Leçon 1 17 novembre 1954








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symbolique ».
Ces personnages jouent selon une tradition…

si souvent si mal soutenue dans le jeu des acteurs

…de l’a parte, qui fait que deux personnages sont ensemble, sur la scène, et se tiennent des propos dont chacun vaut par le caractère d’écho ou de quiproquo, ce qui est la même chose, qu’il prend dans les propos que l’autre tient indépendamment.
C’est quelque chose qui, faute d’un jeu suffisant, nous paraît maintenant bien artificiel.
Mais ce n’est pas du tout par hasard que c’est essentiel à la comédie classique.
Là, elle est portée à son suprême degré.
Et je ne pouvais manquer d’y penser l’autre jour

en assistant au théâtre chinois, à ce qui est porté au suprême degré dans un côté manifesté dans le geste, qui fait que ces gens parlent chinois, et vous n’en êtes pas moins saisis par tout ce qu’ils vous montrent. C’est en effet une grande tradition de ce théâtre tout à fait spécialement spectaculaire au point

d’en être acrobatique, de voir comment, pendant plus d’un quart d’heure, on a l’impression que ça dure des heures,

deux personnages peuvent se déplacer sur la même scène en nous donnant vraiment le sentiment d’être dans deux espaces différents, c’est–à–dire chacun dans une obscurité totale, et avec quelle adresse

et quelles ressources et multiplicités ingénieuses, ils peuvent passer littéralement les uns au travers des autres.
Car c’est cela qui nous est démontré, que l’espace imaginaire est là, devant nous.
Ces êtres s’atteignent à chaque instant par un geste qui ne saurait manquer l’adversaire et néanmoins l’évite, parce qu’il s’est trouvé qu’il est déjà ailleurs.
Et cette démonstration vraiment sensationnelle, qui suggère à la fois le caractère miraginaire de l’espace, imaginaire comme tel, et le fait que c’est là

la caractéristique du plan symbolique, qu’il n’y a jamais de rencontre qui soit un choc, est quelque chose

qui est bien destiné à vous ouvrir l’esprit

sur une certaine dimension démonstrative du drame classique, du drame comme tel.
C’est bien en effet quelque chose comme ceci qui

se produit toujours, et spécialement la première fois qu’intervient sur la scène classique, SOSIE.
SOSIE arrive et rencontre SOSIE.

Le dialogue qui s’établit entre eux mérite d’être pris.


  • Qui va là ?

  • Moi

  • Qui, moi ?

  • Moi.

  • Courage Sosie !


se dit–il à lui–même, car celui–là, bien entendu, c’est le vrai, il n’est pas tranquille.


  • Quel est ton sort ?

  • D’être homme et de parler.


Voilà quelqu’un qui n’avait pas été aux séminaires, mais qui a la marque de fabrique.


  • Es–tu maître ou valet ?

  • Comme il me prend envie.


Ça, c’est tiré directement de PLAUTE, c’est une très jolie définition du moi :

« Es–tu maître ou valet ? – Comme il me prend envie ».


  • Où s’adressent tes pas ?

  • Où j’ai dessein d’aller.


Et puis, ça continue :


  • Ah ! Ceci me déplaît,

  • J’en ai l’âme ravie.


…dit l’imbécile, qui s’attend naturellement à recevoir une tripotée et fait déjà le faraud.
Il faut retrouver ce dialogue essentiel aux différentes étapes de la comédie. Elle n’est jamais décevante, et ce dont il s’agit, nous allons tâcher maintenant de la mettre en valeur.
C’est la même chose en latin que ce que MOLIÈRE a calqué en français, à savoir la position fondamentale du moi en face de son image et de son reflet, que cette inversibilité immédiate de la position de maître et de valet.
Je vous signale que c’est dans ce texte que nous pouvons trouver une confirmation de la signification stricte qui est celle que j’ai donnée, au moins à certains d’entre vous, au terme fides, comme étant équivalent du terme parole donnée : Tuae fidei credo, je crois en ta parole.
Il s’agit exactement de cela au moment où MERCURE commence à diminuer ses coups, et il s’agit qu’on s’explique, et MERCURE prend l’engagement, quoique l’autre dise, de ne pas lui retomber dessus.

C’est à ce moment là que SOSIE dit : « je crois en ta parole ».
Fides, en latin ne veut pas dire autre chose que

la parole donnée. Ceci a une valeur rétrospective, par rapport à nos propos d’ici [Sic].

L’innobilis de tout à l’heure, l’homme sans nom, est également un terme que vous trouverez dans le texte latin.
En somme, de quoi s’agit–il ?

Vous savez combien c’est un des thèmes les plus désopilants de l’entrée de SOSIE.

Car dans la pièce de MOLIÈRE il vient tout à fait

au premier plan, je dirai même qu’il ne s’agit que

de lui, c’est lui qui ouvre la scène, tout de suite après le dialogue de MERCURE qui prépare la nuit de JUPITER.
SOSIE arrive avec une lanterne.

Tâchons de voir la signification psychologique

de ce drame, et faisons selon une tradition qui est…

justement celle de la pratique

que nous tendons à critiquer

…de voir les éléments du drame comme incarnation

des personnages intérieurs.
Le SOSIE arrive, brave petit Sosie, avec la victoire de son maître. Il vient se faire entendre d’ALCMÈNE, comme la scène désopilante dont je vous parle,

où il se prépare à en raconter.
Il pose la lanterne et il dit : « Voilà ALCMÈNE ».

Et il commence à lui raconter les prouesses de son maître.

En somme :



  • c’est l’homme qui s’imagine que l’objet de son désir, la paix de sa jouissance, dépend de ses mérites,

  • c’est l’homme du surmoi,

  • c’est l’homme qui éternellement veut s’élever à la dignité des idéaux du père, du maître, de tout ce que vous voudrez, et qu’il croit qu’avec ça il va atteindre ce qu’il cherche, à savoir l’objet de son désir.

S’il y a quelque chose qui caractérise cette pièce, c’est que jamais SOSIE ne parviendra à se faire entendre d’ALCMÈNE.
Et la raison pour laquelle il ne parviendra jamais à se faire entendre d’ALCMÈNE est inscrite dans le texte : c’est parce que la nature même du moi, son rapport fondamental au monde est de trouver toujours en face de lui son reflet, et son reflet qui comme tel le dépossède

de tout ce qu’il peut songer à atteindre lui–même,

en tant qu’il est moi, il rencontre cette sorte d’ombre, de reflet, d’image qui est à la fois de rival, de maître, d’esclave à l’occasion, si l’on veut, mais assurément quelque chose qui le sépare essentiellement de

ce dont il s’agit, à savoir de la reconnaissance

du désir comme tel.
Ici, se produit l’intervention de quoi ?
Du maître réel, de celui qui est pour SOSIE

son répondant, ses mérites, qui est ce pour quoi

il est de la maison.
Le texte latin là–dessus a des formules extrêmement saisissantes, au cours de ce dialogue impayable, au cours duquel MERCURE, à force de coups, force SOSIE

à abandonner sa propre identité, à renoncer à son propre nom, comme GALILÉE dira :
« Et quand même la terre tourne ! »
il y revient sans cesse :
« Pourtant je suis SOSIE ».
Et il a cette merveilleuse parole :
« Par POLLUX, tu me alionabis non quant, tu ne me feras jamais autre, qui noster sum. »
Vous voyez là l’aliénation est là, jusque dans le texte latin, et l’intervention du noster :
« Car enfin je suis ici si je suis nôtre ».
L’appui du moi, ou le dernier appui du moi au niveau de PLAUTE, nous le retrouvons qu’à peine, quoiqu’indiqué, dans MOLIÈRE.

C’est qu’il se rattache à tout cet ordre,

à toute cette appartenance, au fait que son maître est un grand général. Et on voit bien combien le moi est à l’abri du nous.
Quand l’Amphitryon, le maître, va arriver, qu’est–ce que nous voyons ?

Celui qui va rétablir l’ordre, celui qui va se faire entendre ?

Le remarquable de cette pièce est justement ceci qu’AMPHITRYON sera aussi flou et aussi dupé,

aussi égaré que SOSIE lui–même.
Mais en tout cas une chose à laquelle il ne comprend absolument rien, c’est tout ce que lui raconte SOSIE, c’est à savoir qu’il a rencontré un autre moi.

Dans le texte latin, ceci est tout à fait saisissant. Dans le texte de MOLIÈRE, l’accent vaut la peine

d’en être retrouvé.
AMPHITRYON


  • Comment donc, à quelle patience faut–il que je m’exhorte !

Mais enfin n’es–tu pas entré dans la maison ?
SOSIE – Bon, entré. Hé ! De quelle sorte ? …//…
AMPHITRYON – Comment donc ?
SOSIE – Avec un bâton dont mon dos …//…
AMPHITRYON Et qui ?
SOSIE – Moi.
AMPHITRYON – Toi, te battre ?
SOSIE
Oui, moi.

Non pas le Moi d’ici mais le moi du logis qui frappe comme quatre …//…

J’en ai reçu les témoignages,

Et ce diable de Moi m’a rossé comme il faut …//…

Moi, vous dis–je …//…

Ce Moi qui m’a roué de coups.
C’est précisément quand intervient AMPHITRYON,

dont vous allez voir tout de même pour nous quelle est la valeur scénante, c’est qu’AMPHITRYON ne fait qu’ajouter aux coups que reçoit le malheureux SOSIE.
En d’autres termes, AMPHITRYON, lui, analyse son

transfert négatif. Il lui apprend ce qu’un moi doit être.

Il le nourrit, lui aussi, il le nourrit de coups.

Il lui explique comment il faut qu’il réintègre

en son moi ses propriétés du moi.
Les scènes sont piquantes et inénarrables.

Je pourrais multiplier les choix et les exemples montrant cette contradiction qui intervient chez le sujet entre…

toujours la même chose

…le plan symbolique et le plan réel.
C’est qu’effectivement SOSIE est venu à douter d’être moi.
Et quand est–il venu à en douter ?
Quand MERCURE lui raconte quelque chose de très spécial  :

ce qu’il a fait au moment où personne ne le voyait.
Étonné de ce que MERCURE lui révèle sur son propre comportement, SOSIE :
« Et quoi, je commence à douter tout de bon. »
Il commence déjà à céder un morceau.

Dans le latin, c’est fort remarquable également :
« Comme je reconnais ma propre image, que j’ai souvent vue dans le miroir,

in spéculum »
Dit–il, et il fait toute l’énumération des caractéristiques symboliques, historiques, comme dans MOLIÈRE, bien entendu.
Mais quand même la contradiction éclate.

Elle est aussi sur le plan imaginaire, c’est–à–dire :
« Equidem certo idem qui semper fuit, je suis quand même le même qui a toujours été. »
Et là, appel aux éléments imaginaires de familiarité avec les lieux :
« J’ai quand même déjà vu cette maison, c’est bien la même»

Tout le recours qui est celui où se déplace le plan de l’analyse, de la certitude intuitive liée à quelque chose dont nous avons aussi à l’occasion

le caractère trompeur lié au caractère de « déjà vu »,

de déjà éprouvé, qui est quelque chose qui est tellement susceptible de discorder que bien des fois, ce sont des conflits, de ce déjà vu, déjà reconnu, déjà éprouvé,

avec les certitudes qui se dégagent de la remémoration et de l’histoire, que commencent à s’introduire ces phénomènes de la dépersonnalisation où certains verront obligatoirement des signes prémonitoires de la désintégration…
Alors qu’il n’est nullement nécessaire d’être

prédisposé à la psychose pour avoir mille fois éprouvé des sentiments semblables, que c’est justement dans la relation du symbolique à l’imaginaire qu’en tiennent

le ressort et la signification.

Eh bien, voici au niveau de la rencontre d’AMPHITRYON et de SOSIE, au moment où SOSIE affirme son désarroi, sa dépossession et au moment où AMPHITRYON lui fait, je dirai, une psychothérapie de soutien
Nous n’allons quand même pas mettre AMPHITRYON dans la position du psychanalyste, nous nous contenterons simplement de dire qu’il peut quand même en être

le symbole, pour autant que le psychanalyste,

dans une certaine posture, celle du schéma que

je vous exposai la dernière fois, a bien, par rapport à son objet…

si tant est que l’objet de son amour, sa princesse lointaine, ce soit la psychanalyse

…a bien la position fondamentalement exilée, disons, pour être poli, qui est celle d’AMPHITRYON devant sa propre porte.

Ce qui est grave, ce n’est pas cette sorte de cocuage spirituel, qu’il en soit la victime, c’est que la victime, d’ailleurs, en est son patient, c’est–à–dire que tout un chacun…

et Dieu sait que j’en ai eu là–dessus des témoignages

…croit avoir atteint le fin fonds de l’expérience analytique pour avoir eu, au cours de son analyse, quelques fantasmes, Verliebtheit d’énamouration pour la personne qui, chez son analyste, lui ouvre la porte, ce qui n’est pas un témoignage qu’il est rare d’entendre, encore qu’ici je fasse allusion

à quelques cas très particuliers.

Le sujet sera dans sa rencontre avec la prétendue expérience analytique fondamentalement dépossédé et floué.
Autrement dit…

pour prendre le schéma que j’avais laissé

en plan, suspendu, la dernière fois

…ce dont il s’agit c’est que le sujet, par rapport

au mur du langage, par rapport à ce moi, voit ce moi au–delà de lui même, parmi tous les autres objets,

et il s’agit de savoir quelle est la conception

que l’analyste se fait de son rôle.
La conception que l’analyste se fait de son rôle est essentiellement ceci :

que la parole

pour autant que :

dans le dialogue commun,

dans le monde du langage établi,

dans le monde du malentendu communément reçu

la parole va d’un sujet qui ne sait pas ce qu’il dit…

car à tout instant le seul fait que nous

parlons prouve que nous ne le savons pas

…c’est bien là le fondement même de l’analyse,

que nous en disons mille fois plus qu’il n’en faut pour faire couper la tête.
Ce que nous disons, nous ne le savons pas,

mais nous l’adressons à quelqu’un.

Et c’est dans la mesure où nous l’adressons à quelqu’un, quelqu’un qui est miraginaire, pourvu d’un moi, et à ce moi comme tel nous avons l’illusion…

en raison de la propagation de la parole en ligne droite, dont je vous parlai la dernière fois

…que cette parole vient de quelque part qui est là, où nous situons, de façon privilégiée, notre propre moi qui à juste titre est séparé, sur ce schéma,

de tous les autres moi.
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