Les bases de l’anthropologie culturelle








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LES AIRES CULTURELLES

LA DIMENSION SPATIALE

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1

Quand on passe d'une région d'un continent à une autre, on voit (deux peuples n'ayant jamais une culture identique) que les coutumes des peuples rapprochés tendent plus à se ressembler que lorsque les groupes sont éloignés les uns des autres. Certains éléments de culture, il est vrai, peuvent être plus répandus que d'autres et même sur tout un continent. Mais même dans ces cas, le cadre de ces éléments cul­turels différera avec la région.
Ce fait simple résulte du principe fondamental que, la culture étant apprise, tout élément peut en être pris par des individus ou par des groupes d'individus exposés à des modes d'action et de pensée différents des leurs. Les peuples rapprochés ont donc de plus grandes chances de faire des emprunts mutuels que d'autres. Il y aura entre eux plus de contacts qu'il n'y en aura jamais entre les peuples éloignés. Voilà pourquoi, quand on considère objectivement les cultures, on les voit former des sortes de groupes qui sont assez homogènes pour qu'on puisse délimiter ces régions sur la carte. La région dans laquelle on trouve des cultures semblables s'appelle aire de culture.
Kroeber, discutant le développement de l'idée d'aire de culture, a montré qu'elle s'est « surtout développée chez les américanistes » et provient du besoin de posséder une technique pour différencier les coutumes tribales de peuples dont l'absence d'écriture rend impossible toute étude approfondie de leur histoire. Il est intéressant de noter qu'un des premiers usages de l'aire de culture fut de faciliter la présentation de spécimens ethnographiques dans les musées, en permettant de montrer les modes de vie des peuples dont on exposait les objets. Cette présentation, qui semble aujourd'hui aller de soi, fut mise en oeuvre seulement au début du siècle.
Voyons pourquoi on se mit à l'utiliser; cela nous permettra de saisir le caractère empirique du concept d'aire de culture et de clarifier certaines idées. Cette méthode d'installation de musée, qui vise à montrer les modes de vie des peuples, s'oppose à celle qui place tous les objets d'un type donné dans une seule salle, sans tenir compte de leur provenance. Cette dernière forme de présentation permet au visiteur de com­pa­rer, par exemple, les différentes sortes d'arcs et de flèches, de lances, de maisons, de canoës ou d'habits utilisés par les peuples de la terre entière. Ce type d'exposition domine encore dans certains musées d'Europe. Il a sa valeur, puisqu'on trouve dans certains musées les deux présentations, comparative et descriptive.
On n'a jamais envisagé sérieusement la présentation de collections entières montrant la vie de chaque tribu, en particulier des peuples dont les cultures se res­sem­blent. Pour des raisons d'espace et de ressources, ce serait impossible. On peut cepen­dant rassembler dans une seule salle les spécimens que l'on possède de tribus ayant des cultures semblables. On peut alors assembler les objets qui s'harmonisent et donner un tableau aussi complet que possible de la vie des peuples habitant la région où l'on trouve un groupe de cultures. Si, la présentation faite, on indique sur la carte la place de chaque tribu et une ligne qui englobe l'ensemble des tribus, on obtient une représentation de l'aire de culture.

En puisant dans le riche fonds d'objets des Indiens d'Amérique, on a trouvé que les spécimens de toutes les tribus d'une région donnée, comme la côte du Pacifique Nord, pouvaient figurer dans une même salle, ceux des grandes plaines du centre du continent nord-américain dans une autre, ceux de la région boisée du nord-est des États-Unis et du sud-est du Canada dans une troisième, et ainsi de suite. Malgré les différences locales, on n'en pouvait pas moins opposer la maison de cèdre du nord-ouest à la tente de peau, ou tipi, de toute la région des plaines, ou l'abri couvert d'écorce, ou wigwam, de presque toute la région de l'est. De même, les étonnantes sculptures sur bois symboliques du nord-ouest, surtout connues sur les poteaux-totem, parurent former un style artistique unifié quand on les opposa aux dessins géométriques en billes colorées ou en piquants de porc-épic teints des Indiens des plaines, ou aux motifs extrêmement symétriques, curvilignes, en vrille, qui dominent l'art de l'est.
E. Sapir et d'autres ont utilisé l'idée d'aire culturelle dans les discussions théori­ques et le travail de musée avant qu'on en ait aperçu toutes les conséquences; mais c'est Wissler qui, le premier, a étudié systématiquement l'aire culturelle comme telle, lorsqu'il l'employa pour guider ses travaux sur les cultures indiennes d'Amérique. Bien qu'elle ait été précisée depuis, sa définition est encore utile et mérite de figurer ici. Si, dit Wissler, « les indigènes du Nouveau Monde pouvaient être groupés selon les éléments de culture », cela nous donnerait « des aires d'aliments, des aires de textiles, des aires de céramique, etc. Mais si nous considérons en même temps tous les traits et transportons notre point de vue sur les unités sociales ou tribales, nous pouvons délimiter des groupes assez distincts. Cela nous donnera les aires de culture, ou une classification des groupes sociaux suivant leurs éléments de culture ».
Il n'est pas si simple qu'il paraît de classer des cultures entières, de cette manière ou d'une autre. Les traits individuels en quoi l'on peut découper une culture pour l'analyser peuvent ou ne peuvent pas avoir la même répartition. Boas a signalé que depuis que les aires culturelles sont généralement relevées sur la base d'éléments matériels de culture, « l'anthropologue qui s'intéresse à la religion, à l'organisation socia­le ou à un autre aspect de la culture découvrirait bientôt que les aires culturelle basées sur la culture matérielle ne coïncident pas avec ceux qui résulteraient naturellement des études qu'on en fait ».
Cette observation se justifie, si nous considérons par exemple la répartition de certains éléments dans la culture africaine. L'Est doit constituer une aire culturelle surtout à cause de la place que tient le bétail dans la vie des peuples de cette région; le Congo à cause de ses caractères agricoles, politiques et artistiques. Pourtant, dans ces deux régions, une femme ne s'acquiert qu'après la richesse, pour assurer, entre autres choses, que le mari pourra bien l'entretenir; la des­cendance est plutôt comptée sur un côté de la famille que sur les deux. On divise en général les religions africaines en deux catégories, l'une vouée spécialement aux ancêtres, l'autre aux divinités de la nature. Dans ce domaine, on différencie l'Est du Congo, mais pas le Congo de la côte de Guinée ou du Soudan occidental. Ou encore, on peut grouper les langues africaines en trois grandes classes, le soudanais, le bantou et l'hamitique. Dans la région du Congo, on parle seulement le bantou; mais l'Est africain est partagé, à peu près par le milieu, en langues bantoues et hamitiques.
Néanmoins, malgré ces constatations, les cultures d'une aire considérées comme des ensembles « se tiennent ». Boas, même en classant les contes populaires indiens d'Amérique, fait entrer les divers types de mythes et les caractères dominants dans des régions qui correspondent en gros au schéma conventionnel des aires de culture pour le continent. Quant aux « contes humains, nous dit-on, selon toute probabilité les travaux futurs montreront que leurs caractéristiques principales peuvent fort bien être définies par les aires de culture du continent ». Roberts, étudiant la répartition des formes musicales des aborigènes nord-américains, trouva aussi que les régions musicales, à la fois instrumentales et vocales, « coïncident avec celles qui sont fondées sur d'autres éléments culturels ».
Les aires qui ont été relevées sur des cartes correspondent en gros aux régions écologiques, et reflètent ainsi une relation fondamentale entre la culture matérielle et l'habitat. Il ne peut exister de filets de pêche dans l'équipement des peuples du désert; les habitants des grandes plaines ne sculpteront probablement pas le bois. Cela reste vrai même si nous sortons des éléments matériels de la culture, susceptibles d'être présentés dans un musée. L'élevage prospère sur les hauts plateaux découverts de l'Afrique orientale, mais il ne peut se développer dans les forêts du Congo, infestées de mouches tsé-tsé.


2


Des cartes des aires culturelles ont été dressées pour l'Amérique du Nord et du Sud et pour l'Afrique. La manière dont ces cartes ont été faites et les changements successifs qu'elles ont subis montrent que l'idée de ces cartes a crû graduellement, empiriquement, presque inconsciemment, et que les savants ont constamment corrigé les aires de culture à mesure qu'ils recueillaient de nouvelles données.
La première carte des aires culturelles américaines, donnée par Wissler, compre­nait les régions suivantes :

Amérique du Nord

Amérique du Sud

1. Plaines.

11. Chibcha.

2. Plateau.

12. Inca.

3. Californie.

13. Guanaco.

4. Côte nord du Pacifique.

14. Amazone.

5. Eskimau.




6. Mackenzie.

Caraïbes

7. Région boisée de l'est.

15. Antilles.

a. Iroquois.




b. Algonkin du centre.




c. Algonkin de l'est.




8. Sud-est.




9. Sud-ouest




10. Nahua.





Dans cette première carte, les aires culturelles étaient délimitées essentiellement pour différencier les concentrations culturelles ou centres culturels. Voilà pourquoi on ne dessina pas des « contours plus précis ». « Ces limites, écrivait Wissler, sont en fait de simples diagrammes servant à indiquer les lieux des points où la culture est à mi-chemin de celle des centres contigus. »
Sept ans après, Kroeber ne craignait pas ces « contours plus précis », comme on le verra sur la carte des aires culturelles d'Amérique. Il modifia d'abord les limites des aires du Mackenzie, du Plateau et de Californie de Wissler. « La culture de la région du Mackenzie est si imparfaite et indistincte que certains savants ont hésité à en faire une unité séparée. La culture du Plateau manque aussi d'éléments positifs. On pourrait la partager entre les cultures adjacentes de nord-ouest, des plaines, de la Californie et du sud-ouest.

« En fait, on a l'habitude de séparer du Grand Bassin la partie du Plateau qui n'est pas drainée vers l'océan, avec la Californie à la place du Plateau. » En ordonnant ces régions, auxquelles il donna aussi de nouveaux noms, Kroeber ne modifia pas le nombre de divisions de Wissler. Sa liste se présente comme suit :


1. Arctique ou Eskimau : côte.

2. Côte nord-ouest ou côte nord du Pacifique ; aussi une bande côtière.

3. Californie ou Californie-Grand Bassin.

4. Plateau : région nord à l'intérieur des montagnes.

5. Mackenzie-Yukon : forêt intérieure du nord et toundra.

6. Plaines : prairies unies de l'intérieur.

7. Nord-est ou région boisée du nord.

8. Sud-est ou région boisée du sud.

9. Sud-ouest - plateau méridional, subaride.

10. Mexique : du tropique au Nicaragua.

Fig. 2.

- Aires culturelles de l'Amérique du Nord

et du Sud (d'après Kroeber, 1923).



Les aires de l'Amérique du Sud de Wissler restent sans changement, sauf qu'elles s'appellent respectivement Colombie ou Chibcha, Andes ou Pérou, Patagonie, Forêt tropicale et Antilles.

Dans une révision ultérieure des aires culturelles de l'Amérique du Nord seule­ment, Kroeber tenta d'établir une corrélation plus spécifique entre la culture et l'éco­logie. Il établit aussi un ordre beaucoup plus complexe d'unités distinctes, mais il arrivait en même temps à une simplicité générale plus grande que sur sa première carte ou celle de Wissler. Il résuma ainsi sa méthode :
1º Une attention particulière est donnée aux facteurs géographiques et écolo­giques:

2º Les cultures sont traitées comme n'ayant pas d'équivalence historique ;

3º Les centres ou climax de cultures sont définis aussi précisément que possible;

4º Comme on recherche des relations de subordination à l'intérieur des cultures et entre elles, le nombre des aires de base diminue et celui des aires spécifiques aug­mente, par rapport à ce qui était habituellement admis.
Il établit donc 84 unités appelées aires et subaires, qui formaient les sept « grandes aires » suivantes :

A. Côte Arctique.

B. Côte Nord-Ouest.

C. Aire du Sud-Ouest.

D. Intermédiaire et intramontagneux.

E. Aires de l'Est.

F. Aires du Nord.

G. Aires du Mexique et de l'Amérique centrale.

Nous ne citons que les « grandes aires », car la suite serait trop compliquée, avec l'introduction du facteur temporel. Cependant. ces divisions sont trop générales pour classifier les cultures indigènes de l'Amérique du Nord, tandis que les 84 sous-unités sont trop nombreuses pour être utiles. La carte de Wissler révisée par Kroeber paraît donc être la plus satisfaisante pour l'utilisation normale de l'idée d'aire de culture.
A la suite d'études intensives et de nouvelles données recueillies pendant la pré­pa­ra­tion du Handbook of South American Indians, on a révisé la classification des cultures indiennes sud-américaines. Les cinq aires de Wissler-Kroeber sont réduites à quatre et les lignes simples de délimitation se compliquent beaucoup, sur la base de données empiriques. La carte indique quatre types principaux qui, ainsi répartis, peu­vent être considérés comme équivalant à des aires de culture. Ce sont les types
Fig. 3.

Types de culture de l'Amérique du Sud.

1. Marginal.

2. Forêt tropicale.

3. Circum-caraïbe.

4. Andéen.
Dans cet ordre, les types vont du plus simple au plus complexe et tiennent comp­te aussi bien de l'écologie que des manifestations culturelles. Ils prouvent, encore une fois, le caractère essentiellement empirique de l'aire de culture, qui demande une révi­sion continuelle et fait de cette notion un instrument plus efficace de classifica­tion des cultures. Avec les différents types utilisés pour ces cartes, Steward a tenté de relier les cultures de l'Amérique du Nord et du Sud, premier pas d'une reconstitution de l'histoire culturelle des Amériques. La notion d'aire culturelle semble donc pouvoir orienter les données des travaux où entre le facteur temporel.
Les aires culturelles d'Afrique furent relevées en 1924. Auparavant, Ratzel et Dowd avaient reconnu les différences entre les cultures de certaines régions du continent, le premier distinguant simplement les peuples éleveurs des agriculteurs, le second indiquant la répartition des cultures fondées sur des économies dépendant d'un aliment essentiel. Les savants allemands Ankermann et Frobenius décrivirent aussi les bases essentielles de l'aire culturelle, quoique leurs travaux n'eussent pas un but descriptif, mais de reconstitution historique.
Dans la carte de 1923, ils distinguaient neuf aires :

1. Hottentot.

2. Bushman.

3. Aire du bétail de l'Est africain.

4. Congo.

5. Pointe orientale.

6. Soudan oriental.

7. Soudan occidental.

8. Aire du désert.

9. Égypte.

Cette première tentative suivait une étude des données d'Afrique orientale et ser­vit en quelque sorte à voir si le procédé de Wissler pouvait s'appliquer à la culture d'un autre continent. Malgré la rareté des études scientifiques des groupes africains à cette époque, on put conclure que, « par une utilisation judicieuse des sources à notre disposition, on peut avoir une vue assez claire des conditions culturelles dans chaque région ». On remarqua qu'en « divisant le continent... entre les neuf aires dessinées... on diminue le chaos que présente habituellement une étude de l'Afrique ».
Cette carte fut révisée quelques années après, pour lui incorporer « certaines modifications suivant les suggestions et critiques de la première carte ». Dans cette révision de 1930, on introduisait une « sous-région de l'Afrique orientale », pour com­pren­dre les peuples éleveurs de l'Angola dans la même catégorie générale que les Africains de l'Est, dont ils sont séparés territoriale­ment mais non historiquement, selon les ethnologues; et la Côte de Guinée formait une subdivision du Congo. Les limites de régions furent aussi réadaptées sur les conseils de spécialistes sur l'appar­tenance de telle ou telle tribu à une région.

Fig. 4.
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