Leçon 1 17 novembre 1954








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verbum du premier verset de Saint Jean, c’était le דבר [ davar ] hébreu ?
Sur quoi vous fondez–vous pour m’avoir dit ça ?
Ce n’est pas un traquenard.

J’y ai repensé il y a une heure, et je ne suis pas plus ferré que vous là–dessus, et même sûrement moins !
Alors, ne vous troublez pas, et dites–moi pourquoi vous m’avez dit que le verbum était le דבר [ davar ] hébreu. Qu’est–ce qui vous permet de le dire, étant donné

que l’Évangile de Saint Jean était écrit en grec ?
M. X
Eh bien, d’abord, je dirai qu’il y a un fait a priori

qui nous engage à penser cela.

LACAN
Aujourd’hui, on boucle certains petits comptes.

Et je vais vous dire tout à l’heure ce que nous comptons faire.

M. X
D’abord le sens.

Je ne dois pas expliquer le sens de cela ?

LACANJ’espère bien que si.

M. X
Ce n’est donc pas ça la question que vous posez.

Je dirai d’abord ceci…

LACAN
D’abord la question philologique, celle qui vous permet de dire…
S’il est bien certain que Saint JEAN a écrit en grec, il n’est pas du tout obligé qu’il pensât en grec,

et que son λόγος[logos] fût le λόγοςbabylonien,

par exemple.
Vous dites qu’il pensait le דבר [ davar ] hébreu.

Dites–moi pourquoi ?

Parce que ça n’est tout de même pas la seule façon

de dire, en hébreu.

M. X – De dire ?

LACAN
De dire le quelque chose justement qui est le sens

du דבר [ davar ].
M. X
λόγος[logos], oui évidemment, ce n’est pas le seul motif. Pour résumer la question, je dirai ceci, on ne trouve dans Saint JEAN aucun concept vraiment platonicien. C’est un fait. Je pourrais vous le démontrer.

Ce qui est intéressant, c’est qu’en général λόγος
LACAN
Qui est–ce qui vous parle de concepts platoniciens ? La dernière fois, au moment où je m’arrêtai sur

ce verbum en somme, pour vous dire que le verbum c’était un mot qui avait été choisi par Saint JÉRÔME,

si mes souvenirs sont bons, c’est lui qui a fait

la traduction…
M. XElle existait déjà.
LACAN
Peu importe. Verbum, c’est–à–dire le mot que j’ai rapproché, dans cette occasion, de l’usage latin,

qui nous est assez indiqué par l’usage qu’en fait, par exemple, Saint AUGUSTIN dans le De significatione

que nous avons commenté l’année dernière.
En somme, je faisais une simple allusion à une sorte d’axiomatique, préalable même au fiat, même au fiat de

la Genèse.
Je posais une question.

Je n’ai pas dit que cela résolvait.

Mais vous devez mieux sentir maintenant toutes les implications que ça a, après ma dernière conférence.
C’était à propos de cela que je suggérai que le verbum était peut–être quelque chose d’antérieur à toute parole, même à la première parole de la création,

in principio erat verbum.
Et là–dessus, vous me dites, comme une objection,

que c’est le דבר [ davar ] hébreu.

M. X
C’est que vous avez dit : « Au commencement était le langage », vous avez traduit comme ça.
À quoi LECLAIRE a dit : « pas le langage, mais la parole… ».

LACANC’est de cela qu’il s’agissait.

M. X
Et j’ai dit, oui c’est très nettement « la parole »,

et pas « le langage ».

LACAN
D’où tirez–vous le דבר [ davar ] ?
Il y a deux questions :


  • d’abord, que ce soit le דבר [ davar ] qu’il y a sous le λόγος[logos] de Saint JEAN,

  • et ensuite que le דבר [ davar ] veuille dire plus « la parole » qu’autre chose.


Alors traitez ces deux questions.

Pourquoi pensez–vous que c’est le דבר [ davar ] ?
M. X
Pour deux motifs. Le premier est que c’est une citation implicite très nette du début de la Genèse.

LACAN

[ καὶ εἶπεν ὁ Θεός· γενηθήτω φῶς· καὶ ἐγένετο φῶς.

Dixit que Deus fiat lux et facta est lux

וַיֹּאמֶר אֱלֹהִים, יְהִי אוֹר; וַיְהִי–אוֹר.]

Au début de la Genèse, nous avons, au verset 3 : fiat lux, précisément : Va’omer. Ce n’est pas du tout דבר [ davar ], va’omer. C’est même exactement le contraire.

C’est là que je veux vous amener.

M. X
Ah non ! Ce n’est pas exactement le contraire !

LACANExpliquez–moi en quoi.

M. X
Il y a une tradition rabbinique, qui a un peu substantivé ce 3ème verset de la Genèse en quelque chose comme une entité, si vous voulez, médiatrice entre

le Créateur et la création et ce qui serait

la parole, comme il y a la sagesse.
Mais ce qui est certain, c’est que dans toute

la tradition biblique…

j’explique d’abord un peu le sens,

ça va mieux pour montrer pourquoi

j’interprète en ce sens–là Saint JEAN aussi

…manque absolument le concept de ratio, de λόγος au sens grec.
C’est ce que BULTMANN a montré par des analyses

très profondes, que par exemple le concept d’univers n’existe pas dans la tradition biblique.

Ils n’ont pas ce sens de monde déterminé où toutes les choses se produisent par un certain déterminisme chez eux, manque absolument ce concept de loi fixe, déterminée, par laquelle tout s’enchaîne et ce qui est vraiment le sens finalement du concept grec

de λόγος : c’est la rationalité du monde, le monde

qui est donc considéré comme un tout dans lequel

tout se produit d’une façon enchaînée, logique.
Ce qui fait aussi la philosophie aristotélicienne, finalement, les quatre causalités, qui doivent expliquer comment même le mouvement se réduit à un ordre statique déterminé.
Par exemple, les hébreux disent toujours – au lieu d’univers – « la somme des choses » ou « le ciel et la terre » et tout ça, mais ils n’ont jamais ce concept rationnel.

Ils ne pensent pas dans des concepts statiques,

des concepts essentialistes. C’est une chose qui est absente de leur façon de penser.

LACAN
Est–ce que vous croyez, après avoir entendu

ma conférence, que je vise…

quand je parle d’un ordre symbolique

tout à fait radical

…ce jeu des places, cette conjecture initiale…

ce jeu conjectural primordial qui est tout à fait d’avant le déterminisme, d’avant toute espèce de notion de l’univers comme rationalisé, qui est, si je puis dire,

le rationnel avant sa conjonction avec le réel

…est–ce que vous croyez que c’est ça que je vise ?
Est–ce que ce sont les quatre causalités, le principe de raison suffisante et tout le bataclan ?

M. X
Mais si vous dites « Au début était le langage », c’est comme une projection rétrospective de la rationalité actuelle.
LACAN

Il ne s’agit pas que je le dise.

Ce n’est pas moi, c’est Saint JEAN.

M. X – Non, il ne le dit pas.

LACAN
Amenez–vous, Père BERNAERT, parce qu’on est en train d’essayer de démonter la formation philologique de […]
Que les Sémites n’aient pas fondamentalement d’inspiration à la notion d’un univers aussi fermé que l’« O », celui, si vous voulez, dont le bâton nous donne la préparation, dont ARISTOTE nous donne parfaitement le système fermé : d’accord !

M. X
C’est essentiellement en mouvement et sans loi rationnelle. Par exemple, ce qui arrive dans la nature, c’est

la parole de Dieu qui se répercute dans la nature.
Cela démontre, si vous voulez, peut–on dire,

que c’est un univers animiste, n’importe !
C’est un univers essentiellement pas déterminé,

pas rationnel, un univers historique, si vous voulez, où tout se produit par des initiatives personnelles.

LACAN
Oui. Mais d’abord ça ne veut pas dire qu’il n’est pas rationnel, du moment que c’est la parole qui le module.

M. XJe dirai : pas essentialiste.

LACAN
Là où je veux en venir, c’est ceci…

Et vous, Père BERNAERT ?

M. BERNAERT
J’ai fait de l’Écriture Sainte, comme tout le monde.

LACAN
L’autre jour M. X m’a sorti un arrière fond du λόγος de Saint JEAN, permettant le דבר [ davar ] hébreu.

C’est ce qu’on vous enseigne ?

M. X [ à M. Bernaert ]
C’est ce qui est démontré par exemple par des études très poussées, de BULTMANN, etc.

LACAN
Est–ce que vous savez ce qu’a fait un certain BURNETT ?

M. XOui.

LACAN
Il a étudié ce premier verset de Saint JEAN avec beaucoup d’attention. C’est un travail dont je vous recommande la lecture.
Je n’ai pas pu le retrouver depuis que vous m’avez fait cette objection.

Mais son souvenir est très précis, sa conclusion, tout au moins. Il dit que derrière le λόγος de

Saint JEAN c’est le memmra araméen qu’il faut supposer.
M. X
C’est la même chose que דבר [ davar ] en hébreu,

c’est le דבר [ davar ] un peu substantifié, rabbinique, comme je vous ai dit.

LACAN
Qu’est–ce que vous voulez dire, en disant rabbinique ?
La question n’est pas là.

M. X
C’est–à–dire que plusieurs choses ont conduit

à ce premier verset :

  • vous avez certainement la tradition de la Création, de la Genèse,

  • puis la tendance de la pensée rabbinique à l’expliquer un peu…


LACAN
En tout cas, je vais vous dire une chose.

C’est que le memmra est beaucoup plus près du va’omer

c’est la même racine

…le memmra est beaucoup plus proche du va’omer du premier verset de la Genèse.
Écoutez, je vais vous dire ce que j’ai regardé,

il y a une heure, c’est dans le Genesius sur ce que veut dire le דבר [ davar ].
C’est beaucoup plus près de duxit, locutus est au sens

de l’impératif tout à fait incarné.

Et même ça va jusqu’à la traduction insidiatus est.

M. XQue voulez–vous dire par là ?
LACAN

C’est dans le Genesius : c’est–à–dire engager, séduire.

Enfin ça implique précisément tout ce qu’il y a dans cette perspective, précisément, de gauchi, de vicié, de dévié, de détourné, de corrompu essentiellement dans tout ce qui est une parole, au moment où

elle descend dans l’archi–temporel.
En tout cas, דבר [ davar ] est attesté dans […] et c’est toujours quelque chose à la fois de très limité,

de très précis et comme tel, en fin de compte :

insidiatus est, ce qu’il y a de leurrant, de trompeur.

M. XMais non ! Pas toujours !

LACAN
C’est la parole dans son caractère le plus caduque, par rapport à memmra.

M. X
Non. Par exemple, le tonnerre est la parole de Dieu, et pas dans le sens caduque, ça c’est très net.
Non, Non ! C’est un sens dérivé.
Mais le premier sens n’est pas celui–là.

LACAN Mais ça vous montre vers quoi il dérive.

M. XIl peut dériver, évidemment, il peut dériver…

LACANC’est nettement attesté.
M. X
Que ça existe aussi ? Mais bien sûr !

Mais ça ne prouve rien, que ça existe aussi !
LACAN
Mais ça laisse tout de même pendante la question de savoir… Rien ne nous permet d’identifier ce דבר [ davar ] avec l’emploi, mettons, en effet problématique, puisque on s’y attache assez, du λόγος dans le texte grec de Saint JEAN.

M. X
En tout cas une chose est certaine : qu’il faut exclure

car il est totalement absent partout ailleurs

…le sens platonicien de λόγος.

LACAN – Mais ça n’est pas ça que je visai.

M. X
Il ne faut pas traduire par langage, de toute façon.

LACAN
Ce λόγος dont il s’agit, et je trouve là qu’il ne faut pas négliger l’inflexion que donne le verbum latin, nous pouvons en faire tout à fait autre chose que

la raison des choses, mais précisément ce jeu de l’absence et de la présence est complètement primordial en ce sens qu’il donne déjà son cadre même au fiat. Car enfin, le « fiat »se fait sur un fond

de non fait, d’absolument antérieur à tout fiat.
En d’autres termes, je crois qu’il n’est pas impensable que le même fiat ne soit une chose seconde, même la parole, même la parole créatrice la plus originelle.
M. X
Oui. Mais je dirai qu’on se place là au début

de l’ordre historique temporel, mais on ne va pas, comme vous insinuez, au–delà. C’est une chose absente.

LACAN
Chaque fois qu’on dit, dans le principe, in principio,

on est sur quelque chose de complètement énigmatique quand il s’agit de la parole. Cela aussi je vous ai indiqué que cet in principio en effet a un caractère

de mirage, qu’il ne peut pas s’agir de cette même rétroaction imaginaire qui est indiquée dans

le distique de Daniel VON CHEPKO, que je vous ai cité

à ce propos : « Qui était avant que Dieu fit même tout cela ? Moi ! ». Ce qui est bien indiquer, en effet, le caractère de mirage.

M. X
Je ne comprends pas très bien ce que vous voulez dire maintenant.

LACAN
C’est–à–dire qu’une fois que les choses sont structurées dans une certaine intuition imaginaire, elles paraissent être là depuis toujours.

Elles ne peuvent même pas être ressenties autrement. Mais c’est un mirage, cela, bien sûr !

C’est ça votre objection que de me dire qu’il y a une sorte de rétroaction de ce monde constitué dans une sorte de modèle ou d’archétype qui le constituerait.
Mais ce n’est pas du tout forcément l’archétype.

C’est exclu, ici, cette rétroaction dans un archétype qui serait une condensation.

M. XC’est tout à fait exclu.

LACAN
Tout à fait exclu dans ce que je vous enseigne.

Et si le λόγος platonicien ressemble à quelque chose, c’est aux idées éternelles. Mais ce dont je vous parlai

la dernière fois, en vous parlant d’un certain langage, ce n’était pas ça !

M. X
Moi, j’ai toujours compris
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