De recherche en nouvelle systémique








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titreDe recherche en nouvelle systémique
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Etre objectif, c'est savoir qu'on ne l’est pas !
L'intersubjectivité comme méthodologie
de recherche en nouvelle systémique1

Philippe Caillé2


Watzlawick raconte l'histoire de l'arrivée sur terre d'habitants de la planète Vénus par vaisseau interspatial. Ces Vénusiens ont longtemps étudié grâce à leurs « superscopes » le comportement étrange des familles humaines, mais ont en fin de compte décidé de venir se renseigner sur place. Les chefs d'Etat, flattés de cette visite, les adressent aux meilleurs centres de thérapie et de guidance. Là, les thérapeutes les plus en renom expliquent en détail aux Vénusiens l'efficacité et l'originalité de leurs interventions qui incluent, entre autres, la prescription paradoxale du symptôme, la connotation positive, la supervision directe par usage du miroir sans tain. Les extra-terrestres, impressionnés de tant de savoir, mais extrêmement désorientés par les réponses qui leur sont apportées, demandent alors s'il ne serait pas plus important de s'intéresser à la façon dont les familles fonctionnent effectivement dans le quotidien, à leur manière de résoudre leurs problèmes en l'absence des thérapeutes. Question qui, à son tour, laisse les thérapeutes complètement désorientés (Watzlawick, 1989).

Cette histoire me semble souligner un point important : notre savoir sur la famille courante, celle qui entre en crise, puis s'arrange pour en sortir, celle qui sait résoudre ses problèmes, est très limité. Les Vénusiens peuvent sans doute l'étudier grâce à leurs appareils, mais nous n'avons pas, quant à nous, l'occasion de l'observer. Nous avons d'emblée à faire face aux systèmes hétérogènes créés par la demande où les intervenants se trouvent automatiquement faire partie de la problématique présentée. Il en résulte que, contrairement aux Vénusiens, nous devons partir de la complexité inhérente à la situation pour tenter de dégager ensuite les spécificités respectives de l'apport familial et de l'apport des intervenants.

Les nouvelles systémiques se proposent donc de tenter de modéliser cette complexité. Elles utilisent pour cela des propositions de modélisation (Le Moigne, Morin), la cybernétique du second ordre (von Foerster) et les théories structuralistes (Durkheim, Barthes, Foucault). Elles étudient comment des dimensions du phénomène humain irréductibles les unes aux autres arrivent à coexister. Ce faisant, elles ne donnent la priorité ni à la dimension individuelle, ni à la dimension groupale.

Cette tendance qui s'oppose à une vision fragmentaire des problèmes est nouvelle en psychiatrie et en psychologie. Elle y est encore à ce jour très contestée. Ces disciplines, influencées par les progrès de la biologie et de la génétique, tendent en premier lieu à se concentrer sur l'individu, et en second lieu à percevoir cet individu comme une machine performante. Dans une perspective purement ontologique, on cherche dans les singularités du passé de l'individu, voire dans les particularités de sa biologie cellulaire, la raison des troubles de son comportement. Ce qui se passe entre les individus n'est perçu que comme accidentel et explicable par le seul mélange des contributions individuelles.

La notion de thérapie familiale développée à partir des années 1950 a été favorisée par la remise en question de la conception du réel par les sciences fondamentales elles-mêmes. Le monde solide, régi par les lois immuables, est aujourd'hui remplacé par un monde mouvant de corpuscules électromagnétiques où n'existent que des équilibres provisoires susceptibles de transformations dramatiques. Les disciplines «dures» découvrent la souplesse et la relativité. Il n'est donc pas fortuit que les thérapeutes familiaux utilisent aujourd'hui de nombreuses analogies empruntées aux découvertes récemment faites dans des disciplines qui ont une tradition de fiabilité (physique, chimie, biologie) pour tenter de faire admettre la légitimité de leurs propos.

Il y a pourtant des clivages théoriques au sein des sciences fondamentales et le camp des thérapeutes se réclamant de la systémique n'est pas lui non plus homogène.

Tout comme on fait le diagnostic de l'état individuel, pour certains thérapeutes l'important sera l'évaluation objective du potentiel pathogène des familles. Cette ambition peut légitimement être défendue comme «systémique». L'apport systémique originel consiste en effet à découvrir dans la famille les effets de l'autorégulation qui maintiennent stables certaines attitudes ou traits de caractère des participants. Il en résultera que certaines familles créeront des pathologies et d'autres non. Ceci se réfère au modèle cybernétique du premier ordre qui ne s'attaque pas aux problèmes de la complexité.

Le clivage théorique majeur, en ce qui concerne le mouvement systémique, s'est produit au cours des dernières années et marque la transition entre systémique et nouvelle systémique. Il est provoqué par l'apparition chez certains d'un intérêt pour l'étude du système global — observateur et système observé — et pour la relation entre individu et système. La disparité des éléments à prendre en considération et la remise en question des conditions même de l'observation font qu'on ne peut plus alors faire l'économie des modèles de la complexité.

La cybernétique du premier ordre du premier courant systémique attribue au système observé la responsabilité du non-changement. La cybernétique du second ordre introduit en nouvelle systémique le concept que l'observateur, par la nature de son observation, peut aussi empêcher la survenue du changement. Premier point de rupture auquel succèdent d'autres. La modélisation de la complexité visualise l'individu et le groupe humain comme deux dimensions appartenant à des niveaux logiques différents, donc non assimilables, et pourtant indissociables. La tradition structuraliste permet enfin d'accepter certaines constructions psychiques partagées, modèle organisant, mythe, rituel, comme concrétisant le phénomène groupai. Le modèle «organisant »3 de la famille, avec son niveau mythique et le niveau rituel4, est la famille. Les modèles familiaux ont alors une existence aussi réelle que les individus avec lesquels ils entretiennent d'ailleurs une relation de validation récursive. Le modèle de la famille est effectif parce que chaque membre du groupe familial le perçoit comme une réalité tangible, réalité tangible qui conforte l'idée que chacun a de son identité individuelle.

Comment la nouvelle systémique influe-t-elle sur la pratique de la thérapie familiale ?
ANALOGIE DU JEU ET SUR-LOGIQUE
Aborder le problème des modélisations de la complexité conduit presque nécessairement à faire appel à des analogies. Celle du jeu semble particulièrement féconde dans le cas présent.

Le jeu engage plusieurs individus dans un rapport systémique. Dans la dynamique du jeu interviennent deux dimensions très différentes, non dissociables et pourtant non assimilables : d'un côté celle du jeu en lui-même, de l'autre celle des joueurs. Le jeu se légitime par le sens que sa finalité et ses règles apportent à la situation. Le joueur, lui, s'affirme par sa personnalité et ses choix stratégiques. Un fait essentiel à noter est que le jeu, en tant que contexte d'interaction nouveau, influencera de façon imprévisible les joueurs, comme les joueurs marqueront de manière inattendue la façon dont le jeu est joué. Il est donc impossible de dire, pour celui qui observe le jeu, comment les joueurs se comporteraient hors du jeu ou comment le jeu aurait été mené avec d'autres joueurs (Crozier & Friedberg, 1977, Selvini & al., 1989).

L'interaction «jeu-joueurs» crée ainsi, chaque fois qu'elle prend place, un univers logique clos où existent certaines normes de pensée, une « surlogique» propre à cette même interaction. Cette surlogique l'emporte pour ceux qui jouent sur la logique commune et leur semble absolument naturelle. Elle peut paraître accidentelle, voire inintelligible, à celui qui n'est pas dans le jeu.

On voit la similitude avec ce qui se passe dans le groupe humain naturel. Si nous prenons par exemple la famille : parents et enfants seront les joueurs et le jeu qui se joue a pour sens le maintien du sentiment d'appartenance. D'une façon plus précise, le «jeu » du groupe humain en général concerne les limites de l'appartenance. Chacun joue «avec les autres» pour conserver l'appartenance et «contre les autres » pour conserver son identité. Ainsi, ces deux dimensions sont en équilibre perpétuel dans le cadre même du jeu familial et se confirment réciproquement en tant que facteurs de réalité (Caillé, 1989).

Dans les cas heureux, la dynamique liée à l'hétérogénéité du modèle complexe enrichit aussi bien le schéma individuel que le modèle d'appartenance. La surlogique d'appartenance qui est implicite dans le fonctionnement du groupe sera alors le plus souvent esthétiquement acceptable par un observateur accidentel. Les fondements logiques de cette surlogique lui resteront par contre en grande partie mystérieux.

Dans certains cas moins heureux, cette dynamique se bloque. La surlogique du groupe s'appauvrit et enferme dans des stéréotypies étranges le jeu qui se joue et le comportement des joueurs. C'est dans ce contexte qu'émergé le plus souvent la demande de traitement. Ce sont essentiellement ces groupes familiaux qui alimentent les ouvrages de thérapie familiale.
LA PANNE ET LA CRISE
Toute demande de traitement doit ainsi nous conduire à supposer que le «jeu familial» est bloqué et que la famille a perdu confiance en sa propre capacité à s'auto-réparer.

On peut voir de la façon suivante les données du problème. Le groupe familial apporte à l'individu une garantie de stabilité et de pérennité. Pour ce faire, toute famille construit un autoréférentiel symbolique comportant des cérémonies, religieuses ou non, des commémorations d'anniversaire, des comportements ritualisés, etc. Cette structure symbolique partagée garantit la permanence du jeu qui régit la famille. De façon tout à fait contradictoire, tout système humain a aussi pour propriété essentielle de pouvoir périodiquement se transformer. Il se «survit » en passant par des crises — périodes de remise en cause de la nature de l'appartenance, de remaniement des actes symboliques et de leurs significations — aboutissant à l'invention commune de nouveaux jeux et de nouvelles stratégies d'appartenance (Caillé, 1985, 1987).

Pour que cette transformation soit possible, il faut que le système accepte la réalité de la crise comme une période potentiellement productive malgré les angoisses qu'elle provoque. L'épistémologie de la crise doit avoir droit de cité.

Le système qui fait une demande d'aide a habituellement rejeté cette épistémologie de la crise au profit de celle de la panne : la famille se rassure en se présentant comme une machine détraquée. Elle demande purement et simplement une identification de la pièce défectueuse et la réparation (Caillé, 1987).

Il est donc fait silence sur la spécificité du modèle organisant (ou fondateur) familial et sur la sur-logique qui lui est propre. Si le thérapeute se laisse leurrer par ce silence et accepte de fonctionner dans le cadre de l'épistémologie de la panne, il se trouve rapidement incorporé dans le jeu familial bloqué. La chronicité du malaise familial se mesure souvent à la longueur de la liste d'experts que la famille a réduits à l'impuissance.
LA METHODOLOGIE DE LA RECHERCHE INTERACTIVE
POURSUIT SIMULTANEMENT DEUX BUTS

1. Mise en évidence du modèle organisant autoréférentiel sur lequel se fonde la surlogique d'appartenance
A l'épistémologie de la panne adoptée par la famille, l'expert doit progressivement opposer l'épistémologie de la crise. A terme, l'idée de crise, devenue moins menaçante, pourra être réintroduite comme un épisode inéluctable de la vie familiale. Le rejet de la crise résulte essentiellement de la peur d'un choix fatal qui entraînerait la dissolution du groupe familial. L'épistémologie de la panne calme ces craintes en abolissant les distinctions sur lesquelles se fonde la possibilité d'un choix. La réémergence de l'état de crise caché par celui de panne passera donc par la mise en évidence d'une série de distinctions.

Cette idée a été développée dans un précédent article (Caillé, 1989). On rappellera seulement qu'il peut être utile de se servir du cadre métaphorique du jeu de l'appartenance pour établir ces distinctions. On devra amener la famille à distinguer entre le jeu et les joueurs, entre le sens du jeu et les règles du jeu, entre l'individu en soi et le stratège. Ce faisant, apparaîtra progressivement la spécificité propre du système demandeur et les contenus de sa surlogique d'appartenance.
2. Maintien d'une relation d'intersubjectivité dans le rapport avec le système traité
Une fois écartés les dangers de la croyance en l'«objectivité» de la demande, il reste à se sauvegarder des dangers de la croyance en l'« objectivité » de l'observateur pour ne pas retomber dans l'épistémologie de la panne.

La surlogique du système demandeur, aussi réelle qu'elle soit, ne nous est accessible que de l'extérieur. Il est important de s'en souvenir. Notre connaissance n'en sera jamais que partielle et subjective. Le risque est ici de penser «connaître» la nature du système demandeur et d'établir une nouvelle relation complémentaire entre système traitant, actif et rénovateur, et système traité, immobilisé par la panne.

Il est important de responsabiliser d'emblée système traité et système traitant en soulignant implicitement que la relation ne peut se baser que sur une connaissance «subjective». Dans les termes de la seconde cybernétique, il s'agit de la reconnaissance de l'autre comme entité distincte et autonome, non d'une connaissance exhaustive de la «véritable» nature de l'autre.

Les deux systèmes doivent donc co-évoluer dans cette atmosphère de reconnaissance des spécificités propres à chacun d'eux. Il est important de maintenir une marge de liberté ou d'indécidabilité au sein de la relation qui favorise les innovations et les reformulations. Le défi porté aux propriétés auto-réparatrices du système traité se trouvera de cette façon progressivement accentué.

Cette recherche interactive, identifiant de plus en plus clairement les confins entre les systèmes et les plaçant en position symétrique, tend à amener le système demandeur à identifier les raisons de la crise qui le menaçait et à les assumer. Elle contribue en tous cas à introduire dans le dialogue l'épistémologie de la crise comme aussi pertinente que celle de la panne et à sortir d'une relation d'assistance interminable.
COMMENT SAUVEGARDER L'INTERSUBJECTIVITE
AU COURS DE LA RECHERCHE INTERACTIVE ?

La communication verbale n'est pas un mode très fiable. Elle peut facilement faire retomber les interlocuteurs dans une épistémologie de la panne, et ce pour trois raisons.

Tout d'abord, la construction linéaire du langage avec un sujet agissant et un objet qui subit l'action se prête mal à la description de la circularité de la relation.

Au-delà de cette difficulté pragmatique, le langage dans le système bloqué fonctionne comme une huile qui noie les rouages défectueux. Il s'accommode de la complexité plus qu'il ne la cerne. Il nous renseigne certes sur le mode de pensée autorisé par la structure, mais ce qu'il apporte sur la structure elle-même est indirect et diffus. Tenter de comprendre une situation en se basant sur ce qui est dit nous place un peu dans la même situation que celui qui voudrait décrire la forme d'une maison en n'ayant pour tous renseignements que la liste des meubles qu'elle contient.

La troisième, et dernière, difficulté liée au langage est que le discours tenu en séance est conditionné par la demande et la relation à l'expert. Son contenu est donc stratégique. Il dissimule délibérément la surlogique propre au système par une adhésion diplomatique à ce qui est supposé pouvoir convaincre l'expert d'entreprendre une réparation. La bonne exécution de la recherche interactive fera donc appel à des méthodes qui nous permettent de sortir du cadre du dialogue conventionnel et de faire apparaître une relation d'intersubjectivité. Nous les diviserons en deux grands groupes .
1. Les techniques et les modes d'expression analogiques : sculpturations, contes et métaphores.
Les raisons de préférer les modes d'expression analogiques découlent de ce qui a été dit plus haut. Ces modes d'expression permettent une expression plus authentique, moins contrôlable et plus adaptée aux spécificités structurales des systèmes.

Employées dans la recherche interactive, les techniques d'expression analogique mettront aisément en évidence les niveaux logiques du modèle organisant familial, cadre de la surlogique d'appartenance dont nous avons déjà parlé. Elles en révéleront l'autoréférentiel symbolique : le niveau du mythe finalisant le jeu et celui des rituels distribuant les différents rôles comportementaux (Caillé, 1985, Caillé et Rey, 1988).

A titre de brève illustration, introduisons le cas de ce couple où le problème présenté était celui de l'hypocondrie de l'épouse, hypocondrie qui avait pris l'aspect extrêmement invalidant d'une phobie du cancer. Elle se découvre presque journellement des tumeurs dans différents organes, tandis que le mari organise consciencieusement les démarches auprès des différents spécialistes. Au niveau mythique de la finalité de la relation, la femme apparaît comme la Mère protectrice et l'homme comme le nourrisson entièrement dépendant. Au niveau rituel des comportements, il est au contraire le parfait «macho», tandis qu'elle se présente comme la faible femme, dépendante et admiratrice. On devine la corrélation existant entre les deux niveaux du modèle organisant. Tous deux savent que «c'est parce qu'il est si intrinsèquement faible qu'il est important qu'il se montre très fort» ou l'inverse. Cette surlogique d'appartenance est au cours des années fortement mise à l'épreuve, d'abord du fait de sa propre rigidité, aussi sans doute sous l'influence de facteurs ambiants comme le mouvement féministe. La soumission totale de la femme au mari l'expose à de nombreuses critiques. Au moment où le système pourrait enfin entrer en crise, l'épouse se persuade qu'elle a un cancer, légitimant à nouveau la dominance du mari et entraînant l'intervention d'expertises multiples qui stabilisent le statu quo.

Notre expérience de l'emploi de l'analogique pour retrouver les niveaux structurels de la relation a été de longue date très positive (Caillé et Haartveit, 1983, Caillé, 1985, Caillé et Rey, 1988). Plus précisément, nous avons opté pour :

- une sculpturation du niveau du comportement attendu dans la relation ou niveau rituel («ce que vous faites les uns avec les autres, comment vous vous traitez les uns les autres ») ;

Soulignons que ce dont il s'agit est la mise en évidence, sous forme symbolique, du comportement attendu, adéquat à l'intérieur de la définition de la relation. La mise en scène de ce qui par exemple s'est effectivement, mais accidentellement, passé lors de la soirée précédente est ici sans intérêt. Ce type d'information, que nous appelons dans notre jargon «le documentaire», équivaut à un refus d'information. L'exercice de sculpturation est encore appelé «sculptures vivantes» car il sera demandé aux sculpteurs une animation mettant en évidence la danse rituelle des comportements.

- une sculpturation du niveau du mythe, c 'est-à-dire de la «finalité » supposée de la relation (« montrez-vous comment vous concevez votre relation comme spéciale, singulière, différente de toutes les autres relations »).

Cet exercice est aussi appelé « tableaux de rêve ». La consigne précise en effet que, comme il arrive dans les rêves, les différents acteurs de la relation doivent apparaître transformés en animaux, plantes ou matière inanimée. Nous avons progressivement exclu les représentations sous forme humaine pour nous assurer à coup sûr d'une production touchant le niveau mythique du jeu d'appartenance en évitant toute référence comportementale.

L'emploi de l'analogique est d'une grande utilité pour maintenir l'atmosphère d'une recherche interactive consciente de ses limites, mais axée sur un processus évolutif et ancrée dans le concret.

En effet, dans le cadre de la modélisation de la complexité, l'expert est pris entre deux dangers : celui de vouloir trop connaître le système traité et celui de renoncer à le connaître. Dans le premier cas, l'expert se laisse fasciner par la complexité du système demandeur et tente d'en dresser une carte exhaustive, tâche impossible qui entraîne une relation de dépendance interminable. Dans le deuxième cas, comme on peut le lire chez certains constructivistes, système demandeur et système traitant doivent rester fantomatiques l'un pour l'autre et seuls existent comme données réelles le jeu des mots, la conversation qui les organise pour un temps autour d'un problème. Un tel nihilisme exclut naturellement toute recherche et pose pour nous des problèmes certains d'éthique.

Contrairement aux mots, le langage analogique peut exprimer tout à la fois la connexion réelle entre les individus et leur séparation non moins absolue. Nous appelons certains artifices analogiques indicateurs de cette situation double — connexion et séparation — «.objets intermédiaires» ou «objets flottants». Un tel «objet intermédiaire» est par exemple le «conte systémique» (Caillé et Rey, 1988).

Il s'agit d'un récit qui condense sous forme d'un conte, donc sous une forme intemporelle et imagée, les éléments essentiels du modèle organisant de l'appartenance tels qu'ils apparaissent au thérapeute. Ce récit est laissé sans fin et doit être complété par écrit par chacun des membres de la famille. Le conte systémique achevé représente ainsi, dans un langage contenant les nuances de l'analogique, une co-création qui engage système demandeur et système traitant. Objet métaphorique, objet flottant, il sera utilisé dans la poursuite de la relation comme un témoignage d'intersubjectivité, rappel de la réalité et des limites de la relation thérapeutique.
2. Les protocoles invariables
Les capacités créatives des systèmes traitant et traité, et le caractère intersubjectif de la relation, apparaissent plus clairement à l'intérieur d'un programme d'investigation prédéterminé (Selvini et coll., 1989, Caillé, 1985).

Un tel programme canalise d'une part l'activisme que l'allégation d'une panne peut provoquer chez l'expert. Le protocole invariable marque d'autre part, sur le plan tant analogique que symbolique, qu'on vise une dynamique active entre système traité et système traitant. Il n'est pas question de pourchasser d'obscurs facteurs inconscients, mais simplement de révéler, en faisant preuve de rigueur, ce qui se trouve escamoté dans l'épistémologie de la panne qui sous-tend la demande.

Le protocole invariable contribuera ainsi à la mise en évidence du modèle organisant et de son auto-référentiel symbolique. Il favorisera égale ment le maintien d'une atmosphère d''intersubjectivité. Il peut en outre aider à l'introduction d'objets intermédiaires ou flottants, gardiens de la marge de liberté nécessaire à la créativité thérapeutique.

Ainsi, dans notre protocole de thérapie de couple (Caillé et Haartveit, 1983), les séances avec le couple alternent avec des séances individuelles où le thérapeute se met d'accord avec chaque partenaire sur quelques modifications comportementales épisodiques devant tester la stabilité du rôle du partenaire et celle globale du jeu en cours. L'acceptation de la tâche crée implicitement un secret entre le thérapeute et le conjoint et place analogiquement ce dernier — par l'exécution de la tâche et le rapport de collaboration avec le thérapeute — en position de co-thérapeute.

Chacun des conjoints devient donc partiellement co-thérapeute de son propre couple tout en continuant à participer à un jeu de couple qui exclut le thérapeute. Cette séquence d'activité où chaque conjoint se place, conjointement au thérapeute, en investigateur de sa relation duelle constitue donc, à nos yeux, un facteur nouveau — un objet intermédiaire ou flottant qui éclaire la relation globale d'intersubjectivité entre couple et thérapeute.
CONCLUSION
Tant qu'est maintenue une séparation hiérarchique entre le système observé et l'observateur neutre qui le décrit, la systémique définie comme l'étude de la cohérence émergente propre aux systèmes vivants peut être en partie circonscrite par le langage. La situation se complique considérablement après l'introduction de la deuxième cybernétique, qui bouscule cette hiérarchie et nivelle les différences entre les systèmes. L'observateur ne fait plus qu'organiser, à partir de sa propre structure, la perturbation que provoque en lui son acte d'observation.

Il en résulte qu'observer, c'est organiser un flux d'expériences. Cette organisation doit s'harmoniser avec les schémas d'expériences antérieures, mais aussi permettre de trouver des solutions adaptées aux situations nouvelles. Il s'agit donc d'un processus toujours inachevé de création de sens.

Toute expérience nouvelle doit enrichir le sens que nous avons déjà donné à des événements similaires, le diversifier ou éventuellement amener une crise du sens si l'établissement d'une cohérence s'avérait abusif. L'abord d'une situation ne peut donc se faire selon une formule prédéfinie, selon une recette à appliquer dans son intégralité.

Il en résulte que le processus thérapeutique, dans l'optique de la nouvelle systémique, est un processus de recherche interactive entre système traitant et système traité dans un contexte d'intersubjectivité. L'émergence de sens au cours de cette dialectique entre systèmes dépend d'un équilibre entre deux données antagonistes : la connexion entre les deux systèmes inter agissants et leur séparation. D'où l'importance de certaines créations transitoires communes, objets intermédiaires ou objets flottants, qui justement balisent ce lieu imaginaire où les systèmes tout à la fois se rencontrent et se séparent.

BIBLIOGRAPHIE


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1 Cet article a paru dans le n° 11 des Cahiers de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, Toulouse. 1990.

2 C.G.F.S., Oslo, Norvège.

3 Précédemment appelé « modèle fondateur ». Le terme de modèle organisant me paraît aujourd'hui préférable.

Historiquement certes, le modèle organisant commence par être fondateur, mais il peut avoir été considérablement remanié par l'intermédiaire de crises. Le terme de modèle fondateur peut ainsi transmettre une idée erronée d'immuabilité.

4 Précédemment appelé « niveau phénoménologique ». Le terme « niveau rituel » me paraît meilleur car c'est le comportement obligé, attendu dans la relation, qui importe. Un comportement accidentel ou «à contre-courant» importe peu du point de vue du modèle organisant même s'il a été observé et existe donc « phénoménologiquemenl ».

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