Leçon 1 17 novembre 1954








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, mais in principio erat verbum et verbum

c’est le langage à proprement parler, c’est le même mot.
Elle ne dit pas au commencement était la parole.

Quand elle dit qu’au commencement était le mot, elle dit quelque chose qui a un certain sens et qui probablement nous indique qu’il y a là quelque chose, puisqu’on dit

que c’était au principe que nous ne pouvons pas atteindre qui nous est à la vérité fort difficilement pensable, car ça ne veut rien dire d’autre que ce qui est également souligné dans le texte grec : Εν αρχη ην ο Λογος, Λογος : le langage et non pas la parole. Et après ça,

Dieu fait usage de la parole. Il dit « Que la lumière soit. »
Reprenons ce que nous visions tout à l’heure dans cet apologue wellsien. La question a son sens, et on conçoit que les uns et les autres la reçoivent de façon différente.
Mais enfin, si nous donnons un sens précis au mot parole, qui est cette question qui reste ouverte…

qui n’est pas celle que nous devons approcher aujourd’hui …essayons d’approcher de plus près la façon dont l’homme s’intéresse

au sens le plus « interesse »

…à la parole.

Nous éprouvons tout de même bien la nécessité

de distinguer ce qui est message…

au sens de ce qui est signe, un signe en promenade

…et la façon dont l’homme entre dans le coup.
Je dis qu’il est lui–même intégré au discours universel.
Vous vous apercevez même que ce n’est tout de même pas de la même façon que ces messages

dans des bouteilles ou sur des crânes

qui se promènent à travers le monde.
Ce n’est pas du même ordre, en tout cas pour nous.
D’un point de vue de Sirius peut–être, on peut faire une confusion, mais pour nous il n’y en a pas de possible.

En tout cas, ce qui nous intéresse est de savoir

la différence.
C’est pour ça que VALABREGA [ ? ] tout à l’heure a dit formellement que dans l’apologue de WELLS il s’agit de la parole.

Jacques RIGUET
Est–ce que je peux me permettre deux ou trois choses au tableau ?

LACAN Allez–y…

Jacques RIGUET

Je voudrais simplement essayer en deux minutes d’expliquer d’abord ce qu’entendent les mathématiciens par langage, car ils ont une définition très précise.
On considère un ensemble de lettres S = { a, b, c, d, }.

et à partir de ces lettres–là, on considère l’ensemble de tous les mots qu’on peut former à l’aide de ces lettres : ab, ac, ca, ad… etc., abdd, bb, etc.

Vous voyez, je mets les lettres les unes après

les autres dans n’importe quel ordre, avec des répétitions permises. Je forme tous ces mots–là indéfiniment.
Parmi ces mots, on considère un sous–ensemble WF…

well formed  : les mots bien formés

…de mots formés à l’aide de ces symboles–là.
Et une théorie mathématique consiste en la donnée

d’un certain sous–ensemble WF…

on appelle ça des axiomes

…et un ensemble de règles de déduction, qui vont être par exemple du type syntaxique.
C’est quelque chose de la forme par exemple que,

si à l’intérieur d’un mot j’ai le symbole ab,

alors j’aurai la permission de remplacer ab par p.

Ainsi à partir du mot abcd, je pourrai former

le mot pcd, c’est ce qu’on appelle des théorèmes.
L’ensemble de tous les mots que je peux former

à partir des axiomes à l’aide de ces productions syntaxiques – ceci : WF – s’appelle un langage.
Il y a une chose claire, c’est que le choix des symboles abcd est arbitraire. J’aurais pu en choisir d’autres que abcd, et remplacer partout ces symboles par u, v, x, y, et faire le même changement dans les productions syntactiques. J’aurais défini par là même un isomorphisme entre ces deux théories.
Autrement dit, la notion de langage, pour les mathématiciens, n’est définie qu’à un isomorphisme près.
Il y a mieux :

elle n’est définie même qu’à un codage près.
Car si on considère l’ensemble des symboles constitués par 0 et 1, je conviendrai que : a = 00, b = 01, c = 10, d = 11,

et je traduirai toutes les productions syntaxiques

et les axiomes en fonction de ces symboles 0 et 1.
Mais je devrai faire attention quand je voudrai décoder la nouvelle théorie pour avoir l’ancienne !

Car si je code un certain mot 00010111001, vous voyez

que le décodage pourra se faire parfois avec ambiguïté.

Car, si on suppose que e = 000, je ne saurai pas si ce mot commence par a ou par e, etc.
Je crois que c’est par là qu’il faudrait commencer de savoir. Il me semble que votre définition des symboles

n’est pas la même que celle–ci : S = { a, b, c, d, }.
Car pour vous les symboles sont liés à un autre langage. Vous avez une espèce de langage de base de communication, espèce de langage universel et les symboles dont vous parlez sont toujours codés en fonction de ce langage de base.

LACAN
Ce qui me frappe dans ce que vous venez de dire…

si j’ai bien compris – je crois avoir compris

…est ceci : je crois que de ramener, d’exemplifier

le phénomène du langage avec quelque chose d’aussi purifié formellement que les symboles mathématiques…

et c’est un des intérêts qu’il y a de verser

au dossier la cybernétique, pour nous orienter dans notre technique

…nous faire voir de la façon la plus claire que…

quelque simplicité que vous donniez à la notation mathématique de – quoi justement ? – de quelque chose qui est le verbum, le langage conçu en tant que monde des signes

il est tout à fait clair que ceci existe tout à fait indépendamment de nous.
Je veux dire que…

que vous notiez en numération décimale ou en numération binaire, c’est–à–dire uniquement avec des 0 et des 1

…le système des nombres, les nombres ont des propriétés qui sont, absolument.
Et elles sont, que nous soyons là ou que nous n’y soyons pas.
À savoir que 1729 sera toujours la somme de deux cubes, le plus petit nombre de la somme de deux cubes différents *.

La question est de savoir si, indépendamment de nous, la signification du théorème existe. * [ 1729 = 13 + 123 = 93 + 103 ]
Jacques RIGUET
Voici un exemple. Supposez que l’ensemble soit constitué par l’ensemble : {2, 3, 5, 4, +}.

On aura [ Théorème ] 3 + 5 = 4 + 4
LACAN
Il est donc clair que tout ceci peut circuler

quelque part dans la machine universelle…

plus universelle que tout

ce que vous pouvez supposer

…et peut circuler de toutes sortes de façons.
On peut les imaginer – supposons – d’une forme,

avec une multiplicité indéfinie d’étages,

où tout ceci tourne et circule en rond.

Le monde des signes fonctionne, existe,

et il n’a aucune espèce de signification.
Jacques RIGUET
Aucune espèce. La machine aura à savoir ceci…
LACAN
Ce qui lui donne sa signification est le moment

où nous arrêtons la machine. En d’autres termes,

ce qui lui donne sa signification, ce sont les coupures temporelles que nous y faisons, vous l’avez dit

vous–même, qui d’ailleurs, si elles sont fautives, peuvent y introduire des ambiguïtés parfois difficiles à résoudre, mais auxquelles on finira toujours par donner une signification.
Jacques RIGUET
Je ne crois pas, car ces histoires de coupures peuvent être faites par une autre machine.

On peut construire une machine pour faire ces coupures de façon correcte, et il n’est pas dit du tout

qu’un homme saura déchiffrer ce qui sortira

de cette nouvelle machine.
LACAN
C’est tout à fait exact.

Néanmoins, c’est dans un élément d’intervention temporelle, de scansion, que réside en fin de compte l’insertion de la question à proprement parler

de ce quelque chose qui a un sens pour un sujet.

Jacques RIGUET – Oui, mais il y a quelque chose en plus.

LACAN Oui, dites.

Jacques RIGUET
Il me semble qu’il y a en plus cet univers de symboles qui appartient au commun des hommes.

LACAN
Ce que nous venons de dire c’est qu’il ne lui appartient absolument pas spécifiquement.

Jacques RIGUET
Justement : les machines n’ont pas un univers commun de symboles.

LACAN
C’est très délicat…

Parce que ces machines nous les construisons, mais

en fait nous n’avons aucun besoin de les construire, mais simplement à constater que par l’intermédiaire de votre 0 et de votre 1, à savoir de la connotation présenceabsence, nous engendrons, nous sommes capables

de représenter tout ce qui se présente, tout ce qui a été développé par un processus historique déterminé, tout ce qui a été développé dans les mathématiques.
Nous sommes bien d’accord.
Il est bien clair en plus de ceci que toutes

les propriétés des nombres sont là dans des nombres écrits avec des symboles binaires. Il n’était pas question qu’on les découvre ainsi, bien entendu.
Il a fallu toutes sortes de choses, y compris justement l’invention de symboles qui par exemple sont simplement ça : √, qui nous a fait faire un pas de géant le jour où simplement on a commencé

à l’inscrire sur un petit papier.
On est resté des siècles la gueule ouverte devant l’équation du second degré sans pouvoir en sortir.

Et c’est à cause de ça qu’on a pu faire une avance.
Nous nous trouvons devant cette sorte de situation problématique qu’en somme :


  • il y a une réalité des signes à l’intérieur desquels un monde de vérité complètement dépourvu de subjectivité existe,



  • et que d’autre part il y a un progrès historique de la subjectivité qui est manifestement orienté vers la retrouvaille de cette vérité qui est dans l’ordre des symboles.


Vous êtes d’accord ?
Qui est–ce qui ne pige rien ?

M. MARCHANT
Moi, je ne suis pas d’accord.
Vous avez défini…

et je crois que c’est la meilleure définition

…le langage comme un monde de signes auxquels nous sommes étrangers.
LACAN Ce langage–là.

M. MARCHANT
Je crois que ça s’applique au langage en général.

LACAN
Mais non, car il est tout chargé de notre histoire. Il est aussi contingent, le langage, que ce signe de √.

Et en plus, il est ambigu.

M. MARCHANT
Je crois que la notion d’erreur ne peut pas s’appliquer au langage quand il est conçu comme ça. Vous l’avez rapprochée tout à l’heure.

Et je trouve qu’en donnant la définition du langage comme un monde de signes indépendants de nous…
LACAN – Il n’y a pas d’erreurs dans le monde des 0.

M. MARCHANT
Mais dans le monde du langage, ça ne signifie plus rien, évidemment. Il y a des choses vraies ou fausses. Vous parlez d’une recherche que l’on fait.

À ce moment, se déterminent erreur et vérité.

Mais c’est déjà un langage un peu particulier,

le monde des symboles mathématiques.

LACAN
Ce n’est pas tout à fait d’accord dans un système du langage tel qu’il existe. Je peux arriver à signaler l’erreur, repérer l’erreur comme telle, si je vous dis « Les éléphants vivent dans l’eau », je peux, par une série

de syllogismes, réfuter cette erreur.
M. MARCHANT
C’est déjà une phrase, c’est un message et une communication qui peut être fausse. Vous envoyez un message.
Ce que je veux dire c’est que si l’on définit

tout langage comme un monde de signes qui existe indépendamment de nous, à ce moment–là la notion d’erreur ne se place pas à ce niveau–là,

elle se place à un niveau ultérieur de différenciation du langage où déjà se manifestent les messages.
La communication et la parole ne sont pas au même niveau à mon avis. Je place le langage à un niveau inférieur sur la base duquel et grâce auquel se manifestent toutes les autres choses, communication, message et parole.
Je donne au langage un [espace] beaucoup plus enveloppant. C’est dans quoi baigne une totalité de manifestations d’existence de tout ce que vous voulez. De là, il peut y avoir un certain nombre de différenciations. Mais quand vous citez le langage,

Au début était le verbe, c’est le vrai langage auquel l’erreur ne s’applique pas. Car le premier rôle du langage est de donner la possibilité…

LACAN Ce que nous avons défini.

M. MARCHANT
C’est un autre langage.

Quand vous dites « Au début était le verbe »,

c’est un langage dont celui–là est dérivé.

LACAN
Autant qu’il est possible de s’en rapprocher,

il s’en rapproche.

M. MARCHANT
Quand il est possible de savoir ce qu’est erreur et vérité.
LACAN
Oui, vous voulez dire que dans ce langagelà il n’y a pas d’erreur ?
M. MARCHANT
On peut les trouver. On peut déterminer qu’il y a

des erreurs, et on peut les éliminer.
Ce langage là a déjà ses lois beaucoup plus importantes qu’on ne l’imagine, alors que le langage dont il vient n’a pas encore ses lois.

Tout ce langage là se construit sur un autre langage qui est celui dont vous parlez quand vous dites

« Au début était le verbe », ce n’est pas le même.
LACAN Je voudrais saisir votre pensée.
M. MARCHANT
C’est là qu’intervient le rôle de la parole et de la subjectivité. Quand vous parlez de la parole et du langage,

il y a deux fonctions différentes.
Le langage est la base sur laquelle – et grâce à laquelle – peut se construire un ensemble

de constructions, de formes et peut s’indiquer

un ensemble de directions dans lesquelles va,

par exemple, fonctionner la pensée humaine

et vont se transmettre les messages.
C’est quelque chose extrêmement indéterminé.

Et quand vous déterminez ensuite un autre langage. Parce que celui–là, M. RIGUET quand il en parlait, quand il désignait tout cela et l’indiquait

quand même, il imposait des règles, il donnait

des définitions, à l’aide du langage d’ailleurs.

C’est au sein même du langage que ces déterminations peuvent se produire.

Dans mon idée, le langage doit être gardé

en un niveau d’indifférenciation presque.

Car à ce moment–là si on commence à vouloir
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