Leçon 1 17 novembre 1954








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Comment expliquer la violence de ce que nous connaissons ? »
Il ne l’a pas assez précisé.

Ce que nous connaissons, il a semblé dire que

ça allait de soi, que la violence de l’interdiction

de l’inceste était quelque chose en quelque sorte

de mesurable, qui se traduisait en un certain nombre d’actes sociaux patents, apparents.
Ce n’est pas vrai.

Parce qu’il a fallu le découvrir, aller là d’abord dans les névroses, et ensuite dans un cercle d’individus beaucoup plus large que celui qui est proprement de l’ordre des névroses.
Il s’agit donc de la présence de l’instance

sur le plan imaginaire, du complexe d’Œdipe comme tel,

c’est ça dont j’ai dit que nous pouvions concevoir…

et qu’il était difficile de concevoir autrement

…à partir de la systématisation de LÉVI–STRAUSS :


  • qu’il fallait, si vous voulez, concevoir les instances du complexe d’Œdipe avec l’intensité que nous lui avons découvert, l’importance et la présence qu’il a dans le sujet auquel nous avons affaire,




  • qu’il fallait pour tout dire le concevoir comme un phénomène récent, terminal, si vous voulez, par rapport à ce dont nous parle LÉVI–STRAUSS,

et non comme un phénomène originel. C’est ce sur quoi j’ai fait porter l’accent de mon interprétation.

Didier ANZIEU
Cela me semblait donc être tout un faisceau de remarques qui s’appliquaient donc à des mécanismes

de la société, et dont nous pouvions trouver l’équivalence…

à moins que mes associations d’idées

ne relèvent aussi de rapports personnels

…il me semblait qu’on pouvait en trouver l’équivalence dans les mécanismes de la formation

du symptôme, sa transformation, son renforcement,

son déplacement, sa persistance, etc.
J’aurais voulu demander à M. LÉVI–STRAUSS

s’il se serait reconnu dans cette interprétation

que je donnais de son langage, s’il l’acceptait.
Et deuxièmement, si l’acceptant, il acceptait une conséquence, puisque lui voulait se placer au point de la psychologie collective, tandis qu’il pensait que nous nous placions au point de vue de la psychologie individuelle.
Si donc les mécanismes…

puisqu’il faut employer ce terme de la psychologie …sont jugés par lui comme étant les mêmes,

qu’il s’agisse de psychologie collective et de psychologie individuelle, est–ce parce qu’il est suffisamment frotté de psychanalyse qu’il employait ce concept ?
Ou bien est–ce que parce que nous avons affaire là

à une psychologie, si ce n’est populaire, du moins, suffisamment répandue chez les savants en sciences sociales ?
Est–ce que ses autres collègues utilisent, eux aussi, un pareil langage, ou bien est–ce contingent chez lui ? Et s’il y avait une réponse affirmative, c’est–à–dire s’il lui avait en effet semblé que la psychanalyse était une expérience peut–être privilégiée,

où la dynamique psychologique pouvait être observée et analysée, elle pouvait en quelque sorte servir

de modèle à la constitution de la psychologie collective ? Voilà la question que j’aurais voulu lui poser.
LACAN
Est–ce que vous avez lu…

parce que depuis le temps que je vous parle des Structures élémentaires de la parenté j’ai eu la surprise

de m’apercevoir que beaucoup de ceux auxquels j’aurais pu faire la confiance d’avoir au moins ouvert ce bouquin, s’en sont dispensés

…l’avez–vous lu ?
Didier ANZIEU
Je l’ai lu une année après sa publication

et je ne m’en suis pas rafraîchi la mémoire.
LACAN
Qu’est ce que ça vous a apporté à ce moment–là ? Était–ce à la fin de votre analyse ?
Didier ANZIEU – …
LACAN
Je crois que la question d’ANZIEU donne la mesure

de ce qu’il y a à rétablir dans tout cela.
Cela n’est tout de même véritablement pas facile…

je vois cela à l’expérience

…de faire la stéréoscopie des problèmes ici.
Comment pouvez–vous attacher tellement d’importance, cher ANZIEU, au fait que M. LÉVI–STRAUSS fasse intervenir dans son langage des mots comme ceux de compensation par exemple, dans le cas de ces tribus tibétaines ou népalaises, par exemple, où effectivement on se met à tuer les petites filles, ce qui fait qu’il y a plus d’hommes que de femmes.
Au bout du compte, vous sentez bien que le terme de compensation n’a vraiment qu’une valeur statistique.
Il faut tout de même tenir compte de ceci.

Nous ne pouvons pas ne pas lui accorder l’importance que les éléments numériques dans la constitution d’une collectivité interviennent. C’est un élément

de base dont il faut toujours tenir compte.
Un monsieur, nommé Monsieur DE BUFFON a fait

là–dessus des remarques très justes.
Ce qu’il y a d’ennuyeux c’est que dans l’échelle

des singes, à mesure que l’on met les pieds sur

un échelon, on oublie qu’il y a des échelons

au–dessous, ou bien on les laisse se pourrir.

De sorte qu’on n’a toujours qu’un champ assez limité à prendre dans l’ensemble de la conception.
Mais on aurait tort de ne pas se rappeler des remarques extrêmement justes qui ôtent leur portée à toutes sortes de questions pseudo–finalistes, les remarques qu’a faites BUFFON sur le rôle que jouent les éléments statistiques fonctionnant comme tels

dans un groupe d’individus, dans une société.
Ce sont des choses qui vont très loin et montrent qu’il y a des tas de questions qu’on n’a pas besoin de se poser, parce qu’elles se dispersent toutes seules, par suite de la répartition spatiale des nombres.

Ces sortes de problèmes existent encore, sont étudiés à certains niveaux démographiques auxquels LÉVI–STRAUSS

a fait une lointaine allusion.

BUFFON se demandait pourquoi les abeilles font

de si jolis hexagones. Il a remarqué que si l’on veut que la surface soit tout entière occupée, il n’y a pas d’autre polyèdre avec lequel on puisse faire quelque chose d’aussi pratique, d’aussi joli.
C’est une sorte de pression d’occupation de l’espace : ce doit être des hexagones. Il ne faut pas se poser des problèmes savants dans le genre :

« Est–ce que les abeilles savent la géométrie ? »
Vous voyez le sens que le mot « compensation » peut avoir dans ce cas–là : s’il y a moins de femmes,

il y aura forcément plus d’hommes.

Mais ça va plus loin quand vous parlez du terme

de finalité dans cette espèce – tout d’un coup – d’âme

qu’il a l’air, d’après vous, de donner dans son discours, à la société qui veut que la circulation d’une famille à une autre ça existe, qui s’arrange

de droite à gauche ou de gauche à droite.
Il est bien clair que là nous n’allons pas faire revenir toute la question de l’usage même du terme finalité, de ses rapports avec la causalité.

Il y a beaucoup de choses à en dire.

Et c’est presque une question de discipline d’esprit que de s’y être arrêté un instant.
Il est bien certain que la finalité est toujours plus ou moins impliquée sous une forme diversement larvée, dans toute notion causale elle–même, sauf à ce que précisément on mette les accents…

dans ce qu’on appelle la pensée causaliste

…sur quelque chose qui expressément s’y oppose

et affirme qu’elle n’existe pas.

Le fait qu’on y insiste prouve que la notion

est difficile à manier.
Mais en fin de compte de quoi s’agit–il ?
Quelle est l’originalité de la pensée qu’apporte LÉVI–STRAUSS dans la structure élémentaire ?
Il met l’accent de bout en bout sur ceci :

qu’on ne comprend rien à ce qui se passe dans

le phénomène observable, relevé, collecté depuis longtemps, concernant la parenté et la famille…

on ne peut rien en sortir, et on laisse

échapper tout ce qu’il y a de fondamental

…si on essaye, d’une façon quelconque, de le déduire d’une dynamique naturelle ou naturalisante quelconque.
C’est–à–dire…

ceci est très expressément exprimé dans ce livre, vous êtes d’accord MANNONI ?

…qu’il n’y a aucune espèce de sentiment naturel d’horreur concernant l’inceste.

Je ne dis pas que c’est là–dessus que nous pouvons nous fonder, je dis que c’est ce que LÉVI–STRAUSS dit.
Il n’y a aucune espèce de raison biologique,

et en particulier génétique, pour motiver l’exogamie

et il montre…

après une discussion extrêmement précise des données scientifiques que nous avons sur le sujet

…que dans une société par exemple…

et nous pouvons envisager des sociétés

autres que les sociétés humaines

…une pratique permanente et constante de l’endogamie

non seulement n’aura pas d’inconvénient, mais au bout d’un certain temps aura pour effet d’éliminer

les prétendues tares.
Il n’y a véritablement aucune espèce de déduction possible sur le plan naturel de la formation

de cette structure élémentaire qui s’appelle « l’ordre préférentiel ».
Car c’est sur l’accent positif de la chose,

sur le côté et la face positive de l’orientation

de l’alliance qu’il met l’accent :

toute orientation positive, toute orientation préférentielle comportant du même coup des accents négatifs,

c’est–à–dire des préférences a minima, c’est–à–dire

des choses absolument à éviter.
Et ceci, il le fonde sur quoi ?
Sur le fait que dans l’ordre humain nous avons affaire à l’émergence totale, je veux dire englobant tout l’ordre humain dans sa totalité, d’une fonction nouvelle. Elle n’est pas nouvelle en tant que fonction.
La fonction symbolique a des amorces ailleurs que dans

l’ordre humain, mais il ne s’agit que d’amorces,

l’ordre humain se caractérise par ceci que la fonction symbolique intervient à tous les moments et à tous les degrés

de son existence.
En d’autres termes, que tout se tient.
Que pour concevoir ce qui se passe…

ce qui nous est donné dans le champ de l’observation,

le domaine propre qui est de l’ordre humain

…il faut que nous partions de l’idée que cet ordre constituant une totalité, et la totalité dans l’ordre symbolique s’appelle un univers et est donné d’abord et dans son caractère universel, c’est–à–dire que ce n’est pas peu à peu qu’il se constitue quelque part une amorce de relation symbolique, un premier symbole : dès qu’il vient le symbole, il y a un univers de symboles qui englobe toute la question, si vous voulez, qu’on pourrait se poser, à savoir :
« Au bout de combien de symboles, numériquement, l’univers symbolique se constitue–t–il ? »
Il est peu probable que cette question puisse être résolue si aisément. Actuellement c’est une question qui reste ouverte [ Cf. « La lettre volée » ] . Mais si petit que soit le nombre que vous puissiez concevoir à l’origine, à l’émergence

de la fonction symbolique comme telle, dans la vie humaine,

ces symboles impliquent la totalité de tout ce qui est humain.
Tout se classe et s’ordonne par rapport aux symboles surgis, aux symboles une fois qu’ils sont apparus.

Est–ce que vous comprenez bien ?
C’est ça qui constitue la fonction symbolique chez l’homme.

Elle constitue un univers à l’intérieur duquel

tout ce qui est humain doit s’ordonner.

Ce qui se voit parfaitement en ceci que plus nous remontons à ce qu’on appelle les structures élémentaires

Ne disons pas primitives ce n’est pas pour rien qu’il les a appelées élémentaires : élémentaire est le contraire de complexe. Or, chose curieuse il n’a pas encore écrit « Les Structures complexes de la parenté »

Les Structures complexes c’est nous qui les représentons, elles se caractérisent en ceci qu’elles sont des structures beaucoup plus amorphes.
Mme BARGUES – Il a parlé des structures complexes.
LACAN
Bien sûr il les amorce, il en indique les points d’insertion mais il ne les a pas traitées.

Il a écrit le volume des structures complexes

de la parole, bien sûr il en parle. Elles sont beaucoup plus amorphes que les structures élémentaires.
Ce que les structures élémentaires montrent, c’est le lien absolument étroit de manifestations qu’on pourrait croire de luxe, à savoir :

toute une richesse d’inter–relations, d’interdits, d’interdictions, de commandements, de frayages préférentiels qui supposent un monde symbolique à proprement parler…

là je l’emploie dans le sens technique

de mode de nomenclature extraordinairement élevé

…vous voyez donc ce qu’on voit c’est que les termes de parenté réglant l’alliance, la ponctuant de tout un système de préférences et d’interdits, qui couvrent un champ beaucoup plus large et plus vaste dans les formes élémentaires que dans les formes complexes.
Tout cela montre que :



  • plus nous nous rapprochons, si vous voulez, non de l’origine mais de l’élément,



  • plus la structuration, l’ampleur, la richesse, l’intrication du système proprement symbolique de la nomenclature s’impose vaste et large.


En d’autres termes :

il y a beaucoup plus de termes de parenté, une nomenclature de la parenté et de l’alliance plus large dans les formes élémentaires de ce qui existe que dans les formes dites « complexes » c’est–à–dire élaborées dans des cycles culturels beaucoup plus larges, étendus.
C’est ça la portée de la remarque de LÉVI–STRAUSS, qui est une remarque fondamentale et qui montre

sa fécondité dans ce livre, en ce sens qu’à partir

de cela nous pouvons poser l’hypothèse que ce monde symbolique

puisqu’il se pose toujours comme un organisme symbolique formant à lui tout seul un univers, et même constituant l’univers comme tel, comme distinct du monde,

…que chacun de ces univers, puisqu’il est un tout,

doit être également structuré comme un tout,

c’est–à–dire former une structure dialectique qui se tient et qui est complète.
C’est ce qu’il démontre dans ce livre, où vous voyez que tout ce système de parenté s’ordonne en fonction de l’hypothèse fondamentale qu’il y en a de plus ou moins viables :


  • il y en a qui aboutissent à de petites impasses

à proprement parler arithmétiques, et qui supposent par conséquent de temps en temps des espèces de crises à l’intérieur de la société par des états sans issue, mais avec ce que ça comporte de ruptures, et puis des re–départs,


  • il y en a chez qui ça peut marcher plus ou moins longtemps.


C’est à partir d’une étude arithmétique, véritablement…

si vous entendez par arithmétique le fait non seulement de manipuler des collections d’objets, mais

de comprendre la portée de ces opérations combinatoires

…de tout ce qui va au–delà de toutes espèces de données qui puissent se déduire expérimentalement d’une sorte de rapport vital du sujet avec le donné de ce qui est à proprement parler aussi au niveau

de l’émergence du monde symbolique comme tel.
C’est sur des données en somme
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