Démarches systémiques & géographie humaine








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totalisante que R. Brunet appelle de ses vœux ? Et de quels supports (qualitatifs ? quantitatifs ?) peut-elle se prévaloir ? En bref, comment traduire cette conception « énergétique » en données empiriques ? Notre auteur a beau en appeler à des « cas concrets » et se revendiquer d’une « praxéologie », c’est-à-dire d’une recherche fondée sur la pragmatique de situations identifiées et identifiables, il n’y a dans l’extrait cité rien qui permette justement une application ou une traduction de la théorie énoncée. Prise pour elle-même, elle relève du « discours irréfutable » que dénonce son auteur... Ailleurs dans Le Déchiffrement du Monde, R. Brunet revient à de nombreuses reprises sur cet énoncé systémique « énergétique », reformule son schéma, le transpose, etc., mais il ne nous semble pas réussir plus avant à articuler cette formulation théorique (et les vibrantes prétentions à la falsifiabilité et à la mesure qui l’accompagnent) aux innombrables exemples discursifs, photographies légendées, documents divers, qui forment le contrepoint empirique de l’ouvrage. En définitive, le systémisme brunétien, absolument nécessaire à l’entreprise théorique très ambitieuse développée par cet auteur, peine à prendre sens autrement que comme pétition de principe.

La théorie pinchemélienne apparaît moins soucieuse d’épouser les principaux attributs de la théorie systémiste. Nous avons déjà souligné que son principal emprunt à celle-ci résidait dans l’idée de solidarité des composantes « géonomiques »70 (lieux centraux, réseaux et « trames ») de l’espace. Ici, il serait important de souligner la très grande proximité avec la pensée haggettienne : les structures « géonomiques » sont équivalentes au triptyque canaux / nœuds / surfaces évoqué dans l’extrait que nous avons donné de L’analyse spatiale en géographie humaine. Dans un cas comme dans l’autre, on met en avant la production par les sociétés d’infrastructures (des centres, des réseaux, des formes de divisions aréolaires : pavages, surfaces, territoires) assimilables à des formes spatiales (ou géonomiques) interprétables par le formalisme géométrique point / ligne / surface. L’articulation entre les infrastructures effectives, matérielles, et les formes spatiales, n’a rien de contingent, ni pour Peter Haggett, ni pour les Pinchemel, ni pour Roger Brunet d’ailleurs : les centres « sont » des points, les réseaux « sont » des lignes, etc. Dans une telle acception, la spatialité n’est pas simplement une modalité d’existence de la matérialité : elle est effectivement une production, ne serait-ce que par les opérations de « dimensionnement » inhérentes à l’établissement des infrastructures sur lesquelles insistent tant les Pinchemel.

L’ensemble de ces explicitations était sans doute nécessaire pour mieux comprendre l’enjeu de l’expression « système spatial » pour ces différents théoriciens, et plus particulièrement pour les auteurs de La Face de la terre : les trois types de structures géonomiques, du fait de leur ancrage matériel, de leur forte inertie (on ne modifie pas aisément un parcellaire agricole, le tracé d’une route, ou a fortiori l’emplacement d’une ville) et de leur profonde solidarité, forment, à une certaine échelle, un ensemble intégré et doté d’une forte inertie morphologique, pour lequel la métaphore systémique apparaît finalement assez parlante. Il convient cependant de saisir qu’il s’agit là d’abord et avant tout, chez P. & G. Pinchemel en tout cas, d’un systémisme des formes spatiales (ou géonomiques) — même si on présuppose forcément une production sociale préalable. Outre leur forte cohésion, ces « objets » ont d’autres caractéristiques relevant de la TSG : l’homéostasie (ces structures ont une forte inertie, qui confine à l’irréversibilité), la hiérarchisation (nous avons affaire à des systèmes fonctionnant un peu sur le modèle de la poupée gigogne). Ils anticipent même (bien que de façon totalement intuitive) des apports conceptuels « tardifs » du systémisme : par leur capacité à intégrer des structures héritées de systèmes antérieurs, les systèmes spatiaux pincheméliens manifestent une forte résilience71 ; et lorsque nos auteurs affirment que « Du domaine/ferme à la ville/région urbaine multimillionnaire la structure est, toutes choses égales, la même » (p. 187), nous pourrions suggérer la congruence d’une telle assertion avec les propriétés des objets fractals, ces entités géométriques complexes qui conservent la même forme quelle que soit l’échelle à laquelle on les considère72. Cette fractalité des systèmes spatiaux pincheméliens est assez bien imagées par les deux figures illustratives que nous avons extraites de La Face de la terre.

Par certains aspects, l’usage de l’idée de système chez les Pinchemel renvoie à la théorie systémique. Par d’autres aspects, leurs « systèmes spatiaux » sont hétérodoxes : ils n’ont guère de variété à offrir et subissent d’énormes contraintes de forme ; leur reproduction passe par des systèmes socio-économiques qui les dépassent ; etc. Il est donc essentiel de souligner à quel point il s’agit d’un libre emprunt aux conceptions systémiques, inséré dans une entreprise théorique d’une ampleur considérable, peu soucieuse de « coller » à une doctrine extérieure ; il s’agit en effet ni plus ni moins que de faire une théorie de la géographie, au sein de laquelle les systèmes spatiaux et la question de la mise en espace des sociétés humaines jouent un rôle déterminant. Des réflexions assez voisines existent chez Roger Brunet, mais elles s’inscrivent davantage dans une dimension « production de l’espace » que dans une dimension « systèmes spatiaux ». En outre, comme chez R. Brunet, l’élaboration théorique suppose qu’il y a des systèmes spatiaux partout, à toutes les échelles. À la limite, il devient difficile de préciser quel objet géographique ne serait pas un système spatial. Cette ubiquité finit par devenir problématique : si tout est système spatial, alors à quoi sert ce concept, puisque il peut tout désigner. Ceci pose le problème bien connu des concepts surdéterminés : quand un concept s’applique à tellement de choses qu’on ne voit pas ce qui peut lui échapper (dans son champ disciplinaire), alors il ne discrimine plus rien. Il est tout ; tout est lui. Peut-il alors servir à quelque chose ?

Jumelles dans leur visée et leur métaphysique, contemporaines en termes de publication, La Face de la terre et Le déchiffrement du monde adoptent une référenciation systémique lâche (pour des raisons différentes), qui fait l’économie d’un usage théoriquement et méthodologiquement scrupuleux de la théorie du système général. Leur en faire le reproche serait ingénu et incongru. Il est toutefois important de mesurer le fossé qui sépare ces entreprises de théorie géographique des efforts d’utilisation scrupuleuse de la TSG mis en œuvre dans les années 1975-1985 pour rendre compte d’objets nettement plus circonscrits. Cette divergence a même pu générer une ébauche de controverse scientifique, que nous allons évoquer désormais.

B Systèmes spatiaux et systèmes spatialisés

En 1979, Franck Auriac et François Durand-Dastès ont publié dans les Brouillons Dupont un texte intitulé « Réflexions sur quelques développements récents de l'analyse de systèmes dans la géographie française »73. Ils y développaient une position nettement différente quant à l’utilisation de la démarche systémique en géographie :

* « L’analyse de système » est conçue ici comme une « technique d’explication des localisations », car certains objets géographiques ne sont pas là où ils devraient être : « Le ghetto noir central des grandes villes des Etats-Unis peut en effet être considéré comme “paradoxal” dans la mesure où l’on y voit des populations pauvres résider dans des bâtiments souvent dégradés sur des terrains situés près du centre, et qui atteignent donc des valeurs très élevées » (p. 71). D’autres objets géographiques existent en contradiction totale avec les forces économiques dominantes, qui devraient les détruire (ainsi le vignoble languedocien). Il y a donc toujours contradiction ou paradoxe : paradoxe de localisation, paradoxe d’existence. L’approche systémique est présentée alors, dans le sillage d’Yves Barel et de son maître livre, Le paradoxe et le système, comme un moyen d’expliciter ce qui apparaîtrait paradoxal (ou contre-intuitif) dans une démarche d’explication classique... Les auteurs le formulent ainsi :

L’analyse de système apparaît comme une technique d’explication des localisations, comme une partie de l’analyse des localisations si l’on préfère. On peut en effet dire que si un phénomène spatial existe, c’est qu’il correspond à un système relativement stable en raison de ses propriétés homéostatiques. Le maintien paradoxal du vignoble languedocien comme des ghettos noirs centraux est précisément dû à l’existence de tels systèmes. En allant un peu plus loin, on peut dire que l’analyse des localisations exige que l’on réponde à la question « pourquoi tel phénomène se rencontre-t-il là et pas ailleurs ? » et que l’analyse de système aide à fournir la réponse.74

Les exemples choisis semblent exclure que l’analyse de système en géographie puisse porter sur n’importe quel « être géographique » : une exploitation agricole ordinaire, une commune ordinaire, un vignoble d’appellation, etc., sont trop intégrés dans des systèmes englobants pour qu’il soit très opératoire de les construire comme des systèmes. Mais là n’est peut-être pas le clivage principal : après tout, au niveau des principes généraux (et non des exemples), les positions seraient conciliables. L’essentiel est ailleurs, dans le statut que l’on prête à l’espace.

* Ainsi, les auteurs peuvent écrire quelques pages plus loin :

Ce qui précède explique bien que les systèmes considérés peuvent être dits « géographiques » ou « spatiaux ». Plus exactement, on a affaire à des phénomènes de spatialisation de systèmes qui restent fondamentalement économiques et sociaux. Il est utile de se donner pour hypothèse de travail la recherche de la manière selon laquelle un système se spatialise plus ou moins. Dans la mesure où l’espace est une condition sine qua non de l’existence d’un système économique on dira que celui-ci est « spatialisé ». Certes, on ne peut assigner à l’espace un rôle premier : ce sont les relations d’ordre économique et social qui, dans leur combinaison systémique, provoquent son émergence. Mais la spatialisation du système peut tendanciellement provoquer un changement radical, décisif.75

Après avoir parlé de « systèmes spatiaux », ils réajustent la terminologie et préfèrent l’expression « systèmes spatialisés ». La rectification n’est pas byzantine. Il y va du statut de l’espace dans la recherche géographique : la position développée ici renvoie à un débat très vaste, qui agite la géographie française depuis une vingtaine d’années, à propos de l’autonomie de l’espace géographique. Les deux auteurs réaffirment l’un des principes forts de la thèse de Franck Auriac : il n’y a de systèmes qu’économiques et sociaux. L’idée qu’un système puisse être en soi, en quelque sorte originellement « spatial » est exclue d’emblée. L’espace géographique est produit par des systèmes économiques et sociaux, il n’a pas d’autonomie de ce fait et Franck Auriac affirme qu’il est « second ». Comme le laisse entendre la dernière phrase de la citation, cela ne veut pas dire que l’espace produit est passif, ou qu’il est un simple « reflet » inerte du système socio-économique qui l’a produit : il rétroagit sur le système qui l’a engendré76, pouvant même « tendanciellement provoquer un changement radical, décisif ». Cela ne suffit pas à en faire une entité autonome.

De surcroît, les travaux de Frank Auriac incitent à penser que cet espace produit est d’une caractérisation peu évidente : il n’est pas directement visible ou matérialisable, et il ne suffit pas (loin s’en faut !) d’aller examiner des photographies aériennes ou des cartes topographiques pour pouvoir en dire quelque chose... Le mouvement même de la thèse de Franck Auriac corrobore ce caractère « second » et fort complexe de la définition de l’espace produit : ce n’est qu’après avoir « décortiqué » le système socio-économique que, dans une dernière partie, l’auteur s’attaque à l’espace produit, qui donne lieu aux analyses les plus fines, les plus personnelles, de l’ouvrage.

Toute la corporation géographique ne s’est pas forcément retrouvée dans cette façon de restreindre la terminologie, de circonscrire la référence systémique et de considérer l’espace. Dans un texte de 1986 intitulé « De l’analyse systémique de l’espace au système spatial en géographie », Philippe Pinchemel et son « disciple » Guy Baudelle ont engagé la polémique avec Franck Auriac et François Durand-Dastès :

La géographie a trouvé dans la théorie du « système général » une aide précieuse : en effet, « les systèmes sont d'une utilité fondamentale pour penser et décrire l'interaction spatiale » (Durand-Dastès, 1984). Certains estiment même que « toute analyse géographique est d'essence systémiste, car elle insiste sur l'importance des interactions » (Guermond, 1983). Il n'est donc pas étonnant que « les premiers modélisateurs conscients [...] furent les géographes » (Le Moigne, dans Géopoint 1984).

Aujourd'hui, les travaux qui s'inspirent de la logique des systèmes apparaissent plus nombreux et plus sophistiqués. Une critique peut cependant être faite à ce type de recherches couramment menées en géographie humaine : elles délaissent trop souvent la réalité morphologique de l'espace. Les études systémiques, fortement inspirées par les méthodes quantitatives et reposant sur une information statistique, économique ou démographique, abondante et toujours plus fine, ont évolué vers une trop grande abstraction. L'espace n'est plus que le simple support d'activités et de phénomènes dont on cherche à modéliser la distribution, comme le fait observer H. Reymond : « Dans nombre d'études proposées par des géographes, le système étudié ne constitue qu'un ensemble globalement traité [,..]. Les seules références a l'espace y sont l'aire territoriale, qui n'intervient pas réellement dans l'analyse (c'est un support), et les caractéristiques des objets localisés »77.

C'est ce que montre bien l'une des rares thèses reposant sur la théorie des systèmes, celle que F. Auriac a consacrée au vignoble languedocien. Dans ce travail très séduisant, l'auteur montre la constitution du vignoble en système pour en expliquer la permanence. Il met en valeur le rôle de l'espace dans le système économico-social dont il est à la fois le produit et l'agent de reproduction. Aussi Auriac préfère-t-il parler de « système spatialisé » plutôt que de « système spatial » : en effet, c'est le système économique et social qui produit un espace pour durer. La démonstration est convaincante, mais un tel système demeure sans visage, sans réalité : on chercherait en vain à voir cet espace viticole, sinon dans de fugitives descriptions. Ce silence est d'ailleurs volontaire et assumé par l'auteur : l'objet de la géographie « n'est pas dans le réel », l'objectif de l'étude est de « saisir l'espace dans les processus systémiques plus que dans les formes ».

[...]

Les « systèmes spatiaux » existent en tant que tels, et non pas seulement comme traduction spatiale d'un système économique. L'idée nécessite un changement d'échelle, de perspective, et notamment la prise en compte de la réalité physique de l'espace. Reconnaître que l'organisation de l'espace languedocien est le produit de la « spatialisation » d'un système économique n'empêche pas de concevoir que cet espace produit forme un système en soi grâce à l'inscription dans l'espace de formes à forte inertie. L'expression, « système spatial » n'est donc pas abusive : il faut reconnaître l'autonomie de l'espace. Chez Auriac, l'espace viticole semble ne servir que de support — bien que l'auteur soutienne que la « spatialisation » du système fait perdre à l'espace cette fonction purement passive —, parce que sa physionomie n'est que trop rarement évoquée. « Espace et système ne se séparent pas », écrit R. Brunet. Nous dirions plus volontiers : « l'espace est un système » L'analyse de systèmes devient donc indispensable et ne saurait être réduite à un rôle de technique d'explication des localisations, comme le voudraient Auriac et Durand-Dastès.

Guy BAUDELLE & Philippe PINCHEMEL78

Il est important de comprendre les tenants et les aboutissants de la critique ou des « regrets » exprimés par ces deux contradicteurs :

* ils craignent (tout en reconnaissant son rôle premier) qu’à trop mettre l’accent sur le système socio-économique producteur d’espace, on finisse par oublier ce dernier ; ce faisant, ils font « comme si » leur acception du mot « espace » correspondait exactement à celle des auteurs systémistes qu’ils critiquent. Le lecteur de ce cours devrait avoir, à ce stade du texte, une vision relativement claire du concept d’espace pinchemélien. Ça n’était pas forcément le cas des systémistes au milieu des années 1980 et a fortiori de Franck Auriac au moment de la soutenance de sa thèse en 1979 ! De surcroît, il est à noter que de nombreux lecteurs de ce dernier ont privilégié les développements socio-économiques contenus dans sa thèse au détriment de sa réflexion sur la spatialité. Tel semblait être le cas de P. Pinchemel et G. Baudelle en 1986 — sans doute parce qu’il n’y a pas tant de congruence que cela entre les conceptions de l’espace développées de part et d’autres... C’est ce que nous allons essayer de clarifier.

* Ils regrettent l’abstraction du propos d’Auriac (« un tel système demeure sans visage, sans réalité ») et le fait que l’on ne puisse pas « voir cet espace viticole ». Il est manifeste que pour eux la géographie ne doit pas se départir de sa culturelle matérialiste et de son attachement au « visible ». En tout état de cause, il y a incompatibilité épistémologique sur ce point entre l’une et l’autre position.

* Leur attachement au « visible » explique le prix qu’ils accordent à l’examen de la « réalité morphologique de l'espace ». Mais de quoi s’agit-il exactement ? Le texte ne l’explicite pas directement, mais lorsque l’on connaît un peu les écrits de Philippe Pinchemel, on imagine qu’un espace viticole appelle pour eux examen des semis d’exploitations, des distributions de villages (structures de peuplement), des réseaux de routes et chemins (structures linéaires), des parcellaires, des structures d’administration du vignoble (pavages), etc. Leur font défaut ces structures spatiales éminemment matérielles et la plupart du temps visualisables qui confèrent une forme ou des formes à un espace géographique. Philippe Pinchemel et Guy Baudelle sont bien obligés de concéder que l’on ne peut pas reprocher à Franck Auriac d’avoir négligé ces formes spatiales, puisqu’il les a récusées dans son projet de recherche : c’est le sens de la dernière phrase de l’avant-dernier paragraphe : « Ce silence est d'ailleurs volontaire et assumé par l'auteur : l'objet de la géographie “n'est pas dans le réel”, l'objectif de l'étude est de “saisir l'espace dans les processus systémiques plus que dans les formes”. » à ce niveau, les positions sont incommensurables ; elles renvoient à des façons de faire de la géographie que l’on ne peut pas concilier.

* Plus encore, dans le dernier paragraphe cité, les regrets débouchent sur un contre-pied théorique notable, et ce dès la première phrase : « Les “systèmes spatiaux” existent en tant que tels, et non pas seulement comme traduction spatiale d'un système économique. » Par cette affirmation, P. Pinchemel et G. Baudelle s’opposent résolument à F. Auriac et F. Durand-Dastès. La suite va un peu plus loin dans la contradiction : « il faut reconnaître l'autonomie de l'espace », puis « l'espace est un système ». Par ces affirmations retentissantes, P. Pinchemel et G. Baudelle se revendiquent clairement d’une position souvent taboue parmi les géographes des années 1970, et qui n’avait pas encore trouvé avec La Face de la Terre (1988) une expression abondamment développée et illustrée. Il est important de comprendre avec netteté ce qui sous-tend la position de nos deux polémistes.

Qu’est-ce qui peut fonder cette idée d’une « autonomie de l'espace » ? La clé est dans le texte, lorsque les auteurs affirment : « cet espace produit forme un système en soi grâce à l'inscription dans l'espace de formes à forte inertie »79. De quoi s’agit-il ? Si P. Pinchemel et G. Baudelle reconnaissent le rôle premier d’un système socio-économique, ils insistent sur le fait que celui-ci produit des formes spatiales : parcellaires, semis de peuplement, réseaux (constituant précisément ces structures spatiales ou géonomiques évoquées précédemment). Or, et c’est là l’essentiel, ces formes peuvent survivre au système qui les a engendrées. À la fin de leur article, incidemment, les auteurs en donnent un exemple à propos du système minier, qui fait office de cas d’étude : lors de la mise en place du système minier, les anciens parcellaires agricoles ont été réemployés dans la délimitation des habitations des mineurs, les corons. De ce fait, la trame d’appropriation de l’espace est héritée d’un système socio-économique agricole disparu, mais qui, en quelque sorte, survit de manière relictuelle via les formes spatiales qu’il avait générées... Le chapitre IX de La Face de la terre (consacré aux systèmes), comme nous l’avons déjà signalé, abonde d’exemples de ces formes spatiales héritées : il suffit de se reporter aux pages consacrées aux « propriétés des systèmes spatiaux » p. 190-193 de la dernière édition. On retrouve chemin faisant une conception résiliente des structures géonomiques, qui était donc déjà la clé de voûte de la théorie pinchemélienne de la spatialité au milieu des années 1980. Il convient de signaler l’importance de la contribution apportée par Guy Baudelle au travers de ses travaux sur le « système minier »80, qui apportent à la théorie des systèmes spatiaux une mise à l’épreuve empirique. Ses analyses concernant la pérennité du « système spatial minier » après la fermeture des Houillères sont particulièrement suggestives et mériteraient que l’on s’y attarde plus avant...

Comprendre cette idée de formes à forte inertie permet de re-situer les réticences de P. Pinchemel et G. Baudelle vis à vis du travail de Franck Auriac. Il n’est pas de notre intention de jouer les arbitres et de prendre parti dans cette controverse intellectuelle : il s’agissait simplement de donner au lecteur une idée des débats qui ont pu animer la géographie française dans les années 1980 à propos de l’usage des notions de système et d’espace en géographie.

C De quelques errements...

L’utilisation du concept de système en géographie n’est pas allée sans quelques dérives sur le plan de la rigueur. Certains exemples de la première partie de ce cours (donnés à titre d’illustration ou explicités longuement) permettent d’esquisser le « risque » potentiel inhérent aux productions « labellisées » systémistes : bien que d’un abord souvent ardu, les productions portant l’estampille de la TSG fascinent. Les schémas sagittaux et autres « schémas de système », pourvu qu’ils soient très généralistes et conséquemment munis de flèches (filant dans tous les sens), accréditent, voire impatronisent un sentiment de sérieux, ou de synthèse, ou de cérébralité. Sans trop réduire les effets de sens de la forme « schéma », on pourrait émettre l’idée qu’elle signifie communément quelque chose de définitif, d’accompli. Or une telle appréhension est en contradiction frontale avec les prescriptions méthodologiques du systémisme : le schéma n’est qu’une étape dans la réflexion, un modèle provisoire qui devra déboucher sur autre chose : des simulations, des « scénarios », etc. Plus largement, il y a un sérieux risque de mystification intellectuelle, qui n’est pas spécifique aux « schémas de système », mais qui les concerne tout particulièrement : aucune production de ce type ne devrait être considérée comme une fin en soi, comme un résultat auto-suffisant ; et surtout, toute production de ce type doit être examinée scrupuleusement, tant du point de vue de sa logique interne que du point de vue du référentiel empirique dont elle propose une interprétation.

La démarche systémique, d’une manière générale, est assez inconciliable avec les réflexions hâtives. Le corollaire de ceci est que l’examen d’un travail empirique labellisé systémique doit être tout aussi lent et scrupuleux. Afin de ne pas rester dans un mode prescriptif, nous avons fait figurer à la page suivante un document qui collationne dans l’article de Franck Auriac et François Durand-Dastès, « Réflexions sur quelques développements récents de l'analyse de systèmes dans la géographie française », la plupart des matériaux (texte et « schéma de système ») servant à présenter sous une forme systémique le « système du ghetto noir central ». Nous voudrions, dans les prochains alinéas, examiner très soigneusement cette tentative, dans l’espoir que cette analyse critique puisse servir de modèle à un lecteur découvrant un autre « document systémique » et voulant le décortiquer d’un peu plus près.

Le document disponible ci-après est donc constitué d’un « schéma de système » utilisant le formalisme sagittal et d’explicitations discursives extraites de l’article (compilées sans que l’exhaustivité soit absolue). Le paragraphe liminaire, déjà cité dans ce cours, « pose le problème » de la localisation paradoxale des ghettos noirs, problème qui trouve sa solution, selon les auteurs, dans le fonctionnement systémique des ghettos. L’administration de la preuve utilise le schéma comme pièce maîtresse. Ailleurs dans l’article, F. Durand-Dastès et F. Auriac prennent le soin d’expliciter les codes sémiologiques qu’ils ont utilisés : la représentation du « système » proprement dit n’occupe que la partie inférieure du schéma. En effet, le « système du ghetto noir central » n’a pas d’existence trans-historique : il a émergé à un moment précis, « au cours d’une phase historique unique et non reproductible, où les éléments aléatoires jouent un rôle parfois important »81. Cette catastrophe (dans le sens systémique du mot), qui revêt un caractère extrêmement événementiel d’un point de vue historique, opère la catalyse de processus précurseurs, qui à ce moment-là, entrent en interaction et « font système » ; de là l’expression de « systémogénèse » qu’utilisent les auteurs, et qui est très nettement identifiée sur le schéma. Elle a lieu avec l’arrivée massive de populations noires, conjointement avec des « ventes de panique », ces deux processus étant juxtaposés sur le schéma, mais articulés dans le texte.



F. Auriac et F. Durand-Dastès (1981)

La systémogénèse se produit assez rapidement ; dans un cas au moins, celui de Harlem, elle est déclenchée et facilitée par une crise spéculative : comptant sur des achats d’immeubles à l’extrémité des lignes de métropolitain récemment construites, des investisseurs construisent de nombreux immeubles pour les mettre en location. La capacité de logements ainsi créée excède les besoins, notamment en raison d’une crise économique, et des spéculateurs essaient de réaliser des profits malgré tout en logeant des Noirs pauvres avec une très forte densité d’occupation de logements. Ces spéculateurs favorisent les ventes de panique qui leur permettent de mettre en place le peuplement noir en réalisant des profits non négligeables.82

Toute la partie supérieure du schéma correspond donc à une période pré-systémique, durant laquelle se mettent en place les facteurs ayant rendu possible cette systémogénèse et, partant, l’émergence de ces ghettos-systèmes. Les auteurs ont fait figurer une « flèche du temps » permettant de saisir l’enchaînement diachronique des événements ayant débouché sur la systémogénèse. Ceci énoncé, nous pouvons pleinement caractériser le statut des cellules de texte incluses dans l’ensemble du schéma : il s’agit non pas d’éléments (au sens systémique du terme) mais de processus ; et ces processus ne sont pas relié par des flux (ce qui serait absurde !) mais par des relations de cause à effet (de 2 types). Nous n’avons donc pas affaire à une modélisation systémique standard éléments / flux mais à quelque chose d’un peu hétérodoxe : une modélisation en termes de processus. Après tout, cela n’a pas grande importance en soi ; la fidélité méthodologique bornée n’est pas forcément une qualité. En revanche, on pourra considérer comme plus problématique le maintien de la flèche du temps au-delà de la systémogénèse, dans la mesure où l’emploi des flèches dans la section « système » ne respecte plus du tout la convention diachronique linéaire. En quelque sorte, dans la conception systémique de l’article, dès lors qu’il y a « système », il n’y a plus réellement de diachronie globale ou d’« histoire », dans la mesure où est instaurée une entité qui résiste à tous les changements susceptibles de la modifier profondément. Ce n’est pas très important, mais c’est un peu gênant.

La systémicité de la présentation est légitimée principalement par les « boucles de rétroaction », figurée sur le schéma et détaillées dans le texte d’accompagnement : une fois que le système est constitué, des processus en engendrent d’autres, qui en engendrent d’autres, qui finissent par renforcer les processus « initiaux » (encore que ce qualificatif ne soit pas très heureux, puisqu’il n’y a plus de causes premières dans la phase systémique). En somme, les processus à l’œuvre s’auto-entretiennent, rendant impossible des « solutions alternatives ». Cette manière de raisonner n’est pas très éloignée de l’idée vernaculaire de cercle vicieux. On pourra noter que les auteurs n’ont pas imaginé nombre de « freinages » susceptibles de contrecarrer le statu quo. L’exemple de « boucles de rétroactions négatives » donné dans le texte (troisième paragraphe du document) n’est guère convaincant, et pour tout dire assez embrouillé. On pourrait même douter que les « étés chauds des années soixante » aient été à même d’avoir l’effet (très vague) que leur prêtent les auteurs.

En fait, les principaux problèmes que posent cet exemple ne viennent pas de l’impureté de sa conception théorico-méthodologique, mais du matériau empirique mobilisé et des effets de sens conférés par les choix de représentation. Constatons d’abord que la seule entrée du système que les auteurs ont fait figurer, « entrée fondamentale », est la « perspective raciste ». On n’en sait guère plus sur ce dont il s’agit. Le modus operandi de cette entrée consiste 1°) à « dégrader l’image du quartier », certes, mais à l’intérieur même du système et non de façon externe et 2°) à « bloquer les solutions alternatives », lesquelles demeurent fantomatiques, et dans le schéma, et dans le texte. Faiblesse de représentation liée aux dimensions forcément restreintes du schéma et de l’article, arguera-t-on. Sauf que l’on ne peut guère être convaincu de l’auto-suffisance explicative de ce qui est ici représenté. Il en va de même pour le processus appelé « peur ». Qui a peur ? De qui ? De quoi ? Si l’on prend au sérieux la représentation, cette « peur » est interne au système. Il faut donc déduire de ce qui est représenté que la « position centrale des populations Noires/pauvres » génère de la « peur » chez les habitants du ghetto-système, c’est-à-dire les « populations Noires/pauvres », ce qui freinerait la « position centrale des populations Noires/pauvres ». Un tel énoncé est, en l’état, absurde. Si l’on poursuit l’examen des relations, d’autres motifs de perplexité apparaissent. Ainsi, la « position centrale des populations Noires/pauvres » engendrerait un « prix élevé du sol » qui en retour freinerait la « position centrale des populations Noires/pauvres ». Si la deuxième assertion se comprend aisément, la première paraît à première vue absurde ; ou alors il faut repenser la chaîne causale en énonçant que la « position centrale des populations Noires/pauvres » entraîne la « profitabilité de certaines activités à localisation centrale », qui entraîne un « prix élevé du sol ». C’est déjà plus convaincant. Mais quelles activités ? Et dans quel contexte ? Légal ? Illégal ? L’article ne permet pas de répondre à ces questions, et ce d’autant plus que les quelques considérations sur l’économie américaine des années 1960-1970 qu’il développe sont entachées d’un grand flou artistique.

Ces problèmes de représentation mettent en tension l’effet de sens global du schéma en regard des explications causales de détail qu’il mobilise (et qui sont très largement problématiques). Quel effet global ? Le lecteur « rapide » appréhende via le schéma un système quasiment fermé, « comprimé » par une « entrée primordiale » qui contribue un peu plus à le forclore, à le confiner. Or, qu’est-ce qu’un ghetto, sinon un lieu coupé de l’extérieur, où sont cantonnées des populations condamnées à ne pas se mélanger avec leur environnement ? La représentation schématique, par les choix qu’elle a opérés, valide et sur-signifie la métaphore du ghetto. Est-ce empiriquement satisfaisant ? Que fait-on de tout ce qui devait forcément rentrer dans ce « système » : nourriture, argent du welfare state (nous sommes en 1980-1981 : les aides publiques n’avaient pas encore été démantelées par l’administration Reagan), argent des salaires, idéologies de libération de la communauté noire, soutiens publics, et tout ce qui était moins légal, armes, drogue, argent « sale », etc. Peut-on, au nom d’un effet de sens métaphorique, exclure du raisonnement un certain nombre d’inputs (mais aussi d’outputs), qui auraient pu avoir du sens dans le va-et-vient entre le modèle et les matériaux empiriques ? Ici, les carences empiriques du modèle sont éclatantes et rejaillissent sur les choix méthodologiques : un modèle systémique éléments/flux, plus difficile à penser et à réaliser, moins séduisant en termes de démonstration, n’aurait pas autorisé le processus de tri sélectif qu’autorise le « schéma logique » pour lequel les auteurs ont opté.

En conclusion de cet examen, force est de constater qu’en l’état l’approche systémique du « ghetto noir central » montre des faiblesses, tant du point de vue d’une critique « interne » (est-ce que la « démonstration » fonctionne ?) que du point de vue d’une critique « externe » (est-ce que le construit systémique rend justice du référentiel empirique qu’il prétend traduire ?). Nous serions tentés d’affirmer qu’il y a un surinvestissement dans l’efficace de la représentation (dire l’enfermement absolu dans les ghettos noirs) qui se fait au détriment de l’intérêt compréhensif ou heuristique de la démarche. La tentative apparaît expéditive et un peu bâclée... Il nous faut corriger la rigueur du jugement par une observation d’importance : les deux auteurs n’étaient pas engagés dans un travail de recherche conséquent sur les « ghettos noirs centraux » américains au moment de la publication de l’article et jamais ultérieurement ils n’ont repris leurs analyses sur le sujet. On peut supposer que leur documentation était avant tout bibliographique, reposant sur des travaux en langue anglaise. Il faut par ailleurs signaler que cet « exemple » voisine avec un autre « exemple », de statut fort différent, le « système du vignoble languedocien », dont l’arrière-plan empirique est en revanche énorme, puisqu’il coïncide avec la thèse de Franck Auriac, soutenue deux années auparavant. Pour exprimer les choses prosaïquement, on pourrait dire que la « quantité de travail » sous-jacente aux deux exemples n’était pas la même...

Quoi que l’on puisse penser en dernière instance de cet « exemple » d’approche systémique, il ne s’agit pas d’en exciper un jugement global sur deux auteurs dont les travaux présentent un intérêt remarquable, ni d’exclure l’intérêt des modélisations systémistes de type cause/processus. L’exercice auquel nous nous sommes livrés visait avant tout à promouvoir une posture critique scrupuleuse qui excède très largement la question des modélisations systémiques, et devrait s’appliquer systématiquement dès lors que l’on ne s’intéresse pas simplement à des « faits » et que l’on veut réfléchir plus avant à la fabrique de la connaissance. À un niveau plus restreint, il s’agissait d’insister sur le caractère extrêmement rigoureux des procédures systémiques : faute de quoi, le matériel produit révèle massivement sa faiblesse : « ça ne marche pas ! » pourrait-on dire, face à tant de schémas « sagittaux » dont l’heuristique s’avère déficiente. Ce qui est valable pour les productions « imageantes » l’est également pour les discours à prétention systémiste, ainsi que nous allons le voir dans un second exemple.

Le problème principal des productions discursives réside dans le caractère trop souvent superficiel de l’importation conceptuelle. Il ne suffit pas d’affirmer : « ceci est un système » pour que l’on en soit convaincu. Or, de trop nombreux travaux ne font pas l’effort de construction adéquat. Ils se contentent de plaquer une terminologie systémique sur un objet, sans faire l’effort conséquent de justification qu’une telle association requerrait. L’extrait qui suit fournit un « exemple » particulièrement emblématique de cette dérive. Dans un article abondamment cité et fort prisé, intitulé « Systèmes et approche systémique en géographie » (1979), Roger Brunet entreprend de décortiquer un exemple de système spatial.

Si je considère un ensemble géographique comme, par exemple, l'Ardenne française, j'ai bien le sentiment de me trouver face à un « être géographique » original. Je peux définir le système qui y fonctionne, ses relations avec la structure produite, et avec le paysage qui révèle celle-ci. La simple description retiendra des éléments et des relations, des stocks et des flux, des états et des changements d'états qui ne sont pas juxtaposés au hasard mais interdépendants, au point d'apparaître « nécessaires ». Voici, le long d'une frontière, un ensemble urbain et forestier; des chapelets de petites villes dans les vallées encaissées d'un plateau boisé ; avec plus d’entreprises industrielles que d'entreprises agricoles ; relativement peuplé (quelque 230 000 habitants, pour environ 1 500 km2) ; avec une population encore féconde et jeune ; beaucoup d’ouvriers mais assez peu qualifiés quoique plus que dans la moyenne ambiante (champenoise) ; une population à revenus plutôt bas, et qui fuit ; les nombreuses usines sont plutôt anciennes, de petite taille (100 à 300 emplois, avec nombre de quasi-artisans); la métallurgie domine de loin ; avec une vieille tradition (la fonderie et ses dérivés) qui s'accuse tout en admettant le voisinage d'ateliers de montage plus nouveaux, qui ne lui sont qu'en partie liés ; les fabrications sont spécialisées, spécifiques, mais généralement exécutées en sous-traitance, et semblent ne dégager que de faibles taux de profit ; les moins petites des entreprises sont de plus en plus sous capitaux et commandements extérieurs, et les marchés des autres sont passés par de grandes firmes (automobile, matériel de bureau, appareils ménagers, etc.) ; en dépit de sa dispersion la main-d’œuvre ouvrière est assez fortement syndicalisée ; la C.G.T. domine de loin avec, sur le plan politique, le parti socialiste ; la conurbation est très complexe, la dispersion des lieux de travail et d'habitat multipliant les migrations quotidiennes du travail ; le cadre bâti juxtapose de tristes restes du siècle dernier et des paquets de collectifs récents, disséminés dans un paysage comportant de nombreuses ruines industrielles ; les communications sont difficiles dans un relief accidenté, taillé dans un massif ancien, ou modelé dans ses bordures ; en revanche, cela multiplie les séductions locales du paysage au long de la Meuse et de la Semoye, et introduit des points d'appui pour le tourisme, dont les installations disputent difficilement aux autres activités un espace très fragmenté ; l'environnement vert du plateau est en fait moins utilisé : la forêt, médiocre, est peu exploitée, mais contient de vastes réserves de chasse, où des industriels invitent leurs relations d'affaires ou de politique ; il n'y a guère d’agriculture sur ce plateau aux sols froids, qui forme une marche topographique, au climat humide et froid par rapport aux pays voisins ; le chapelet urbain est divisé en deux sous-ensembles inégaux, celui de Charleville-Mézières étant plus complet, plus étendu et plus diversifié que celui de Sedan ; les deux sont sous-équipés en commerces et services, et la dépendance à l'égard de Paris, traditionnellement, de Reims, depuis peu, s’accroît ; les relations avec le Nord et la Lorraine se distendent au contraire ; on a localement la nette impression d'être « en périphérie », et l'on supporte mal tout ce qui vous le fait sentir de l’extérieur.

C’est bien là un système complet, déployé dans une structure qu'il a largement produite, qu'il met à sa mesure, et qu’il change en changeant lui-même — comme on le voit aux « zones » d'habitation et d’industrie —, avec tous les décalages tenant au fait que le temps des systèmes et le temps des structures n'est pas exactement le même... Aucun élément ne peut en être abstrait : ce ne serait plus l'Ardenne. Aucun n'est interprétable isolément. Le système apparaît bien comme une totalité structurée : par ses relations verticales (entre économie, société, nature et culture ; modes de production et rapports de production ; espace produit et espace vécu, etc.), et par ses relations horizontales internes, entre lieux, qui confortent sa cohérence. Il est bien entendu très ouvert, grand ouvert.

Il a ses rétroactions, et quelque stabilité à son échelle. On pourrait même mesurer ses performances, et son énergie, ne serait-ce qu'en termes de valeur ajoutée et de revenus — mais nous devons nous limiter, ici, à une rapide évocation qualitative.

Il se situe au niveau sous-régional, celui du « pays ». On y voit fonctionner différents sous-systèmes locaux, parmi lesquels semble dominer un sous-système de production industrielle qui colore tout l'ensemble. Ces sous-systèmes sont à la fois sous-systèmes du système local (l’Ardenne) et sous-systèmes de métasystèmes englobants comme la production industrielle française, et celle du monde capitaliste. L’Ardenne joue son rôle dans la division du travail, comme sous-ensemble marginal du capitalisme Industriel européen, affecté à des fabrications délicates mais peu rémunératrices, accompagnées par des ateliers banals du tout-venant, et à carnets de commande très élastiques, au bout de la chaîne des sous-traitances. Bref, pour le géographe, une marge, une périphérie du « Centre », et qui d'ailleurs, historiquement, est une marche depuis des siècles.

Roger BRUNET83

Les cinq premières lignes de cet extrait sont consacrées à l’affirmation d’une lecture systémique de la région ardennaise. Suivent 29 lignes de « simple description » fonctionnant sur un mode énumératif. L’« exemple » se clôt par 21 lignes de « commentaire » systémique, initié par la formule triomphaliste : « C’est bien là un système complet, déployé dans une structure qu'il a largement produite, qu'il met à sa mesure, et qu’il change en changeant lui-même... » à lire ce passage, on a le profond sentiment d’avoir affaire à un appareillage « plaqué » sur un cas, sans qu’à aucun moment l’auteur ne travaille directement la « systémicité » de son exemple. La description épaisse de l’Ardenne qui est faite est dénuée de tout vocabulaire systémique et ne déparerait pas dans un guide de géographie régionale des années 1950 ; lui trouver une logique interne n’est pas impossible, mais demande un effort que l’auteur n’a pas consenti. Plus grave : avant de s’adonner à la « simple description », Roger Brunet affirme que celle-ci « retiendra des éléments et des relations, des stocks et des flux, des états et des changements d'états qui ne sont pas juxtaposés au hasard mais interdépendants, au point d'apparaître “nécessaires” ». Or, ni la description ni le commentaire ultérieur n’opèrent la traduction qui convertirait les éléments décrits en éléments, relations, stocks, flux, états, changements, etc. — ainsi que l’avait affirmé témérairement l’auteur. Si traduction il doit y avoir, c’est au lecteur de la réaliser, de même qu’il lui incombe d’essayer de rechercher des liens entre toutes ces petites notations fugitives et de restaurer la « nécessité » affirmée par R. Brunet. Il en va de même avec les assertions qui font office de commentaire systémique : nombre d’entre elles ne sont même pas étayables par réinterprétation du matériau descriptif.

Tout se passe donc comme si on avait une disjonction quasi absolue entre un propos théorique, qui use du répertoire systémique, et un exemple, traité avec le répertoire de la « langue naturelle » (qui est le répertoire de la géographie classique). Le coup de force de l’auteur consiste à affirmer « mon exemple est un système » en faisant complètement l’économie d’une administration de la preuve. La systémicité relève de l’intuition, mobilise un ensemble de marqueurs sémantiques de la TSG, mais ne mobilise d’aucune manière le référentiel empirique invoqué. Alors à quoi bon ? On aurait beau jeu de faire le procès de l’auteur en lui reprochant de se parer des habits prestigieux de la systémique, qui apporterait caution scientifique et modernité (dans le contexte de 1979). Il nous semble que les enjeux sont plus complexes : les textes théoriques ultérieurs de Roger Brunet ont montré l’attachement extrêmement fort de cet auteur à l’idée de système (cf. infra). Or, dans ce texte de 1979 sont déjà présentes les marottes systémiques qui seront amplifiées dix ans plus tard dans Le Déchiffrement du Monde (1989) : la passion pour les « performances » et l’« énergie » des systèmes spatiaux notamment. L’importance de la réflexion sur les hiérarchisations et les emboîtements de systèmes les uns dans les autres (partagée avec les Pinchemel) a aussi son importance, compte tenu de ce qu’allait devenir la conception des systèmes spatiaux. Enfin et surtout, il faut prêter une attention toute particulière à l’expression « être géographique », placée au tout début du passage. Nous avons déjà dit qu’elle existait déjà chez Paul Vidal de la Blache — auteur que Roger Brunet déteste — et que malgré tout ce dernier en avait fait un élément déterminant de sa théorie de la géographie. Essayons d’en clarifier les enjeux. Lorsque, de façon liminaire, notre auteur affirme : « Si je considère un ensemble géographique comme, par exemple, l'Ardenne française, j'ai bien le sentiment de me trouver face à un « être géographique » original », il met en avant à la fois l’individualité (la personnalité ?) de cet ensemble régional et en même temps son caractère non subjectif, non relatif, bref, sa réalité autonome vis à vis de l’observateur. Utiliser l’expression « être géographique », c’est réfuter par avance l’idée que les « régions » sont des constructions purement intellectuelles, tributaires de conventions préalables de « lecture » qui viendraient configurer les procédures de construction de la connaissance. R. Brunet s’affirme donc en réaliste convaincu et de surcroît défend une conception objectiviste de la région. Les régions (du moins certaines d’entre elles) « existent », elles ne sont pas de purs construits culturels, à contenu variable. Or, l’adoption d’une telle posture rend sans doute nécessaire la préservation de la métaphore organiciste — qui permettait à la géographie classique de penser l’existence des « êtres géographiques », régions ou milieux. Dès lors, qu’est-ce que le système, si ce n’est justement le super-organisme qui impatronise, modernise et poursuit l’analogie avec le vivant, avec l’être ? Dans une telle optique, la référence systémique ne s’inscrit pas dans une perspective de plus-value scientifique mais comme une affirmation que nous aurions envie de qualifier de « métaphysique ». Ceci ne saurait trop surprendre le lecteur familier des travaux de R. Brunet : toute son entreprise théorique accrédite, au travers des concepts de chorème, de géon, de champ, de synapse, etc., l’idée qu’il existe des entités proprement spatiales qui ont leur réalité propre, dans une conception du réel qui doit sans doute beaucoup aux idéaux platoniciens. À ce titre, le découplage entre référentiel empirique et affirmations théoriques peut apparaître secondaire — du moins du point de vue de notre auteur. En revanche, il y a de quoi laisser perplexe tout lecteur qui ne partage pas les positions que nous venons d’expliciter...

Nous conclurons cet examen en réaffirmant que l’approche systémique, d’une manière générale, est assez inconciliable avec les réflexions hâtives, sauf à constituer un alibi ou un faire-valoir, auquel cas il y a subversion du projet heuristique au profit d’autres visées. Faire œuvre systémique nécessite un gros effort de conceptualisation et, surtout, une réinterprétation (ou traduction) extrêmement rigoureuse du référentiel empirique. C’est ce qui fait tout le prix du travail de Franck Auriac sur le vignoble languedocien.

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