définitions précises. Cependant, les distinctions que l'on peut faire dans ce domaine ont une importance particulière. « Primitif » est le terme dont on use habituellement pour désigner les peuples dont les anthropologues se sont toujours le plus occupés et qui ont fourni à leur science la plupart de ses données.
Le mot « primitif » est entré dans l'usage courant lorsque la théorie anthropolo­gique était dominée par le point de vue évolutionniste, qui consistait à assimiler les peuples vivant en dehors du courant culturel euroaméricain aux premiers habitants de la terre. Ces premiers habitants, ou hommes primordiaux - les premiers êtres humains -, peuvent à juste titre être considérés comme « primitifs » au sens étymologique du mot. C'est tout autre chose de désigner les peuples actuels par le même terme. En d'autres termes, il n'y a aucune raison de regarder aucun des groupes encore vivants comme nos ancêtres contemporains.
La conception implicite à cette terminologie imprègne notre pensée plus que nous ne le croyons. Elle illustre plusieurs des jugements que nous portons sur le mode de vie des peuples indigènes. Quand nous parlons ou écrivons sur les coutumes actuelles des Indiens d'Amérique ou des peuples d'Afrique ou des mers du Sud au passé, nous donnons à entendre qu'elles sont en quelque sorte plus anciennes que les nôtres. Nous traitons leurs cultures comme si elles étaient immuables, alors qu'un des concepts fondamentaux de la culture est qu'aucun corps de coutumes n'est statique. Quel que soit le conservatisme d'un peuple, son genre de vie n'est pas celui des premiers âges. Si donc nous admettons l'universalité du changement culturel, il en résulte que tous les groupes humains existants descendent d'une même source. Si, d'autre part, nous pensons aux centaines de milliers d'années pendant lesquelles nos ancêtres communs ont vécu sur terre, nous ne pouvons qu'en conclure que le passé de tous les groupes remonte à d'innombrables générations. Pendant ce temps un changement continu, quoique peut-être lent, s'est manifesté, comme nous le prouvent les fouilles archéo­logiques. Donc, aucun groupe contemporain ne vit comme ses propres ancêtres, ou les nôtres.
Avec le temps, le mot « primitif » a pris une signification plus qualitative que des­criptive. Les peuples primitifs passent pour avoir des cultures simples. On se les imagine enfantins, naïfs ou purs. Une hypothèse largement admise veut que les peu­ples primitifs soient incapables d'évaluer la réalité, si ce n'est dans les limites d'un processus mental spécial. Bref, on affirme que les cultures primitives sont d'une qualité inférieure aux civilisations historiques. on leur applique ainsi des termes com­me « sauvages » ou « barbares », qui dérivent d'une évolution hypo­thétique qui de la « sauvagerie » et de « la barbarie» conduirait à la « civilisation ».
Prenons un exemple dans les vastes recherches entreprises par l'historien A. J. Toynbee sur la nature et les processus du changement dans les civilisations. Définis­sant la civilisation comme « un champ d'étude qui apparaît comme intelligible dans ses propres limites », et traitant « des fondements » de la « communauté nationale occidentale moderne», il parle des peuples en dehors de ce type comme étant le « pro­létariat externe », dont les contacts avec une civilisation tendent à l'avilir. Aux États-Unis, le « prolétariat externe » était représenté par les Indiens. L'influence puissante exercée par les Indiens sur le mode de vie des Américains de la frontière, par la « barbarisation » des coutumes européennes, comme il dit, frappe Toynbee d'étonnement. «Lorsque nous nous rappelons l'inégalité initiale - et cela tant dans la culture spirituelle que dans la vigueur physique - entre les intrus d'Europe qui ont construit cette nouvelle nation et les indigènes américains qu'ils ont balayés devant eux..., nous serons encore plus étonnés que jamais de la force de l'influence exercée par une barbarie constamment en déroute sur une civilisation envahissante... animée par la « force motrice » et étayée par le poids de tout le corps social de la chrétienté occidentale dans sa patrie européenne. » Ou encore, parlant de l'influence des « bar­ba­­res de l'Afrique occidentale » sur l'art moderne, Toynbee dit : « Ce triomphe de l'art nègre dans les États du nord de l'Amérique et dans les pays de l'Europe occiden­tale représente pour la barbarie une victoire beaucoup plus éclatante que la barbarisation progressive de la figure et de l'inscription helléniques sur la monnaie de Philippe au cours du long et lent voyage de ce type de pièce hellénique des berges du Strymon aux rives de la Tamise dans l'Ultima Thule. Aux yeux du profane la fuite vers le Bénin [un centre de l'art africain ]et la fuite vers Byzance semblent également ne pas pouvoir amener l'artiste occidental d'aujourd'hui à retrouver son âme perdue. »
Malgré le fond philosophique et l'immense érudition de l'ouvrage massif dont sont tirées ces citations, il est clair que de telles assertions révèlent les préjugés de l'auteur. Nous verrons que l'emprunt, mécanisme fondamental de l'échange culturel, est la résultante inévitable de tout contact entre peuples. Très souvent un groupe dominant est profondément influencé par les coutumes du groupe dominé. Qu'était « l'inégalité fondamentale dans la culture spirituelle » qui égalait la force des fusils et des balles mis en jeu par les « intrus d'Europe » contre les Indiens ? Il est évident que le tableau que l'on se fait du sauvage comme d'un être vivant dans l'anarchie, sans règle morale, sans sensibilité, est une vulgaire caricature. Ce qui est arrivé en Amérique n' « éton­ne » pas celui qui étudie scientifiquement la culture. On doit reconnaître l'emprunt mutuel des coutumes indiennes par les colons, des cou­tumes européennes par les indiens, en dépit de l'inégalité dans l'ordre de grandeur des groupes, de leur puissance respective et même de leur capacité de survivre à l'agres­sion.
Certains traits censés caractériser la manière « primitive » ou « sauvage » de vivre soulèvent de sérieux problèmes. Qu'est-ce par exemple qu'une culture « simple »  ? Les aborigènes d'Australie, qui passent d'ordinaire pour les peuples les plus « primi­tifs » de la terre, ont une terminologie et un système de parenté si complexes qu'ils ont défié pendant longtemps toute tentative d'analyse scientifique. Il fait honte à notre simple système de parenté, qui ne distingue même pas entre grands-parents paternels et maternels ou entre frère aîné et cadet, et qui se contente du terme « cousin » pour plus de douze parentés différentes. Les indigènes du Pérou, avant la conquête espa­gnole, faisaient des tapisseries d'une texture plus fine, teintes en couleurs moins vulnérables que celles des Gobelins. La conception du monde des Africains, qui à tant d'égards rappelle celle des Grecs et les mythes épiques des Polynésiens, étonne pas sa complexité tous ceux qui prennent la peine de la connaître. Ces exemples et combien d'autres démontrent que les peuples « primitifs » n'ont pas forcément des coutumes simples. Ces faits prouvent aussi que les « primitifs » ne sont ni enfantins ni naïfs ni incultes, pour citer les adjectifs souvent employés par ceux qui n'ont pas fréquenté ces peuples ou n'ont pas lu les descriptions qui en ont été faites.
Que les peuples « primitifs » ne sachent pas distinguer entre la réalité et le surna­turel, comme le voudrait la théorie de L. Lévy-Bruhl sur la « mentalité prélogique », voilà encore une proposition démentie par les faits. Les faits tirés de plusieurs cultures démontrent en effet qu'il n'y a pas de peuple qui à certains moments ne pense pas en fonction d'une causalité objective, et de même aucun qui, à certains moments, ne se laisse pas aller à expliquer des phénomènes en les reliant à une cause appa­rente. L'étude comparative de la culture, fondée sur le contact direct avec nombre de peuples, nous a appris que tous les hommes pensent en fonction de certaines proposi­tions dont ils sont largement convaincus. Quel que soit le type de raisonnement employé, la logique est dictée par ces prémisses. Si elles sont admises, la logique en est irréfutable.
La théorie de la mentalité primitive fait grand cas de la prédominance de la magie ou des croyances dites totémiques, c'est-à-dire qu'un groupe prétend descendre d'un ancêtre commun, animal ou plante, dont il prend le nom. Les chercheurs qui ont étudié ce phénomène sur le terrain ne croient pas que de telles croyances empêchent lu indigènes de distinguer nettement entre un animal et ceux qui croient lui être alliés par le sang. En outre, la majeure partie de la Vie de tout peuple se passe sur un plan où les idées de causalité ou les explications de l'univers n'entrent que rarement en jeu. Dans ces aspects familiers de la vie se manifeste ce qu'on appellerait un sens solide de la réalité. Ainsi, n'étaient les noms, le passage sui­vant de l'autobiographie d'un Indien Navaho qui raconte la dernière maladie de son père, rend un son familier à des oreilles accoutumées au raisonnement de tradition mécaniste :

Le vieux Hat dit : « je ne crois pas que je m'en remettrai. Je ne crois pas que je vi­vrai longtemps. Si je me sens ainsi, c'est à cause de l'aspect que j'ai maintenant. Je me regarde, et sur moi il n'y a rien, plus de chair, rien que la peau et les os. Voilà pour­quoi je ne crois pas que je vivrai longtemps... Quant à manger, tu sais que je ne puis rien manger de dur, seulement ce qui est tendre, quelque chose que je puisse avaler. Mais je n'en prends pas beaucoup, seulement deux ou trois gorgées. Mais je bois de l'eau en abondance. » Mon parent Choclays a dit : « Même dans cet état, mon vieux frère, tu ferais mieux de manger tout le temps. Ainsi tu prendras des forces. Sinon tu t'affaibliras sûrement. Même si tu es faible maintenant et incapable de manger, essaie de manger et d'avaler quelque chose. D'une façon ou d'une autre tu as des chances de surmonter ta maladie. Si tu cesses de manger, tu es sûr de mourir. » Voilà ce qu'il dit, puis il s'en alla et je sortis avec le troupeau.

Nous reconnaissons immédiatement dans ce passage un raisonnement dicté par le bon sens. Prenons un autre cas où l'explication d'un phénomène est basée sur une prémisse qui est en contradiction avec ce que nous regardons comme un fait scien­tifique. Il existe une croyance très répandue en Afrique occidentale qui veut que le dernier né soit d'un esprit plus alerte que ses frères et sœurs aînés. Cette superstition se fonde sur l'observation que les enfants tendent à ressembler à leurs parents, et sur le fait, aussi observé, qu'en prenant de l'âge un homme ou une femme acquiert de l'expérience. Ces faits peuvent nous paraître sans liaison, mais non pas pour l'Afri­cain. Il observe qu'à la naissance du premier enfant, les parents sont plus jeunes et par conséquent moins expérimentés que lorsqu'ils procréent les autres enfants. Il en déduit que leur plus grand âge leur permet de transmettre aux plus jeunes, et surtout au dernier-né, une intelligence plus sûre et plus alerte. On s'attend à ce que cet enfant dépasse ses aînés en astuce. La logique du raisonnement est impeccable. Ce sont les prémisses que nous devons contester afin de rejeter la conclusion.
A vrai dire, il faut admettre que tous les êtres humains, nous y compris, pensent parfois « prélogiquement: ». Relativement peu de gens dans notre culture raisonnent selon le schéma de la pensée scientifique; c'est-à-dire à partir de causes vérifiées objectivement, ce dont cependant nous nous faisons gloire. Et même de telles person­nes ne pensent pas toujours logiquement. Dans des circonstances spéciales, par exem­ple quand des savants travaillent en laboratoire, ils font usage de la logique rigou­reuse de la science. Mais sitôt dehors, de tout autres formes de raisonne­ment entrent en jeu; ainsi un homme, de science peut se permettre de parler « chance » dans les hasards de la vie sociale, ou rendre hommage à quelque représentation symbolique du pouvoir ou de la grâce.
L'idée que tous les « primitifs » nu « sauvages » ont beaucoup de traits en com­mun, lorsqu'on les compare avec les peuples « civilisés », est une autre expression de la tendance à émettre des jugements de valeur sur les cultures. En fait, la marge de comportement chez tous ces peuples appelés « primitifs » est beaucoup plus grande que chez le petit nombre de ceux qui passent Pour « civilisés ». Ainsi, dans le domai­ne économique, nous trouvons des Peuples « primitifs » avec des systèmes monétai­res tout comme les « civilisés », d'autres qui pratiquent le troc, d'autre encore qui se suffisent économiquement à eux-mêmes et ne font aucun commerce. On trouve nom­bre de formes de mariage et de types de famille, y compris la monogamie, dans les sociétés « primitives ». Certaines ont le totémisme, mais plus encore ne l'ont pas. Cer­taines possèdent un système classique, plusieurs en sont dépourvues. Certaines comptent la descendance bilatéralement, tout comme nous ; certaines sont patriliné­aires; d'autres matrilinéaires. On pourrait citer à l'infini toute une variété d'institutions et de comportements. Quel que soit le sens du mot «primitif », il n'implique donc aucune unité de coutume, de tradition, de croyance ou d'institution.
Dans les travaux d'anthropologie, les mots « primitif» ou « sauvage » - ce dernier étant surtout un synonyme de « primitif » chez les auteurs anglais - n'ont pas la signifi­ca­tion qu'ils revêtent dans l'ouvrage de Toynbee ou dans d'autres travaux non anthropo­logiques. Quant au terme « barbare », la plupart des anthropologues l'omet­tent. Les anthropologues utilisent simplement le mot « primitif » ou « sauvage » pour désigner les peuples qui sont en dehors du courant de la culture euroaméricaine, qui ne possèdent pas de langues écrites. Ce mot ne sera plus synonyme de simple ou naïf, et, sauf s'il s'agit uniquement de l'absence d'écriture, il ne s'appliquera plus à des cultures aussi différentes que les éleveurs de rennes de Sibérie ou l'empire Lunda du Congo.
On a suggéré plusieurs termes pour remplacer « primitif ». « Non historique » n'a pas eu de succès. Il implique que l'absence d'histoire écrite équivaut à n'avoir pas d'histoire du tout, ce que l'on ne peut évidemment dire de tout peuple existant dans le temps. « Prélettré » a eu plus de faveur, mais on peut objecter que le préfixe pré introduit une notion de temps qui suppose une prévision. C'est essentiellement un report du concept de l' « ancêtre contemporain », car il implique que les peuples sans langue écrite en sont à un stade qui précède celui où probablement ils découvriront, ou du moins acquerront, l'écriture. La troisième forme, « sans écriture », se réfère simplement au fait que ces peuples n'ont pas de langue écrite. On confond parfois ces termes avec celui d' « illettré», qu'il faut éviter puisqu'il contient une nuance nette d'infériorité due au caractère ou aux circonstances, ou aux deux à la fois. Il faut donc préférer « sans écriture »; cette périphrase est incolore, sans ambiguïté et peut s'appli­quer aux données qu'elle prétend délimiter. C'est elle que nous emploierons désor­mais.
Un seul critère tel que la présence ou l'absence d'écriture est-il susceptible de décrire les nombreux peuples qu'il prétend comprendre ? Il semble que son utilité le permette, bien qu'il soit évident qu'aucune caractéristique n'est idéalement satisfai­sante pour désigner des cultures entières. Il faut admettre qu'en général d'autres carac­téristiques accompagnent l'absence d'écriture. On observe que les peuples sans écriture sont relativement plus isolés, moins denses et moins sujets à des change­ments rapides dans les modalités sanctionnées de comportement que ceux qui sont au stade de l'écriture. En outre, avec les générations récentes, la culture euroaméricaine s'est séparée non seulement des cultures « primitives », mais aussi des cultures à écriture hors d'Europe et d'Amérique, parce qu'elle possède une technologie basée sur la puissance de la machine et la tradition scientifique. Mais aucune de ces différences, sauf peut-être la dernière, n'est aussi manifeste que la présence ou l'absence d'écriture.
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