Thèse présentée en vue d’obtenir








télécharger 3.29 Mb.
titreThèse présentée en vue d’obtenir
page8/103
date de publication20.01.2018
taille3.29 Mb.
typeThèse
b.21-bal.com > documents > Thèse
1   ...   4   5   6   7   8   9   10   11   ...   103

0.6Des ententes et des équivoques : l’architecture du discours


« La langue – écrit Rosi Braidotti en réfléchissant sur l’idée d’identité et sur ses possibles dépassements – n’est pas seulement un instrument de communication, mais est aussi un lieu d’échange symbolique qui nous lie à un réseau aussi léger que malléable d’équivoques médiates que nous appelons civilisation56. » Les communications entre les hommes, mais aussi les argumentations qui se construisent dans ces communications, sont imprégnées de ces équivoques : les mots jouent parfois sans même que le locuteur cherche le jeu de mots. Pour comprendre un discours, nous devons nous plonger dans son jeu continu d’équivoques et d’ententes, d’attentes et de souvenirs, de disciplines et de transgressions, ce jeu qui ravive la langue à tout instant. Et ces mouvements perpétuels qui témoignent de la vie des langages ne peuvent être saisis de l’extérieur qu’au moyen d’une alternance entre une lecture attentive aussi bien que jouissante et une reconstruction de la structure du discours dont nous sommes irréductiblement étrangers. Dans ma thèse, j’espère laisser transparaître le plaisir que j’ai pris en m’enfonçant dans ces sources, et j’essayerai de reconstruire la structure du discours socialiste fraternitaire. Par structure du discours, je n’entends rien de facilement définissable et surtout pas quelque chose dont on peut faire une intéressante théorie abstraite : la nature de la structure d’un discours est intimement liée au contenu du discours même. Par structure, je me limite à entendre l’enchaînement d’éléments basiques qui déterminent les explications des éléments secondaires.
L’analyse de l’armature du discours doit procéder à des questionnements continus de l’historien qui ne peut jamais oublier de chercher à comprendre la logique interne du discours dans son intégralité et dans sa contextualisation historique57. En d’autres termes, l’historien doit se plonger dans le discours en tenant en compte que : a. la pratique discursive faisait système avec d’autres pratiques ; b. les différentes parties du discours ont été aperçues par leurs auteurs comme cohérentes entre elles. Bien évidemment, tout discours politique présente des contradictions, mais l’analyse historique doit expliquer la façon par laquelle ces contradictions ont pu ne pas être pensées comme des contradictions ou la façon par laquelle elles ont pu apparaître comme des contradictions tolérables. Il s’agit donc de mettre en relation les différents éléments du discours pour saisir les sens qui se donnent réciproquement ; de considérer les entrelacements entre les mots pour chercher à embrasser le « tissu des signifiés58 ». Un tissu qui a pris forme dans un rapport continu avec des pratiques quotidiennes et des expériences exceptionnelles qui reçoivent et qui donnent des significations au discours.
La structure portante d’un discours n’est pas souvent évidente. Dans le discours socialiste fraternitaire, le langage républicain hérité de la Révolution se redéfinit en se superposant à une façon nouvelle de concevoir la société et l’histoire. Ce processus complexe et contradictoire de mise en forme, où perspectives et langages hétérogènes se heurtent, s’opère autour d’une série d’éléments fondamentaux qui ne sont jamais contredits et qui constituent les bases, par extension ou par analogie, pour la plupart des raisonnements. Ces éléments basiques ne sont pas des principes définis59, mais plutôt des logiques élémentaires ou encore, en utilisant une expression que j’utiliserai souvent dans les prochains chapitres, des oppositions ou dichotomies structurantes60.

Il y a une dichotomie profonde qui structure le discours socialiste fraternitaire : désordre / ordre ; cette dichotomie s’exprime aussi sous des formes analogues, parfois coïncidentes, ou se répercute dans d’autres en apparence éloignées : division / unité, inégalité / égalité, ignorance / connaissance, privilège / loi générale. A côté de ces oppositions structurantes, dans le noyau profond du discours socialiste fraternitaire, il faut considérer un autre élément essentiel : la conception progressiste qui non seulement oriente historiquement les oppositions citées, mais qui modèle également l’idée d’une société dans l’histoire.

Je viens de synthétiser en quelques lignes le noyau profond du discours socialiste fraternitaire ; bien évidemment il ne peut être réduit à cette série d’oppositions et à l’orientation historique qui le caractérise. Tout au contraire, ce qui doit retenir notre attention et notre intérêt, c’est l’articulation et l’interprétation dans le débat politique et dans le conflit social de ces éléments basiques et dépouillés. L’objet de mon analyse n’est pas une théorisation systématique, c’est un discours, c’est-à-dire un ensemble de conceptions ou croyances, d’émotions collectives, de tentatives de théorisations systématiques.

Le discours n’est pas systématique mais plutôt un ensemble d’éléments qui font système ou, en d’autres termes, qui constituent un champ où toute variation d’un élément implique des variations dans tous les autres. Le discours ne se constitue pas d’une façon rigoureuse à partir de certains éléments clairement définis mais il naît de superpositions historiques et, à cause de son enracinement dans les conflits sociaux, il évolue d’une façon continue. C’est pour cette raison que j’ai dressé une petite liste de dichotomies structurantes plutôt que de concepts fondamentaux : l’idée d’ordre chez les socialistes fraternitaires n’est pas définie ou définissable, elle prend forme par rapport au désordre, aussi bien que, à son tour, l’idée de désordre n’est pensable qu’en fonction de l’ordre et de son absence. Le propre d’une dichotomie ou d’une opposition est de ne pas être un couple de concepts mais une logique, une façon d’interpréter, de classer les objets et les expériences. Il ne s’agit pas bien évidemment d’une logique abstraite et hors de l’histoire : l’opposition ordre / désordre trouve ses racines dans la terreur de la dissolution individualiste, dans la concurrence économique, dans l’idée de Raison, dans la transformation de l’espace urbain, dans la crise de certaines normes morales.
C’est justement pour saisir le discours politique comme une structure de logiques interprétatives, comme un cadre matriciel, que j’ai choisi, à la différence de la presque totalité des études consacrées au socialisme de la période, de ne pas me concentrer sur un auteur ou un courant particulier mais de considérer un ensemble hétérogène de penseurs et de militants témoignant d’une même perspective. Je ne crois pas que la pensée politique, religieuse ou sociale, de Pierre Leroux coïncide avec celle de Louis Blanc, que les argumentations de Pecqueur se confondent avec celle de Buchez, que les articles de L’Atelier ne se distinguent pas de ceux du Populaire de 1841. Sensibilités diverses et divergences politiques sont indéniables ; les polémiques et les disputes entre les hommes et les journaux ne sont bien sûr pas à sous-estimer. Je crois que cet ensemble hétérogène acquiert dans une perspective historique une homogénéité de fond, constituant un des foyers d’élaboration d’une nouvelle culture politique. Son homogénéité de fond apparaît aussi dans une comparaison avec d’autres courants politiques de l’époque : leur redéfinition de la politique à partir de la question sociale les sépare des autres républicains ; leur volonté de penser la politique comme instrument majeur de la réforme sociale les éloigne des fouriéristes et des autres réformateurs sociaux. C’est dans leur ensemble qu’il faut considérer les socialistes fraternitaires, dans leur perspective commune au-delà des originalités ou des bizarreries particulières, afin de saisir une configuration d’une culture politique en définition. Afin de saisir une manière d’interpréter la société et l’histoire à un moment précis.

Les réseaux de significations évoluent, s’entrecroisent, se superposent, dans une redéfinition permanente. Dans ce mouvement continu, les discours politiques du passé nous apparaissent dans leur irréductible altérité, une altérité qui les empêche de pouvoir nous parler directement et qui semble finalement les empêcher aussi de nous enseigner quoi que ce soit. Leur étude peut toutefois nous aider dans la tâche infinie de libérer nos rêves du poids de toutes les générations passées qui les hantent. Nous aider dans l’entreprise irréalisable de maîtriser véritablement notre rêve.

1   ...   4   5   6   7   8   9   10   11   ...   103

similaire:

Thèse présentée en vue d’obtenir iconThèse présentée en vue de l'obtention du grade de

Thèse présentée en vue d’obtenir iconThèse présentée

Thèse présentée en vue d’obtenir iconTHÈse présentée par

Thèse présentée en vue d’obtenir iconTHÈse présentée à Nancy

Thèse présentée en vue d’obtenir iconTHÈse présentée par

Thèse présentée en vue d’obtenir iconTHÈse présentée et soutenue publiquement le

Thèse présentée en vue d’obtenir iconThèse présentée par Sylvie kerger

Thèse présentée en vue d’obtenir iconThèse Présentée à la Faculté de Pharmacie de Montpellier

Thèse présentée en vue d’obtenir iconThèse pour obtenir le titre de

Thèse présentée en vue d’obtenir iconThèse pour obtenir le grade de








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
b.21-bal.com