Leçon 1 17 novembre 1954








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déchiffrer le sens d’un langage, ça ne s’applique plus.

On ne peut déchiffrer que le sens d’une parole.

Elle peut même en avoir plusieurs,

et c’est même son rôle.

LACAN
C’est ça que je vise, justement, c’est de vous montrer que la question du sens vient avec la parole.

M. MARCHANT
Bien sûr. Mais pas avec le langage. Le langage permet que s’établisse un sens et qu’une parole s’y manifeste.

LACAN
Il y a deux choses. Le langage historiquement incarné, qui est celui de notre communauté, le français par exemple, et puis il y a ce langage–là.
L’important est de nous apercevoir qu’il y a quelque chose que nous pouvons atteindre d’une façon particulièrement claire dans sa pureté, quelque chose où se manifestent

vous l’avez dit tout à l’heure

…déjà des lois.

M. MARCHANT
Mais il y a un autre exemple qui vient…

LACAN
Mais des lois complètement indéchiffrées jusqu’à

ce que nous y intervenions pour y mettre le sens, quel sens ?
M. MARCHANTAh, là, non ! Alors là, non !

LACAN
C’est toujours le sens de quelque chose où nous avons affaire tout entier, c’est–à–dire la façon dont nous nous introduisons dans la succession temporelle de cela.

Il s’agit de savoir de quel temps il s’agit.

M. X
Je crois qu’il y a des notions de PIAGET qu’on peut attribuer ici, qui sont de la logique de l’enfant

à la logique de l’adolescent.
Il définit l’essentiel de la pensée formelle en termes de possibilité plutôt qu’en termes de réel. Mais dans la notion des possibilités même, il fait une distinction entre ce qu’il appelle la structure possible

qui correspond aux structures

objectives de la pensée

…et ce qu’il appelle matériellement possible, c’est–à–dire qui doit recevoir une fonction de la conscience du sujet.

LACAN


Mais ça n’a absolument rien à faire avec la pensée.
Ça n’a aucun besoin d’être pensé tout ça,

la circulation des signes binaires dans une machine,

pour autant qu’elle nous permet…

à condition que nous

y introduisions le bon programme

…de connaître, de détecter un nombre premier

qui n’a jamais été détecté jusqu’à présent.
Ça n’a rien à faire avec la pensée, le nombre premier qui circule avec la machine.
M. X
Pas la pensée, il veut dire la structure objective qui trouve la solution au problème, la structure de la machine dans l’être, dans le cas de l’être humain, la structure du cerveau. Ce n’est pas un contraste avec la pensée dans le sens de la pensée consciente, j’ai idée que ça correspond, précisément.

LACAN
Ce n’est pas des problèmes du même niveau.

Je ne crois pas que ce soit de cela qu’il s’agisse.

M. X
On pourrait peut–être dire que la parole s’intercale comme élément de révélation entre le discours universel et le langage.

Jean–Bertrand LEFÈVRE–PONTALIS
Je ne sais pas si je suis très bien.

J’ai l’impression qu’il y a en fait entre langage

et parole une coupure très radicale, pour moi,

qui n’exprime pas grand–chose, car enfin s’il n’y avait pas de parole, il n’y aurait pas de langage.
Et dans l’apologue de tout à l’heure il m’a semblé que le langage était par définition ambigu.
On ne peut pas dire que c’est un univers de signes qui suppose un cycle fermé relativement achevé dans lequel on viendrait puiser telle ou telle signification.
Alors, celui qui reçoit la parole, et celui qui s’en sert, devant cette ambiguïté, manifeste ses préférences.
Ce que je ne comprends pas, c’est cette espèce de…

LACAN
Dès que le langage existe…

et la question est justement de savoir quel est

le nombre de signes minimum pour faire un langage

…dès que le langage existe, il est un univers, c’est–à–dire concret, toutes les significations doivent y trouver place.
Il n’y a pas d’exemples d’une langue dans laquelle

il y a des zones entières qui soient intraduisibles.
Tout ce que nous connaissons comme signification est toujours incarné dans un système qui est univers de langage. Dès que le langage existe, il est univers.

Jean–Bertrand LEFÈVRE–PONTALIS
Mais on peut inverser exactement ce résultat et dire que le langage le plus pauvre permet de tout communiquer. Mais ça ne veut pas dire que toutes les significations soient déjà posées dans un langage.

LACAN
C’est pour ça que j’ai distingué le langage

et les significations. C’est qu’il est système de signes,

et comme tel, système complet.

Avec ça on peut tout faire dès qu’il existe.

Jean–Bertrand LEFÈVRE–PONTALIS
À condition qu’il y ait des sujets parlants.

LACAN
Bien sûr.

La question est de savoir quelle est là–dedans

la fonction du sujet parlant.

Alors, ce vers quoi nous nous avançons tout doucement est la fonction du temps là–dedans.

C’est par ce biais, je crois, que nous pouvons vraiment distinguer ce qui est de l’ordre imaginaire et ce qui est de l’ordre symbolique, et bien entendu, d’une façon qui n’est pas simple, comme vous allez le voir.
Car en fin de compte, je vais encore prendre un autre apologue, peut–être plus clair que celui de WELLS, probablement, parce qu’il a été fait exprès

à cette intention, il est de moi.
C’est l’histoire…

que certains d’entre vous connaissent

…des personnages auxquels est proposé le problème de reconnaître – avec toute une petite histoire autour de ça

Ce sont trois prisonniers qu’on soumet à une épreuve.
On va libérer l’un d’entre eux, on ne sait pas lequel faire bénéficier de cette grâce, on n’en a qu’une. Tous les trois sont aussi méritants. On joue le jeu sur le succès d’une épreuve ainsi définie.
Ils sont trois. On leur dit :

voilà trois disques blancs et deux noirs.

On va vous attacher un quelconque de ces disques dans le dos, à chacun, et vous allez vous débrouiller.
Naturellement, il n’est pas question que vous communiquiez, il n’y a pas de glace, et ce n’est pas de votre intérêt de communiquer, car il suffit de révéler à l’autre ce qu’il a dans le dos pour que ce soit lui qui en profite.
Ils ont donc chacun dans le dos un disque,

et chacun ne voit que la façon dont les deux autres sont connotés par ce moyen des disques blancs.
Il y a trois disques blancs, deux noirs.

On leur met à chacun un disque blanc.

Il s’agit de savoir comment chaque sujet va raisonner.

Il est bien clair qu’il ne s’agit pas d’un exemple

de raisonnement, mais d’une histoire qui permet

de montrer des étagements, des dimensions,

comme disait tout à l’heure PERRIER, du temps.
Il y a trois dimensions temporelles…

ce qui à la vérité mérite d’être noté, parce qu’elles n’ont pas été à proprement parler jamais vraiment distinguées, mises en évidence

…il y a trois dimensions temporelles qui peuvent se désigner de la façon qu’il n’est pas invraisemblable…

ce n’est pas une pure fantaisie

…d’imaginer le mode sous lequel chacun des sujets dans une situation comme celle–là, qui porte en

elle–même une espèce de cohérence qui ne rend pas invraisemblable qu’ils se rendent compte très vite tous les trois des disques blancs.

Mais si on veut le discursiver, ce sera obligatoirement

de la façon suivante :

il y a une donnée en quelque sorte fondamentale…

de l’ordre de ces 0 et de ces petits 1

…que si quelqu’un voyait deux disques noirs,

il n’aurait aucune espèce de doute…

puisqu’il n’y en a que deux

…et que par conséquent il pourrait s’en aller.
Ceci est la donnée de logique éternelle,

et en même temps parfaitement instantanée :

il suffit de voir deux disques noirs.
Seulement, voilà! Personne ne les voit pour une bonne raison, c’est que, comme il n’y a pas de disque noir du tout, personne n’est capable d’en voir.

Et chacun ne voit que deux disques blancs.
Néanmoins cette chose qu’on ne voit pas va jouer un rôle tout à fait décisif dans la spéculation par où les personnages peuvent faire le pas vers la sortie.
Chaque sujet doit se dire, en voyant deux disques blancs, qu’un des deux autres qu’il voit devant lui, doit voir quoi ?


  • Ou bien deux disques blancs.



  • Ou bien un blanc et un noir.

Vous vous rendez bien compte qu’il s’agit que chacun des sujets pense ce que doivent penser les deux autres,

et d’une façon d’ailleurs absolument réciproque.
Car il y a une chose certaine pour chacun des sujets, c’est que chacun des deux autres…

puisqu’ils sont semblables

…voit en tout cas la même chose, puisque le deuxième terme qui s’ajoute pour chacun c’est lui–même,

c’est–à–dire ce qu’il ne connaît pas, lui, le sujet.
Il va donc se dire que dans le cas où lui–même

est noir, chacun des deux autres voit un blanc et un noir.
Et alors celui–là peut se dire que s’il était noir, lui, assurément l’autre aurait déjà pris la voie vers la sortie.
Comme il ne les voit pas bouger, il a à ce moment–là le sentiment, la certitude, que les personnages en question ne sont pas dans le cas à pouvoir se poser la question que chacun des personnages dont il parle, les deux autres, est en fait en mesure de pouvoir, si lui est noir,

de pouvoir, d’après l’immobilité du troisième, trouver une raison suffisante à sa propre sortie.
C’est du fait qu’ils ne le font pas que le tiers sujet peut entrevoir que lui–même est dans une position strictement équivalente aux deux autres, c’est–à–dire qu’il est blanc.
Ce n’est, vous le voyez, que dans un troisième temps, par rapport à une spéculation sur la réciprocité des sujets, qu’il peut édifier sur le fait de témoigner d’un non déjà fait, d’un non déjà sorti chez les autres,

qu’il peut lui–même arriver au sentiment qu’il est dans la même position que les deux autres,

c’est–à–dire affecté d’un disque blanc.
Néanmoins, observez une chose, c’est qu’à ce niveau intervient dans la spéculation du sujet lui–même,

un élément qui est absolument essentiel,

c’est que dès qu’il est arrivé à cette compréhension, il doit précipiter son mouvement.
Car bien entendu, à partir du moment où il est arrivé à cette compréhension, il doit concevoir que chacun des autres a pu arriver au même résultat.
Que si donc il leur laisse prendre un tout petit moment d’avance, il se trouvera retomber dans le cas précédent, c’est–à–dire que c’est de sa hâte même

que dépend qu’il ne soit pas dans l’erreur.
En d’autres termes, il doit se dire :

« Je dois me presser d’aboutir à cette conclusion, car si je ne me presse pas d’y aboutir,

si je retarde un tant soi peu ce moment de conclusion, automatiquement je donne

non seulement dans l’ambiguïté, mais dans l’erreur, étant donné mes prémisses,

car si je les laisse me devancer, la preuve est faite que je suis noir. »
C’est un sophisme, vous vous rendez bien compte,

car vous voyez assez combien l’argument se retourne au troisième temps, et combien tout dépend de quelque chose de si insaisissable que ceci, le sujet tenant dans la main l’articulation même par où la vérité qu’il dégage, n’est absolument pas séparable

de l’action même qui en témoigne.
Si cette action retarde d’un seul instant, il sait

du même coup qu’il va être plongé dans l’erreur.
Vous y êtes ?

M. MARCHANT
Personne ne peut bouger, ou tous les trois.

Jean LAPLANCHE Il peut aller à un échec.

LACAN
Il s’agit maintenant du sujet en tant qu’il discursive

ce qu’il fait. Ce qu’il fait est une chose, la façon dont il le discourt en est une autre.

S’il le discourt, il dit :
« Si les autres font avant moi l’acte dont je viens de découvrir la nécessité du point de vue même de mon raisonnement, ils sont blancs, je suis noir. »

M. MARCHANT
Mais dans l’exemple, il n’y a pas d’avant justement.

Jean LAPLANCHE
Ils sortent parce que je suis blanc, et…

LACAN
Il n’a aucun moyen, à partir du moment où il a laissé les autres le devancer, d’en sortir, car il peut faire les deux raisonnements, mais il n’a aucun moyen de choisir.
Ce qui est important est ceci, qu’il peut là saisir dans cette situation, et spécifiquement dans cette situation, où il a en sa présence deux termes sur lesquels il peut raisonner comme ayant des propriétés de sujets, c’est–à–dire pensant comme lui.
À partir de ce moment–là, il arrive à un moment

où pour lui–même la vérité du point où il est arrivé de sa déduction dépend de la hâte même avec laquelle il va faire le pas vers la porte, après laquelle

il aura à la manifester, c’est–à–dire à dire pourquoi il a pensé comme cela.
L’accent d’accélération, de précipitation dans l’acte est quelque chose qui se révèle là comme cohérent avec la manifestation de la vérité.
Il sait qu’il ne peut plus la manifester à partir du moment où il tarde un tant soit peu à la manifester.
Est–ce que vous saisissez, LAPLANCHE ?
M. MARCHANT
Moi, je ne suis pas d’accord, parce que vous introduisez la notion de retard et de se dépêcher.

LACAN
C’est justement pour montrer sa valeur logique.

M. MARCHANT
Mais ces deux notions ne peuvent s’établir

que par rapport à quelque chose.
Or, ici il n’y a pas de rapport possible. C’est pourquoi les trois sujets ne peuvent pas bouger.
Il n’y a pas de rapport, car chacun des trois tenant ce même raisonnement, et chacun des trois attendant quelque chose…

LACAN
Supposez qu’ils s’en aillent tous les trois.

M. MARCHANT – On leur coupe la tête à tous les trois.

LACAN
Avant même qu’ils aient atteint la porte,

qu’est–ce qui va se passer ?

M. MARCHANT
Ce n’est pas possible, ils sont tous en attente.

Dans l’énoncé classique du problème, on ajoute

une chose.
LACAN
Mais l’acte de chacun ou la décision de chacun dépend de la non manifestation et non pas de la manifestation.
Et c’est parce que chacun des autres ne manifeste pas que chacun peut avoir l’occasion de manifester.
Ils y arriveront donc normalement, s’ils ont le même temps – cet élément réel qu’on appelle « le temps pour comprendre » et qui est à la base de tous les examens

psychologiques, mais que nous pouvons supposer égal.

M. MARCHANT
Alors, on ne peut pas s’en sortir.

Si on veut résoudre le problème, on dit que les temps de compréhension ne sont pas les mêmes.

LACAN
Mais ce problème n’est intéressant que si

vous supposez les « temps pour comprendre » égaux.
Si les « temps pour comprendre » sont inégaux,

non seulement ce n’est pas un problème intéressant, mais en plus vous verrez à quel point il se
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