Leçon 1 17 novembre 1954








télécharger 6.57 Mb.
titreLeçon 1 17 novembre 1954
page66/75
date de publication19.10.2016
taille6.57 Mb.
typeLeçon
b.21-bal.com > documents > Leçon
1   ...   62   63   64   65   66   67   68   69   ...   75
c:\users\alain\desktop\lacan séminaires\ressources\doc s2\6a.jpg
Car, comme le fait quelque part remarquer GIRAUDOUX dans son AMPHITRYON à lui, au moment où JUPITER essaie de savoir de MERCURE à peu près ce que sont les hommes, il lui dit entre autre que :
« L’homme est ce personnage qui se demande tout le temps s’il existe… »
Il a bien raison, d’ailleurs, et il n’a qu’un tort c’est de se répondre oui pour lui–même.
Tout au moins de cela il en est bien sûr et en effet la position privilégiée du moi par rapport à tous les autres, le seul dont l’homme soit véritablement bien sûr qu’il existe quand il s’interroge…

et Dieu sait s’il s’interroge

…fondamentalement il est là, tout seul.
Et c’est parce que c’est à ce niveau–là, au niveau

du moi de l’autre qu’est reçue la parole, que le sujet entretient la douce illusion que ce moi est ici dans cette position unique.

Comme je vous l’ai indiqué et expliqué : tout est là.
À savoir si l’analyste conçoit qu’il faut répondre de là, qu’il doit entériner cette fonction du moi, qui est précisément celle par laquelle le sujet est dépossédé de lui–même, s’il doit simplement lui dire, rentre dans ton moi, ou plutôt, fais–y rentrer tout ce que

tu en laisses échapper, reconstitue toi ces abatis que tu a numérotés quand tu étais en présence de l’autre SOSIE, maintenant, réintègre les, mange les…

et comme maintenant la théorie

introjective rassemble

…reconstitue–toi dans la plénitude de ces pulsions

et de ces instincts qui sont ceux que tu méconnais

et que tu ignores.
En d’autres termes, par toute une série d’interventions, quelles qu’elles soient, qui sont les interventions du type duel, l’introduction des catégories du monde, de la perspective objectale de l’analyste dans la reconstitution du sujet.
Ou bien si, au contraire, ce dont il s’agit c’est que le sujet apprenne ce qui parle de là : S.

Et pour savoir ce qui parle de là, s’aperçoive du paradoxe, du caractère fondamentalement imaginaire de ce qui se passe, de ce qui se dit à partir de là, S’ quand est évoqué, comme tel, l’Autre absolu : A, qui est toujours là le transcendant qu’il y a dans le langage chaque fois qu’une parole tente d’être émise.

c:\users\alain\desktop\lacan séminaires\ressources\doc s2\6a.jpg
Il y a un cas tout à fait concret qui est celui de l’obsédé. Ce qu’il y a chez l’obsédé c’est au maximum cette incidence du moi en tant qu’elle est mortelle.
Ce qu’il y a derrière l’obsédé, c’est…

non pas, comme vous le disent certains théoriciens, le danger de la folie, c’est–à–dire le symbole déchaîné comme tel, le sujet schizoïde, le sujet qui parle en quelque sorte au niveau de ses pulsions, l’aliénation fondamentale du moi,

ce n’est pas du tout cela, dont il s’agit

…c’est le moi en tant qu’il porte en lui–même cette dépossession, c’est la mort imaginaire.
Si l’obsédé se mortifie, c’est parce qu’en tant

qu’il s’attache plus qu’un autre névrosé à son moi,

il est justement dans cette mesure même plus aliéné

à lui–même qu’un autre. Et pourquoi ? C’est le pourquoi qui est important, le fait est tout à fait évident.
L’obsédé dans tout ce qu’il vous raconte est toujours un autre, quelques sentiments qu’il vous apporte, c’est toujours ceux d’un autre que lui–même.

Cette objectalisation de lui–même ça n’est pas,

comme on le dit, par un penchant ou un don plus introspectif, plus analytique qu’un autre, c’est dans la mesure même où il évite son propre désir, où tout désir dans lequel…

fût–ce même apparemment

…il s’engage, il le présentera typiquement comme

le désir de cet autre lui–même qu’est son moi.
Et donc n’est–ce pas abonder dans son sens que de penser à renforcer son moi, que de penser à lui permettre ses diverses pulsions, et son oralité,

et son analité, et son stade oral tardif et son stade anal primaire, de lui apprendre à reconnaître ce qu’il veut, c’est–à–dire, ce qu’on sait bien entendu depuis le départ, la destruction de l’autre,

et comment cela ne serait–il pas la destruction de l’autre, puisque c’est ce dont il s’agit, puisqu’il s’agit de la destruction de lui–même, ce qui est exactement la même chose ?

Avant toutes choses, avant de lui permettre de reconnaître toute cette fondamentale agressivité

qu’il disperse sur le monde, qu’il réfracte sur le monde…

et qui pour lui littéralement structure

toutes les relations objectales

…il faut lui faire comprendre d’abord et avant tout pourquoi il en est ainsi, à savoir quelle est la fonction de ce rapport mortel avec lui–même qui est le sien, qui fait que d’avance, dès que quelque chose sera un sentiment qui est le sien, il commencera par

l’annuler comme tel, par dire qu’il n’y tient pas, que ça n’est pas pour lui tellement de chose.
Vous pouvez exactement noter, par un rapport inverse, la valabilité, l’accent de doute, si l’obsédé

vous dit qu’il ne tient pas à quelque chose ou à quelqu’un, vous pouvez penser que c’est quelque chose qui

lui tient à cœur et inversement s’il s’exprime avec la plus grande froideur, c’est là où ses intérêts sont engagés au maximum.
Qu’est–ce à dire, c’est que la première chose

que nous avons à faire vis–à–vis de l’obsédé :



  • ce n’est pas de lui faire se reconnaître lui–même dans cette image décomposée qu’il nous présente de lui–même sous la forme plus ou moins épanouie, dégradée, relâchée de ses pulsions agressives,



  • ce n’est pas dans ce rapport duel avec lui–même qu’est la clé de la cure.


Bien entendu, c’est essentiel !

Mais si cette interprétation de son rapport mortel à lui–même peut avoir une portée, c’est dans la mesure où vous lui faites comprendre la fonction.
Ce n’est pas à lui–même ni réellement qu’il est mort. Il est mort pour qui ?

Pour celui qui est son maître.

Nous venons de l’expliquer, de le dire.

Mais, par rapport à quoi ?

Par rapport à l’objet de sa jouissance.

Mais d’autre part, s’il est mort, ou s’il se présente comme tel, il n’est donc plus là, c’est–à–dire que c’est un autre que lui qui a un maître et lui–même inversement a un autre maître.
C’est pour ça qu’il est toujours ailleurs et qu’en tant que désirant il se dédouble indéfiniment en une série de personnages dont les FAIRBAIRN, par exemple, ou personnages de cette lignée, font la découverte émerveillée, à savoir qu’il y a beaucoup plus que les trois personnages dont nous parle FREUD, à l’intérieur

de la psychologie du sujet :

  • id,

  • superego,

  • ou ego.


il y en a toujours au moins deux autres, qui apparaissent dans les coins, vous trouverez ça dans FAIRBAIRN, dont je vous conseille la lecture.
Mais assurément on peut encore en trouver d’autres, comme dans une glace avec tain, si vous regardez attentivement, il n’y a pas seulement une image, mais une seconde, qui se dédouble, et si le tain est assez épais vous vous apercevrez qu’il y en a une dizaine, une vingtaine, une infinité.
C’est exactement la même chose qui se passe, dans la mesure où le sujet s’annule, se mortifie devant son maître,

il est encore un autre, puisqu’il est toujours là,

un autre avec un autre maître et un autre esclave etc.
De même, pour l’objet de son désir, pour y consentir, il introduit en lui le danger essentiel de son rapport avec l’autre, l’objet de son désir, comme je l’ai introduit dans le commentaire de L’Homme aux rats et aussi bien comme j’ai tiré de […] et rapproché du roman de GŒTHE

lui–même, le dédoublement automatique de l’objet du désir,

de l’objet d’amour dans les rapports de l’obsédé est quelque chose qui est absolument fondamental.

Il faut en effet que ce à quoi il tient soit toujours autre, car s’il le reconnaissait vraiment pour tel, il serait guéri.

En d’autres termes…

contrairement à ce qu’on nous dit

dans une certaine théorie analytique

…ce que le sujet doit viser, ce qui est l’essentiel du progrès de l’analyse…

ça n’est pas par la voie du maintien, comme on nous l’affirme, d’une espèce d’auto–observation, qui serait fondée sur ce fameux splitting du dédoublement de l’ego qui serait fondamental dans la situation analytique, ceci ne fait que perpétuer la relation fondamentalement ambiguë du moi

…ce qu’il doit apprendre dans l’analyse…

ça n’est certes pas par la voie d’une observation, qui sera toujours une observation d’observation et ainsi de suite, que ça doit progresser

…il doit apprendre que dans cette parole qui manque toujours son but S’, pour autant que dans l’analyse

il a à s’apercevoir qu’elle se passe quelque part

au–delà mais qu’elle ne rencontre plus rien,

sinon l’Autre absolu, qu’il ne sait pas reconnaître.
C’est progressivement qu’il doit réintégrer en lui cette parole, c’est–à–dire parler enfin à l’Autre absolu

de là où il est, de là où son moi doit se réaliser.
En réintégrant vers lui toute la décomposition paranoïde de ses pulsions au milieu desquelles ça n’est pas assez dire qu’il ne se reconnaît pas, c’est dire que fondamentalement en tant que moi il les méconnaît.
En d’autres termes, ce que SOSIE a à apprendre…

ça n’est pas qu’il n’a jamais rencontré son SOSIE, c’est tout à fait vrai qu’il l’a rencontré

…il a à apprendre qu’il est AMPHITRYON.
Et que c’est justement parce qu’il est AMPHITRYON :


  • à savoir le monsieur plein de gloire,



  • à savoir un monsieur qui ne comprend rien à rien,

qui croit qu’il suffit d’être un général victorieux pour faire l’amour avec sa femme, alors que chacun sait que ça n’a jamais suffi

à personne, bien loin de là !
Il a à s’apercevoir que c’est ce qu’il est,

à s’apercevoir que c’est :


  • parce qu’il est Amphitryon,

  • parce qu’il ne comprend rien à ce qu’on désire,

  • parce qu’il est fondamentalement aliéné,



…qu’il ne rencontre jamais l’objet de ses désirs.
Il a à s’apercevoir pourquoi il tient fondamentalement

à ce moi, et comment ce moi c’est, en tant que telle, son aliénation fondamentale.
Il a à s’apercevoir de cette gémellité profonde,

qui est aussi une des perspectives essentielles

de l’AMPHITRYON, et aussi sur deux plans :


  • sur le plan de ses sosies, de ses mirages, qui se mirent l’un dans l’autre,




  • et aussi du fait, à l’étage supérieur, au niveau du plan des dieux, de la naissance simultanée par le ventre d’ALCMÈNE, qui est beaucoup plus présente… nous avons acquis avec le temps une pudeur qui nous empêche d’aller loin dans les choses …qui est beaucoup plus présente dans la pièce de PLAUTE, ce qui fait qu’ALCMÈNE engendre d’un double amour aussi un double fruit.


Enfin, je crois qu’à travers ce mythe, cette démonstration dramatique, sinon psychodramatique, que représente

pour nous l’Amphitryon, j’ai voulu simplement vous faire sentir aujourd’hui combien il inscrit dans un registre, une pensée traditionnelle, les problèmes mêmes, vivants, que nous nous posons, au cours de l’analyse, et qui sont ceux qui offrent toujours à notre pratique deux versants :
celui d’une illusion fondamentalement psychologiste, qui existe d’une part, et dont je vous conseille d’aller chercher les témoignages dans les écrits même des auteurs qui la soutiennent.
Dans ce FAIRBAIRN dont je vous parlai l’autre jour, vous avez un très joli exemple.
Il ne s’agit pas d’un obsédé, la chose n’est pas tellement compliquée, il s’agit du cas d’une femme qui a une anomalie génitale réelle, probablement…

encore que par une singulière timidité on n’ait jamais tout à fait tiré la chose au clair

…elle a un tout petit vagin, et qu’on a respecté : elle est vierge, et probablement qu’à ce tout petit vagin ne correspond aucun utérus.
La chose reste à peu près certaine, sans avoir été tout à fait confirmée.
Mais assurément l’anomalie, au moins au niveau du caractère sexuel secondaire, est éclatante de l’avis de certains spécialistes qui ont été jusqu’à dire qu’il s’agissait là de pseudo–hermaphrodisme

et de quelqu’un qui dans la réalité est un homme.
Tel est le sujet que FAIRBAIRN prend en analyse.

Et je dirai que l’espèce de grandeur avec laquelle est développée toute la suite du cas est quelque chose qui vaut bien d’être relevé.
Il constate…

il nous raconte avec une tranquillité parfaite

…que ce sujet…

qui est somme toute une personnalité

d’un intérêt, d’une qualité évidente

…qui se trouve être institutrice, a appris au cours de sa vie qu’il y avait évidemment quelque chose

qui ne tournait pas rond, que sa situation était

tout de même bien particulière par rapport à

la réalité des sexes.
Elle l’a appris d’autant mieux que je crois qu’ils sont une dizaine d’enfants dans la famille, il y a chez elle six ou sept filles dans le même cas alors, on s’y connaît, on sait que les femmes sont drôlement bicornées, ce n’est pas l’obscurantisme qui joue là son rôle.
Elle se dit qu’évidemment

c’est spécial et elle s’en réjouit, elle se dit : « comme ça, il y a beaucoup de tracas qui ne seront pas les miens »,

et elle se fait bravement institutrice,

et elle se met sagement à instruire les enfants.
Et elle se met tout doucement à s’apercevoir que, bien loin d’être déchargée des servitudes, et que la nature lui donne toute jouissance pour une action purement spirituelle, il se produit de drôles de choses.
Ça ne va jamais, ça n’est jamais assez bien. Elle se sent affreusement tyrannisée par ses scrupules, elle veut faire mieux. Et quand elle s’est bien épuisée, bien esquintée au cours du deuxième trimestre,

elle fait une crise de dépression.

Cela va très loin.
Que va lui apprendre cet analyste ?

Il pense une chose.

Il pense avant tout à lui réintégrer ses pulsions, c’est–à–dire à lui faire s’apercevoir de quelque chose, de ce qu’on appelle un complexe phallique, et « pommé » !
Oui, c’est vrai !

On découvre qu’il y a une relation entre le fait qu’elle affect, comme on dit en anglais, certains hommes, que l’approche de certains hommes lui fait quelque chose et l’établissement des crises de dépression.
L’analyste en déduit, en découvre qu’elle voudrait leur faire du mal.
Et pendant des mois il lui apprend à réintégrer cette pulsion agressive.
Et il se dit, pendant tout ce temps–là :
« Sacré nom de Dieu d’un petit bonhomme ! comme elle prend bien ça ! »
Ce qu’il attend, c’est qu’elle fasse ce qu’il appelle des sentiments de culpabilité. Eh bien, vous m’en croirez si vous voulez, à force, il y arrive !
À la fin des fins, le progrès de l’analyse consiste et est enregistré à la date où nous est rapportée l’observation dans les termes suivants :

elle est enfin venue à son sentiment de culpabilité, c’est–à–dire que maintenant c’est bien simple,

elle ne peut plus approcher un homme sans déclencher des crises de remords qui, cette fois–ci alors,

ont un corps.
En d’autres termes, conformément au schéma dont l’autre jour je vous ai gratifié, qui était de l’auteur lui–même, on s’aperçoit que l’analyste

lui a donné :


  • premièrement un moi, à savoir lui a appris ce qu’elle voulait vraiment : démolir les hommes,




  • et deuxièmement, lui a donné également un surmoi, à savoir que tout ceci est fort méchant, et qu’en plus c’est tout à fait interdit de les approcher, ces hommes.


C’est ce que l’auteur appelle « le stade paranoïde de l’analyse ».

Je le crois en effet assez volontiers, lui ayant appris où sont ses pulsions, eh bien, mon Dieu,

il y arrive fort bien, c’est–à–dire que maintenant elle les voit se promener un peu partout.
Est–ce que ceci est la voie tout à fait correcte,

et n’y en aurait–il pas eu une autre ?
En d’autres termes, faut–il situer dans ce rapport duel réel ce dont il s’agit vraiment à propos des crises de dépression du sujet ?
Ce qu’il y a entre elle et les hommes est–il un rapport réel ?
Est–il un rapport essentiellement et comme tel libidinal, avec tout ce qu’il comporte dans le schéma de la régression ?
Il semble là que l’auteur ait la chose à la portée de la main. L’anomalie réelle du sujet devrait le mettre sur la voie, à savoir que les images des hommes avec les vertus dépressives pour ce sujet sont liées à ce que les hommes c’est elle–même. C’est sa propre image.
C’est sa propre image, en tant qu’elle en est dépossédée, qu’elle en est aliénée, qu’elle lui est ravie,

qui exerce sur elle cette action décomposante qui est à proprement parler déconcertante, si vous voulez aussi, au sens plein et originel du mot, à proprement parler le fondement de la position dépressive.
C’est dans la mesure justement où c’est sa propre image, son image narcissique, son moi, que ces quelques hommes qu’elle approche, que se produit cet effet

et que ce dont il s’agit en effet, le biais où il est question pour elle de trouver sa voie, est précisément en ceci : de savoir qui elle est vraiment ?
Et la situation certes sera plus difficile pour elle que pour quelqu’un d’autre, puisqu’elle est précisément dans une position ambiguë. Mais si cette position ambiguë est […] illustrée dans la tératologie, c’est quelque chose qui devrait être clair pour un analyste s’il se souvenait que toute espèce d’identification narcissique est comme telle ambiguë.
Bien loin de là, loin de s’apercevoir qu’il n’y a pas de meilleure illustration de la fonction du pénisneid chez un sujet que chez ce sujet–là, à savoir que c’est pour autant qu’il y a une identification

avec l’homme imaginaire, que le pénis prend sa valeur ici pleinement symbolique, qu’il y a question et problème.
Bien loin de là, il semble y avoir un argument

pour dire qu’on aurait tout à fait tort de croire

que le Pénisneid soit quelque chose qui soit tout à fait naturel chez les femmes. Bien entendu !
Qui lui a dit que c’est naturel ?

Bien entendu, que c’est symbolique.
C’est pour autant que la femme est précisément dans un ordre symbolique à perspective androcentrique que le pénis prend cette valeur, qui d’ailleurs n’est pas le pénis mais le phallus, c’est–à–dire en tant que quelque chose d’un usage symbolique possible. Il est d’un usage symbolique possible simplement parce qu’il se voit, qu’il est érigé.
Il y a usage symbolique qui n’est justement pas possible, c’est ce qui ne se voit pas, ce qui est caché.
Chez cette femme, c’est tout à fait bien évident que la fonction du Pénisneid joue ici à plein, puisqu’elle ne sait pas qui elle est, si elle est homme ou femme.

Et le Pénisneid va d’autant mieux qu’elle est en quelque sorte tout à fait engagée dans cette question de

sa signification symbolique.
C’est ça qui est le nœud du problème.
Et toute la perspective de l’observation montre assez combien cette anomalie particulière…

liée à cette position à l’endroit du réel

…est en quelque sorte doublée aussi de quelque chose d’autre, qui est que dans sa famille…

et ce n’est peut–être pas sans relation

avec cette apparition tératologique

…le côté masculin est tout à fait effacé, le côté patrilinéaire est un personnage complètement absent.
Et c’est le père de sa mère qui a joué le rôle de personnage supérieur.
Et c’est par rapport à lui que le triangle s’établit d’une façon typique, et par rapport à lui que se pose la question de sa – ou non – phallisation.
Tout ceci est complètement éludé dans la théorie et la conduite du traitement au nom du fait que, d’abord, ce dont il s’agit est de faire reconnaître au sujet ses pulsions, et tout spécialement, bien entendu, parce qu’à la vérité c’est les seules qu’on rencontre et comme telles pleinement, les pulsions, qu’on appelle dans notre langage élégant, prégénitales.

Grâce à cette investigation solide du prégénital, nous arrivons à une issue, ou tout au moins une phase que le thérapeute est amené à qualifié de paranoïde.
Nous n’avons pas à en être étonnés, prendre l’imaginaire pour du réel est ce qui caractérise la paranoïa et à méconnaître comme tel le registre fondamental imaginaire, nous ferons en effet aboutir le sujet à reconnaître toutes ces pulsions dites partielles dans le réel, c’est–à–dire à charger toutes ses relations avec

les hommes, qui étaient jusque là narcissiques…

ce qui n’était déjà pas tout simple

…pour être à proprement parler inter–agressives, ce qui les complique singulièrement.
Le fait de passer dans l’intervalle par une culpabilité qu’on a eu une peine infinie à faire surgir,

ne nous laisse peut–être pas tout à fait bien augurer des détours supplémentaires nécessaires pour revenir dans une voie plus pacifiante.
Je n’ai pris que cet exemple pour dire que les lignes théoriques que j’essaie ici d’illustrer par des formes exemplaires […].
Vous n’avez pas à chercher bien loin pour trouver la sanction d’une erreur de […].
Voilà une observation tout à fait exemplaire.
Pour ce qui concerne bien entendu la cure des obsédés, qui est tellement au centre de nos préoccupations analytiques, ceci est encore plus éclatant et ne peut pas manquer assurément de paraître comme un des ressorts secrets des échecs de la plupart de ces cures.
Si l’on part de l’idée que derrière la névrose obsessionnelle

il y a une psychose latente, il n’est pas étonnant qu’on arrive à des dissociations larvées, à lui substituer des dépressions périodiques, voire une orientation mentale hypochondriaque, ou mieux à l’établissement de la structure d’une névrose obsessionnelle.
Mais peut–être n’est–ce pas là non plus ce qu’on peut chercher et obtenir au mieux d’une cure de la névrose obsessionnelle.
Bref, si distants, voire peut–être peu élevés, panoramiques que soient les propos que nous poursuivons ici, vous devez toujours vous rappeler qu’ils ont dans la technique…

et pas seulement dans la compréhension des cas

…des incidences les plus précises.
15 Juin 1955 Table des séances


Aujourd’hui, je voudrais qu’on cause un peu,

que je me rende compte où vous en êtes, au moment

où je crois que nous pourrions peut–être considérer que nous avons…

mise à part la conférence annoncée pour mercredi prochain à 10 h 30 qui ne sera pas suivie de séminaire

…nous nous accorderons après ça encore un séminaire, pour le cas où la conférence vous poserait des questions que vous aimeriez me voir ensuite préciser, développer.
Car bien entendu la dite conférence devra tenir compte d’une extension du public du séminaire

à son occasion, et je ne pourrai du même coup

pas m’exprimer dans les termes où je m’exprime ici, et qui supposent connu tout notre travail antérieur.
Alors, mon Dieu, autant pour me permettre à moi,

de mesurer au moins par vous–mêmes sur quel terrain je m’appuierai pour vous parler la prochaine fois, j’aimerais bien qu’aujourd’hui, comme nous l’avons fait déjà une fois, et comme ça n’a, ma foi,

pas mal réussi, vous me posiez…

le plus grand nombre possible d’entre vous

…une question qui reste pour vous ouverte.
Je pense qu’elles ne manquent pas,

puisque c’est plutôt ce que nous cherchons ici,

de les ouvrir les questions, que de les refermer.
Enfin, quelle est la question qui vous paraît, vous, avoir été ouverte, peut–être ?
C’est plutôt comme ça qu’il faut prendre ma question, à moi, la question qui vous a été ouverte par le séminaire de cette année, soit dans son ensemble, soit dans ces derniers temps.

Voyons… GRANOFF, vous n’aviez pas une remarque à faire, hier soir, sur le sujet du thème des trois coffrets ?

Il n’y a pas quelque chose que vous puissiez formuler ?
Wladimir GRANOFF Non.
LACAN Alors, qui veut prendre la parole ? BARGUES ?
BARGUES
Je ne sais pas trop sur quoi.

Il y a beaucoup de questions.
Moi j’en suis plutôt resté à la conférence d’hier soir, et à ce propos, j’ai l’impression que je vois maintenant les choses d’une façon un peu différente de la façon dont les voit GESSAIN.
Peut–être justement par ce que m’a apporté ce séminaire, la différence d’optique.

Je n’aurais par exemple plus fait…

j’aurais été très tenté

de le faire pendant longtemps

… mais je n’aurais plus fait ce qu’il a tenté

de faire, c’est–à–dire ce rapprochement au début

de sa conférence, de mettre ça sur un plan génétique, partir de tout ce mirage, toute cette accumulation d’images que nous donnent certains types cliniques, et de là retrouver, à partir de cela, l’expérience sensorielle, retrouver cette réalité, réalité–mère bonne […] ça donne l’impression de faire une espèce de maternalisation de l’analyse, si on veut,

de retrouver… Cela m’a rappelé un peu la conférence de SCHWEICH, dans un certain sens, où il met l’accent sur la frustration.
Et je crois que si résolument on considère le moi dans sa fonction imaginaire, je ne crois plus qu’il soit possible de retrouver, de faire un rapprochement en quelque sorte, une expérience comme celle que SPITZ ou GESELL nous apportent, et ce que nous retrouvons nous–mêmes dans notre champ, uniquement en fonction de ces contenus, que ce soit d’ailleurs des dessins…

GESSAIN avait l’impression après sa conférence

qu’il manque aux psychanalystes d’enfants

d’avoir tout ce matériel des dessins.
J’ai l’impression que ça nous apporte évidemment quelque chose, mais c’est extrêmement dangereux, parce qu’on situe assez mal les choses.
J’ai complètement changé ma façon de voir

le problème, que ce soit d’ailleurs chez les enfants ou chez les adultes.
Je pratiquais une technique comme celle de GESSAIN

ou de Françoise DOLTO.
Je porte plus l’accent maintenant sur la façon dont

il parle, que sur ce qu’il me dit, la façon dont se déroule le discours beaucoup plus que sur son contenu.
Et on a bien l’impression que la vérité…

si on peut appeler cela comme ça,

ce qui se réfère justement au sujet

…est quelque chose qui n’a pas grand–chose à voir avec toutes ces structures.
Brusquement, à un certain moment, apparaît une parole. C’est du moins ce qu’ils disaient.
Je l’ai retrouvé nettement dans certains cas,

le moment où se désagrège le plus possible le moi.
Je crois que c’est ça que le séminaire m’a apporté

de plus, arriver à montrer, aller jusqu’où il faut complètement diffracter ce moi, une espèce d’arc–en–ciel et c’est à ce moment–là effectivement, le rêve que vous avez montré de l’injection faite à Irma, et cette formule qui surgissait à un certain moment.
Je crois que c’est ça qui a fait pour moi changer

le plus ma façon de faire dans ma technique.

LACANQui d’autre encore…

Mlle X.
C’est peut–être pour les choses dont vous avez parlé au commencement de l’année. J’ai idée que vous faites une distinction entre le symbolique et l’imaginaire, et je ne suis pas du tout sûre de comment ça se situe ?
LACAN
C’est en effet beaucoup de choses qui sont fondées là–dessus. Alors, quelle idée vous en faites–vous, après ce que vous avez entendu, c’est–à–dire

une partie du séminaire ?
Mlle X.
J’ai l’idée que l’imaginaire ça se voit peut–être plus,

au sujet, à sa façon de recevoir, tandis que

l’ordre symbolique est quelque chose de plus impersonnel.

Mais je ne suis pas sûre.
LACAN
Oui c’est vrai… et ça ne l’est pas, ce que vous dites.
Je vais poser à mon tour une question.
Au point où nous en sommes arrivés…

alors, là, je demande à ceux qui sont sensés piger quelque chose de faire un effort

…quelle fonction économique…

dans le schéma que je vous donne, réciproque

…est–ce que je donne au langage et à la parole ?
Quel est leur rapport ?
Comment se distinguent–ils l’un de l’autre ?
C’est une question très simple,

mais qui encore mérite qu’on y réponde.

Wladimir GRANOFF
Ce n’est pas une relation de contenant à contenu.

On en donnerait une mauvaise illustration en élargissant celle que vous avez donnée dans la conférence

de Rome, du message, avec toutes ses redondances.

Et le message dépouillé de ces redondances au sens que…
Octave MANNONI – Moi, je…
LACAN
Vous n’allez pas lui couper la parole,

ce n’est pas le moment.
Wladimir GRANOFF
Pour reprendre la topique de ces questions telles que Mlle. X les donne, le langage serait la frise de l’imaginaire

et la parole le repère symbolique, la parole pleine.
LACAN
Oui… Le repère symbolique, qu’est–ce que vous voulez dire par là ?
Wladimir GRANOFF
Enfin, l’îlot à partir duquel tout le message

peut être reconstruit, ou plutôt déchiffré.
Octave MANNONI
Moi, je dirai, pour être court, que le langage

c’est géométral, et la parole c’est la perspective,

et le point de perspective, c’est toujours un autre. Le langage est géométral, une réalité.

Le langage est géométral, c’est–à–dire quelque chose qui n’est pas mis en perspective, qui n’appartient à personne, tandis que la parole c’est une perspective dans ce géométral, avec comme centre de perspective,

comme point de fuite toujours un moi.

Dans le langage, il n’y a pas de moi.

Il ne peut pas se mettre en perspective.

LACAN Vous êtes sûr de ça ?
Octave MANNONI
Il me semble. Le langage est un univers. La parole est une coupe dans cet univers, qui est rattachée exactement à la situation du sujet parlant. Le langage a peut–être un sens, mais seule la parole a une signification.

Le langage a peut–être un sens, on comprend le sens

du latin, mais le latin n’est pas une parole.
LACAN
Quand on comprend le latin, on comprend l’ensemble des significations auxquelles les différents éléments lexicologiques et grammaticaux s’organisent,

la manière dont les significations renvoient

les unes aux autres, l’usage des emplois.
Octave MANNONI
C’est le langage, tandis qu’une parole…
LACAN
Et « làdedans », pourquoi dites–vous que « dedans 

le système des moi n’existe pas ». Il y est absolument inclus, au contraire.
Octave MANNONI
Je pense à une farce sur le baccalauréat, qui est déjà vieille, où un faux candidat est pris pour un candidat. L’examinateur lui montre une copie :

« Mais c’est vous qui avez écrit cela », c’est intitulé « Lettre à Sénèque ». Et le type dit « Mais, Monsieur, estce que je suis un type à écrire à Sénèque ? ». Lui, il prend cela sur le plan de la parole,

il pourrait à la rigueur traduire la version,

mais il dit : « ce n’est pas moi, ce n’est pas ma parole ».

Évidemment c’est une situation burlesque,

mais ça me paraît avoir ce sens–là.

Si je lis une lettre dont je ne sais pas

qui l’a adressée, ni à qui, je peux la comprendre,

je suis dans le monde du langage.
LACAN
Si vous la comprenez, c’est que vous êtes tout à fait naturellement en effet…
Quand on vous montre une lettre à SÉNÈQUE,

c’est naturellement vous qui l’avez écrite.
La preuve : c’est vrai !
Ça va tout à fait dans le sens contraire de ce que vous indiquez, ce que vous apportez là comme exemple.
Si nous prenons tout de suite notre place dans le jeu des diverses intersubjectivités, c’est parce que nous y sommes à notre place, n’importe où, que le monde

du langage est possible, en tant que nous y sommes

à notre place de n’importe où.
Octave MANNONI – Quand il y a une parole.
LACAN
Justement, toute la question est là :

si ça suffit pour devenir une parole.
Or il est bien clair que ce qui fonde l’expérience analytique c’est que n’importe quelle façon de s’introduire dans le langage n’est pas également efficace.
N’est–ce pas ?
N’est–ce pas également dans ce corps de l’être, corpse of being, qui fait que la psychanalyse est une chose qui peut exister, qui fait que n’importe quel morceau emprunté de langage n’a pas la même valeur pour le sujet ?
Wladimir GRANOFF
Le langage est de personne à personne, et la parole, de quelqu’un à quelqu’un d’autre. Parce que la parole est constituante, et le langage est constitué.
François PERRIER

Vous avez dit le mot économique, en posant la question. C’est bien là qu’est le problème actuel.

Alors, je ne peux pas répondre.
Mais justement c’était bien la question

que je me pose à l’heure actuelle.

Je me la pose de la manière suivante.
J’essaie de comprendre par rapport à une certaine forme d’analyse qui se joue justement dans l’imaginaire et qui formule l’imaginaire en tant que tel,

sans le dénoncer en tant qu’imaginaire.
D’ailleurs, je pense que dans cette forme d’analyse

le problème économique

qui est le plus important

sur le plan où nous vivons finalement

le problème économique est réellement posé en termes de quantité, par exemple à travers telle situation imaginaire.
La manière dont je comprends les choses :

on décharge une telle quantité d’affects,

et dans la mesure où on n’aura pas déchargé assez, par exemple, l’analyse restera superficielle.
Alors, il y a cette tendance à essayer…

à travers la relation de transfert, son caractère imaginaire, sur le mode de quelque chose, d’assez ineffable d’ailleurs, du sensoriel et du senti

…d’en venir justement aux critères économiques de l’analyse, à savoir à en sortir le plus possible,

et à en ressentir le plus possible.
C’est, si vous voulez, le schéma auquel je pouvais

me référer il y a quelques années.
À l’heure actuelle, la perspective, si je comprends bien, est déplacée et replacée :

il s’agit d’introduire le problème économique

du langage dans la parole.
Et c’est là que je me pose la question en proposant ceci — je ne sais pas si je me trompe — il n’y aura plus de problème économique dans la mesure où

la situation signifiante du sujet sera pleinement formulée dans toutes ses dimensions…

et en particulier dans ses dimensions triangulaires

…à l’aide de la parole.
Et c’est dans la mesure justement où le langage devient parole pleine

mais justement elle est tridimensionnelle

…que tout naturellement le facteur économique cessera d’être un problème sur le plan justement des quantités versées dans une analyse, par exemple, quantités d’affects ou d’instincts, pour redevenir simplement…

c’est très difficile, je n’arrive pas très bien

…pour redevenir simplement le substratum, le moteur

de ce quelque chose qui s’insérera tout naturellement dans une situation, dans la mesure où elle a été comprise, formulée, où on en a pris conscience dans toutes ses dimensions.
LACAN
Un mot que vous venez de prononcer, je le relève

en passant, avant de donner la parole à LECLAIRE :



  • la première fois : dimension,



  • la deuxième : tridimensionnel,




  • et une autre fois sous la forme dimension.



Serge LECLAIRE


La réponse qui m’est venue est celle–ci, c’est une formule. Dans la mesure de la façon d’envisager les choses où le langage a une fonction de communication, voire de transmission, la parole, elle,

a une fonction de fondation, voire de révélation.
M. ARENSBURG
Alors, ce serait par l’intermédiaire de la parole

que le langage peut avoir son rôle économique.

C’est ce que vous voulez dire ?
François PERRIER
Non, moi je parle de la réinsertion de l’économie dans l’ordre symbolique. Finalement, c’est la formule

où je m’arrêterai, réinsertion de l’économie

dans l’ordre symbolique, par l’intermédiaire de la parole.
LACAN
Il y a un grand mot, qui est le mot clé

de la cybernétique, c’est le mot « message ».

Le langage par rapport au message a une situation incontestablement compliquée.

Mais il est fait pour ça.
Ce qui est frappant dans le langage,

c’est plusieurs choses par rapport au message…

dans le langage tel que nous

le connaissons, qu’il est constitué

…ce qui est frappant d’abord c’est son ambiguïté,

le fait que les sémantèmes sont toujours des polysémantèmes, que les signifiants sont toujours à plusieurs significations, quelquefois extrêmement disjointes.
Ainsi donc le langage…

qui n’est pas un code

…le langage tel qu’il existe, peut opérer dans

les messages d’une façon efficace par la totalité d’une signification.
C’est par le sens de la phrase, qui est un sens unique, je veux dire qui ne peut pas se lexicaliser :



  • on ne peut pas faire un dictionnaire des phrases,

  • on fait un dictionnaire des mots, des emplois des mots ou des locutions,

  • on ne fait pas un dictionnaire des phrases.


C’est par l’usage de l’émission de la phrase

que certaines des ambiguïtés liées aux emplois…

à l’élément sémantique

se résorbent par ce que nous disons dans le contexte.
Ceci ne peut vouloir dire que cela, l’existence,

la réduction du langage à des codes, à des exemples qui sont d’ailleurs le plus souvent donnés quand

on ébauche, car on ne peut pas en avoir de meilleur pour ébaucher la théorie de la communication

dont je ne sais pas si je vais aujourd’hui

vous parler ou si ce sera seulement la prochaine fois, à propos de ma conférence, que j’aurai

à vous en donner la schématisation précise

la théorie de la communication, pour autant :


  • qu’elle essaie de dégager les unités de communication,



  • qu’elle essaie de formaliser le thème de la communication,



…tend toujours plutôt à se référer à des codes, c’est–à–dire à quelque chose qui en principe évite les ambiguïtés :

un signe de code n’est pas possible à confondre

avec un autre signe, sinon par erreur.
Nous nous trouvons donc devant le langage, devant là, une première catégorie qui nous montre que,

par rapport au message, sa fonction n’est pas simple.
Maintenant, ceci n’est qu’une introduction

qui laisse voilée tout à fait la question

de ce que c’est qu’un message.
Qu’est–ce que c’est qu’un message, à votre avis, comme ça, tout spontanément, tout innocemment ?
Qu’est–ce que le message pour vous suppose ?

M. MARCHANTLa transmission d’une information.

LACANQu’est–ce que c’est qu’une information ?

M. MARCHANTUne indication quelconque.

Collette AUDRY

C’est quelque chose qui part de quelqu’un

et qui est adressé à quelqu’un d’autre.

M. MARCHANT
Ça, c’est une communication et pas un message.

Collette AUDRY
Je crois que c’est là l’essentiel du message,

c’est une annonce transmise.

M. MARCHANT
Le message et la communication,

ce n’est pas la même chose.

Collette AUDRY
Le sens le plus ordinaire du message, c’est quelque chose de transmis à quelqu’un, pour lui faire savoir  on porte un message à quelqu’un, qu’il s’agisse des opérations militaires ou etc. C’est le sens propre.

M. MARCHANT
Le message est unidirectionnel. La communication n’est pas unidirectionnelle, il y a aller et retour.
Collette AUDRY
J’ai dit que le message est fait de quelqu’un

à quelqu’un d’autre ?

M. MARCHANT
Le message est envoyé de quelqu’un à quelqu’un d’autre. La communication est ce qui s’établit

une fois le message échangé.

Wladimir GRANOFF
Le message est un programme qu’on met dans une machine universelle et au bout d’un certain temps elle en ressort ce qu’elle a pu.

LACAN Ce n’est pas mal ce qu’il dit.

Robert LEFORT
C’est l’élargissement du monde symbolique.

M. MARCHANT
Non, c’est le rétrécissement du monde symbolique, parce que sur le fond du langage tout le fond est transmis ensemble. La parole va choisir. Il y a une distinction entre parole, message et langage.
La parole étant l’instrument qui va servir de manière plus ou moins adéquate, avec une série d’indéterminations, qui se manifestent à l’occasion de la manifestation de la parole, il y a là une série de choses qui vont se produire sur le fond du langage. Je crois que le langage a une fonction plus étendue. C’est quelque chose sur quoi et grâce à quoi vont se transmettre des messages. Il y a une série d’indéterminations

au niveau du message, du langage et de la parole.
LACAN
Nous nous trouvons là dans la position suivante.

Mme Colette AUDRY introduit au sujet du message

la question de la nécessité des sujets, quelque chose qui va de quelqu’un à quelqu’un étant l’essentiel

du message.

Collette AUDRY
Ce n’est pas seulement direct, un message, ce peut être transporté par un messager qui n’y est pour rien. Le messager peut ne pas savoir ce que contient

le message.

M. MARCHANT
Ce peut aussi être transmis de machine à machine.

Collette AUDRY
Mais ce qu’il y a en tout cas,

c’est un point de départ et un point d’arrivée.

LACAN
Quelquefois, le messager se confond avec le message. Il y a quelque chose d’écrit dans le cuir chevelu,

il ne peut même pas le lire dans une glace,

il faut le tondre pour avoir le message. Est–ce que dans ce cas–là nous avons l’image du message en soi ?

Est–ce qu’un messager qui a le message écrit sous

ses cheveux est à lui tout seul un message ?

M. MARCHANT Moi je prétends que oui.

Collette AUDRY – C’est évidemment un message.
Octave MANNONI – Il n’y a pas besoin qu’il soit reçu.

M. MARCHANT
Les messages sont en général envoyés et reçus.

Mais entre les deux c’est un message.

Collette AUDRY
Une bouteille à la mer, c’est un message, il est adressé.

Il n’est pas nécessaire qu’il arrive, mais il est adressé.

M. MARCHANT – C’est une signification en mouvement.

LACAN
Ce n’est pas une signification en mouvement,

c’est un signe en mouvement, un message. Il reste maintenant à savoir ce que c’est qu’un signe.

M. MARCHANTC’est quelque chose qu’on échange.

Serge LECLAIRE
C’est la parole objective, le message est la parole objective.

LACAN
Absolument pas !

Je vais vous donner un apologue tout à fait essentiel dans la question, pour tâcher un peu de mettre

des repères, d’éclaircir.
Il y a un nommé WELLS qui, comme chacun sait,

était un esprit qui passe pour assez primaire. C’était un ingénieux pas primaire du tout.
Il savait très bien ce qu’il faisait :

ce qu’il refusait et ce qu’il choisissait,

dans le système de la pensée et des conduites.
Je ne me souviens plus très bien dans lequel

de ses ouvrages…

c’est sûrement de lui

…il suppose deux ou trois savants qui sont parvenus dans la planète Mars. Et là ils se trouvent en présence du phénomène suivant, qui est assez frappant :

ils se trouvent en présence d’êtres qui ont des modes de communication bien à eux, et ils sont tout surpris de comprendre ce qu’on leur module sous forme de message.
Ils comprennent chacun, ils sont émerveillés,

ils disent : « C’est des gens formidables, ces martiens ! » et après ça, ils se consultent entre eux.
Et alors l’un d’eux dit :
« Il m’a dit qu’il poursuivait des recherches sur les fonctions de quantité,

tout ce qui a rapport à la physique électronique ».
L’autre dit :
« Oui, il m’a dit qu’il s’occupait de ce qui constituait l’essence des corps solides ».
Et le troisième dit :
« Il m’a dit qu’il s’occupait du mètre dans la poésie et de la fonction du mètre et de la rime, etc. »
Ils ont tous les trois compris quelque chose.

Ce qu’ils ont compris est ce qui les intéresse chacun au plus haut point.
Vous voyez le sens de cet apologue ?
Est–ce que vous croyez que ce phénomène…

dont vous voyez bien le caractère justement exemplaire, à savoir que c’est ce qui se passe tout le temps, en toute occasion, chaque fois que nous nous livrons à un discours intime ou public

…est du côté du langage ou du côté de la parole ?
Wladimir GRANOFFOù est votre question ?

LACAN
Cette petite histoire illustre–t–elle le langage ou la parole ?

Collette AUDRY
Les deux, il y a langage d’un côté et parole de l’autre.

Wladimir GRANOFF
Il n’y a pas, à ma connaissance, un grand nombre

de machines universelles.
Supposons qu’on y fasse passer un programme…

il faut envisager non seulement

la machine, mais aussi les opérateurs

…on fait passer un programme :

c’est un message.


Et à la sortie, ou bien on dit :
« La machine a déconné »,
ou bien
« Elle n’a pas déconné »
En ce sens, qu’à partir du moment où la machine restitue une communication, à partir du moment

où c’est recevable par quelqu’un…

et c’est irrecevable si c’est

non compris de l’opérateur

…s’il la trouve conforme, s’il la comprend,

s’il l’accepte comme valable, s’il considère

la machine comme ayant bien fonctionné :

le message est devenu à ce moment–là une communication.

M. MARCHANT
Mais dans ce cas–là, les trois ont compris,

mais ont compris différemment.

Octave MANNONI
Pas différemment.

Si un mathématicien déroule des équations au tableau, l’un peut dire : « C’est du magnétisme », et l’autre autre chose, et ces équations sont vraies pour les deux.

LACAN – Mais, ça n’est pas du tout ça.

M. MARCHANT

Quant à l’histoire de la machine, il y a insertion de tout ce qui se passe dans la machine, de tout le code.

Jacques RIGUET
Moi je pense que c’est le langage, simplement.

Serge LECLAIRE
J’ai l’impression que la discussion est quand même engagée d’une certaine façon.
J’entends préciser de quelle façon, en fonction

de votre réflexion sur la cybernétique, c’est–à–dire de ce que vous allez dire mercredi prochain.

LACAN
Ce m’est d’ailleurs une occasion de voir un peu

où vous en êtes.
Serge LECLAIRE
Si dans cette perspective nous arrivons relativement à situer le langage, je crois qu’il est beaucoup plus difficile, pour nous pour le moment tout au moins,

de situer la parole.
Or, tout à l’heure quand je parlais de la parole,

j’en parlais dans un certain sens, c’est–à–dire que quand je parle de la parole, j’entends toujours la parole.
J’aimerais que vous nous disiez un petit peu,

que vous parliez un peu du pôle de la parole,

en l’occurrence maintenant, pour que nous situions

au moins le plan de la discussion.

M. MARCHANT
Peut–on d’ailleurs séparer parole et langage

quand ils se manifestent ?

LACAN
Où est le Père BEIRNAERT ?

Qu’est–ce que vous pensez de tout cela Père BEIRNAERT ?

M. BEIRNAERT
Je pensais comme RIGUET que c’était le langage, alors c’est que je n’ai rien compris.

Jacques RIGUET – Pourquoi est–ce que le langage… ?

LACAN
Vous voyez là que chacun a évidemment affaire

à un être mythique, qui a développé un certain mode de message, à travers ce message, chacun a entendu ce qui est au cœur de sa fonction créatrice.
Jacques RIGUETChacun l’a entendu à sa façon.

Collette AUDRY
C’est encore plus compliqué, car nous en sommes

à l’attente. il faudrait distinguer ce qui se passe

au point d’émission, il faudrait d’abord voir

ce que le martien a voulu dire.

LACAN
Nous ne saurons jamais ce que le martien a voulu dire.

Si nous nous plaçons du côté où l’émission des mots reste dans le vague, on ne peut pas dire que parole

et langage se confondent.

M. MARCHANT
Eh bien, vous faites disparaître le langage,

et après vous nous coincez là–dessus.

LACAN
Je conviens que c’est un apologue qui mérite d’être éclairé.
Il y a un substitut de langage dans cet apologue…

c’est la possibilité de compréhension des trois individus, et sur ce langage, va fonctionner la parole qu’ils auront reçue, et qui est bien ou mal comprise

mais il n’y a pas de code.
Ce que veut dire cet apologue est ceci :

c’est dans un monde de langage que chaque homme

a à reconnaître un message, si vous voulez…

mais ne l’appelons pas comme ça,

car nous allons engendrer des confusions

un appel, une vocation, qui se trouve lui être révélée.
N’est–ce pas ?
Quand quelqu’un a parlé tout à l’heure de révélation ou de fondation, c’est de cela qu’il s’agit.
Nous sommes affrontés à tout un monde de langage.
Et c’est bien pour ça que de temps en temps

nous avons l’impression que ce monde a quelque chose d’essentiellement neutralisant, incertain, source d’erreur.
Il n’y a pas un seul philosophe qui n’ait insisté…

d’ailleurs, à juste titre

…sur le fait que la possibilité même de l’erreur

est liée à l’existence du langage.
Et que c’est par rapport à ce monde que chaque sujet

a à s’y retrouver…

c’est au moins une partie de sa fonction dans l’existence de s’y retrouver. Ce n’est pas comme l’a cru jusqu’à une certaine époque simplement quelque chose qui se passe sur un plan de noétisation

…il a à s’y retrouver, il n’a pas simplement

à prendre connaissance du monde.
Si la psychanalyse signifie quelque chose :


  • c’est qu’il a à s’y retrouver dans son être même,




  • c’est qu’il est déjà engagé dans quelque chose qui a un rapport avec ce monde du langage, mais qui n’y est nullement identique.


Ce que nous avons dit jusqu’à présent,

c’est que c’est quelque chose qui a un rapport

avec le langage et qui n’y est nullement identique, c’est le discours universel, concret, pour autant qu’il se poursuit depuis l’origine des temps.
C’est ce qui a été vraiment dit.
Quand je dis vraiment dit, je dirai même : qui a été réellement dit.
On peut, pour bien fixer les idées, aller jusque–là.

C’est par rapport à ça que le sujet se situe,

comme et en tant que sujet, jusqu’à un certain point déjà déterminé :



  • une détermination qui est d’un tout autre registre que celui des déterminations du réel,




  • d’un tout autre registre que celui des métabolismes matériels grâce auxquels il ait surgi cette apparence d’existence qu’est la vie.


C’est d’un tout autre ordre.

Il y est inscrit, déterminé…
Et pourtant il a une fonction pour autant

qu’il continue ce discours, c’est de se retrouver à sa place dans ce discours, non pas simplement en tant qu’orateur, mais en tant que d’ores et déjà tout entier déterminé par ce discours.
J’ai souvent souligné que dès avant sa naissance

il est déjà situé quelque part, non pas seulement comme émetteur de ce discours, mais je dirai presque comme atome de ce discours, il est dans la ligne

de danse de ce discours.
Il est lui–même, si vous voulez, un message, comme tout à l’heure quand nous avons commencé d’aborder

la question du message nous avons tout de suite vu que le message pouvait aller se promener tout seul.
La question est justement de savoir les rapports de l’homme avec ce message.
Nous nous apercevons que c’est bien plus profondément que de cette façon accidentelle,

à savoir quand on lui a écrit un message sur la tête.
Il est déjà tout entier quelque chose qui se situe dans la succession des messages.
Chacun de ces choix est une parole.
M. MARCHANT
Nous sommes maintenant à ce niveau,

au niveau de la parole.

LACAN
J’appelai à la rescousse le Père BEIRNAERT car il y a quand même l’« in principio erat verbum » [ Εν αρχη ην ο Λογος ].
L’autre jour…

vous n’étiez pas là et je l’ai regretté

…j’ai trouvé la confirmation dans PLAUTE de l’emploi du mot fides, que vous avez dit un jour être

ce qui pour vous traduisait le mieux la parole.
C’est curieux que la traduction religieuse ne dise pas

in principio erat fides
1   ...   62   63   64   65   66   67   68   69   ...   75

similaire:

Leçon 1 17 novembre 1954 iconLeçon I 18 novembre 1953

Leçon 1 17 novembre 1954 iconLeçon 1 18 novembre
«Tout se ramène à des forces physiques, celles de l'attraction et de la répulsion.»

Leçon 1 17 novembre 1954 iconLeçon 21 05 Juin 1963 Leçon 22 12 Juin 1963 Leçon 23 19 Juin 1963...

Leçon 1 17 novembre 1954 iconLeçon 21 17 Mai 1961 Paul Claudel : Trilogie Leçon 22 24 Mai 1961...
«De l’amour». Trad. Léon robin ( texte grec et trad. Fr.) Notice pp 13–129, texte pp 130–313

Leçon 1 17 novembre 1954 iconActivité 23 : Sexualité et bases biologiques du plaisir
«centres du plaisir», sont répartis en différents endroits du système limbique (Olds et Milner, 1954)

Leçon 1 17 novembre 1954 iconManuel intitulé «libertés publiques»
«libertés publiques» du professeur Jean Rivero en 1973. Elle a été introduite en 1954 dans les universités de droit

Leçon 1 17 novembre 1954 iconSynthèse de l’Ummocat de Darnaude
«Diez Minutos» du 13 février 1954 consacre 2 pages à l’affaire de la main coupée. Les n° 129 et 130 (20 février) de la même revue...

Leçon 1 17 novembre 1954 iconSynthèse de l’UmmoCat de Ignacio Darnaude
«Diez Minutos» du 13 février 1954 consacre 2 pages à l’affaire de la main coupée. Les n° 129 et 130 (20 février) de la même revue...

Leçon 1 17 novembre 1954 iconLeçon 1A Ça va?

Leçon 1 17 novembre 1954 iconLeçon 1A Ça va?








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
b.21-bal.com