Démarches systémiques & géographie humaine








télécharger 373.27 Kb.
titreDémarches systémiques & géographie humaine
page4/10
date de publication19.11.2017
taille373.27 Kb.
typeDocumentos
b.21-bal.com > documents > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   10

II Les fondements d’une importation conceptuelle

alors qu’ils ont généralement un certain retard sur les modes intellectuelles39, les géographes français se sont emparés très précocement de la notion de système. La géographie anglosaxonne en usait abondamment dès les années 1960. Au milieu des années 1970, des auteurs plutôt quantitativistes comme Henri Reymond eurent largement recours aux formalisations algorithmiques de la TSG et de Forrester. En 1978, le forum Géopoint fit une large place au concept de « combinaison », hérité d’André Cholley et précurseur de l’idée de système. À partir de la fin des années 1970/début des années 1980, ce fut l’effervescence : soutenance de la thèse de Franck Auriac (1979), publication d’un livre d’André Dauphiné intitulé Espace, régions et système (1979), organisation d’un Géopoint intitulé « systèmes et localisations » (1984), publication de très nombreux articles. La bibliographie traduit cet engouement : le lecteur qui l’examinera d’un peu plus près constatera que la majeure partie des références géographiques date du début des années 1980... Ce n’est pas un hasard : c’est à cette époque que la « pensée complexe » a connu un fort engouement en France. Dans ces années ont été publiés La théorie du système général de Jean-Louis Le Moigne (1977, réédité en 1984), les quatre volumes de La Méthode d’Edgar Morin40 (1977-1991), La nouvelle alliance d’Ilya Prigogine et Isabelle Stengers (1979), Le paradoxe et le système d’Yves Barel (1979), et d’autres ouvrages encore, qui ont connu un fort retentissement parmi les intellectuels et universitaires français. Dans ce cas précis, l’adoption conceptuelle parmi les géographes français a donc été très précoce, si ce n’est immédiate. Et l’on peut dire que certains (R. Brunet, H. Reymond, F. Auriac) avaient même anticipé le mouvement... Cela atteste d’une affinité particulière des géographes pour l’idée systémique, alors que d’autres notions-paradigmes des sciences humaines (structure, idéologie, acteur, histoire, récit, identité, etc.) n’ont pas eu une diffusion immédiate et facile dans la communauté des géographes. La question de l’interprétation de cette affinité particulière est le but des réflexions qui suivent.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’idée de considérer les notions-objets identitaires du géographe (la région, le pays, l’espace des années 1970-1980, ou leur avatar contemporain, le territoire) comme des systèmes n’a rien de spécialement neuf et n’est pas le privilège exclusif de ce que l’on a qualifié de « nouvelle géographie ». Bien au contraire : au début du xxe siècle, l’école française de géographie a développé une conception de la région (et du « pays », au sens local) très largement pré-systémiste. Celle-ci repose sur l’idée qu’une région tire son caractère particulier de sa personnalité, combinaison unique de caractéristiques naturelles et d’adaptations historiques des sociétés locales à ces caractéristiques. La Beauce, la Lomagne, la Sologne ou les Causses, la Bresse, le Poitou, le Comtat ou le Quercy : autant de pays qui pour la géographie classique réalisaient une combinatoire unique de conditions naturelles et de transformations humaines. Un paysage particulier était la manifestation physionomique d’une combinatoire particulière et en même temps la preuve du caractère unique, de l’authenticité de cette combinaison. En ce sens, le paysage était l’inscription sur la surface terrestre des relations homme/nature et son importante variété renvoyait à la diversité de celles-ci. En outre, la géographie classique considérait que chaque « pays » s’était constitué progressivement dans le temps long de l’histoire, par adaptation à son environnement. Ce processus d’adaptation renvoyait clairement à la conception que l’on avait des êtres vivants à l’époque dans les milieux intellectuels, conception héritée de Lamarck41 et Geoffroy Saint-Hilaire, qui supposait la transformation directe des organismes vivants sous l’action du milieu.

Le transfert de l’idée d’adaptation du vivant au phénomène régional a amené les géographes classique à une conception du « pays » ou de la région comme un « être géographique » (l’expression se trouve dans le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de la Blache), combinatoire unique de « faits » naturels et humains, assimilable à un organisme vivant. Chaque région-organisme était conçue comme s’étant construite dans la durée, spontanément, presque « naturellement », par adaptation au milieu ambiant, suivant une conception du vivant que l’on qualifie en histoire des sciences de « néo-lamarckisme »42 transposée aux entités régionales par l’école vidalienne. Cette transposition de l’idée d’organisme à l’objet « région » (que l’on appelle encore « métaphore organiciste »43) est en soi pré-systémique : pour l’histoire des idées, l’idée d’organisme (totalité organisée capable de s’adapter à son environnement) est précurseur du systémisme. En outre, elle mobilise plusieurs caractéristiques significatives qui vont dans le même sens : la région apparaît chez Paul Vidal de la Blache (puis, plus tard, chez André Cholley) comme un « complexe géographique » (or la théorie des systèmes visera justement à l’étude des objets complexes) ; elle articule des éléments hétérogènes, « faits » naturels et « faits » humains (pour reprendre la terminologie d’alors), ce qui s’inscrit tout à fait dans l’idée systémique de totalités qui agrègent des éléments de natures différentes.44

Une autre facette de cet organicisme apparaît dans les derniers écrits de Vidal consacrés à un redécoupage de la France, notamment dans les articles « Régions françaises »45 et « La relativité des divisions régionales »46. La référence naturaliste est alors évacuée au profit d’une réflexion sur la vie régionale animée par des grandes villes — qui sont des lieux « nodaux », moteurs du dynamisme économique, notamment grâce à leurs chambres de commerce et à leurs milieux industriels. La région est alors pensée dans un tout autre cadre, mais conserve cette dimension organique, basée sur l’impulsion urbaine.

On pourrait peut-être faire émerger brièvement une généalogie pré-systémiste (avec tous les risques que comporte une telle entreprise), partant de Paul Vidal de la Blache, passant par Maximilien Sorre et s’explicitant partiellement avec André Cholley. Chez le premier de ces trois auteurs, outre les divers arguments déjà évoqués, on trouve une valse hésitation permanente, une sorte de non-choix fait de dénis successifs quant aux déterminations qui seraient susceptibles d’expliquer en dernière instance les « faits généraux de répartition » de l’espèce humaine. Ce que certains ont voulu a posteriori qualifier de possibilisme relève à notre avis plutôt d’une indécision revendiquée devant la multi-détermination causale agissant sur les sociétés humaines, lesquelles rétroagissent sur le vivant et interagissent, dans le sens d’une « complexité » croissante. Un article comme « La géographie humaine. Ses rapports avec la géographie de la vie » (1903) fournit en creux, et par dérobade plus que de façon explicite, un faisceau d’indices d’une pensée du complexe assez impressionniste et difficile à caractériser nettement. La tâche est moins ardue avec Maximilien Sorre, certainement l’élève le plus fidèle à l’idée vidalienne de la géographie comme écologie humaine. Attentif aux relations des sociétés humaines avec les diverses formes du vivant (jusqu’à développer une très originale « Géographie des complexes pathogènes »), prolongateur de la notion vidalienne de « genre de vie » (éminemment associative et combinatoire), partisan de longue date d’un examen des « complexes géographiques élémentaires », cet auteur a, plus que tout autre, contribué à maintenir une pensée de la multidétermination (voire de l’interaction) causale au sein des milieux, naturels et/ou humains, conception que sert un grand pluralisme d’intérêts (de la géographie médicale à la sociologie, en passant par les problèmes d’alimentation) dans l’analytique développée par M. Sorre. Toutefois, c’est à André Cholley que l’on doit la vernacularisation du mot « système » dans la géographie de l’après-guerre, alors même que les praticiens de la discipline ont pu longtemps professer une sainte horreur de l’« esprit de système », entendu comme une propension à théoriser et à abstraire, au détriment des « cas », des « faits » et autres « réalités » particulières, si chers à la géographie humaine classique. Il a utilisé le terme dans les expressions « système de culture » et « système d’érosion », élaborées pour mettre l’accent sur la multiplicité des déterminants intervenant dans un processus d’érosion ou dans le choix d’un type d’agriculture. Mais surtout, à l’occasion d’un Guide de l’étudiant en géographie publié en 194247 et réédité sous une forme notablement remaniée en 195148, ce disciple infidèle d’E. de Martonne a esquissé toute une théorie des milieux et régions géographiques, entendus comme « combinaisons » uniques de facteurs complexes et entrelacés : potentialités naturelles, usages patrimoniaux (les seuls qualifiés de « déterministes » dans l’édition de 1942, « conditions de l’espace » (impliquant les distances et les formes d’organisation territoriale), etc. L’objet géographique, milieu, région, « complexe géographique », est unique, idiosyncrasique, mais par combinatoire (souvent très « réciproque ») d’influents généraux (climat, sols, végétation, histoire, « faits ethniques », patrimoine, etc.). Notons que cette conception retrouve, ce faisant, la « solution » préférée des géographes, lorsqu’il s’agit de concilier l’aspiration à la généralité, à la scientificité (pensée sous une forme analytique, cloisonnée) et l’intérêt pour les cas particuliers — que l’on considère comme une combinaison particulière d’influences générales.

à travers ces quelques indications, j’ai voulu, en-deçà de la seule géographie contemporaine, poser le problème général des affinités de la géographie (sous toutes ses formes) avec l’idée de système. On pourrait le reformuler ainsi : certains objets spécifiques de la discipline (région, pays, espace, territoire) sont fondamentalement hétérogènes et flous. Pourtant, par des biais divers (sentiment paysager, action politique, intégration économique), ces objets peuvent apparaître à la majorité des géographes comme doués d’une autonomie, et irréductibles à une explication causale unique, voire comme des êtres proprement géographiques49. Dès lors, il faut pouvoir légitimer par avance ces objets à la fois hétérogènes et globaux, flous et organisés, complexes et unifiés. C’est ce que cautionne l’idée que l’on a affaire à des systèmes géographiques, conception héritière de la métaphore organiciste, omniprésente chez les géographes classiques.

Cependant, il faut insister sur le fait que le pré-systémisme d’un Paul Vidal de la Blache ou d’un André Cholley restait très implicite, n’apparaissait qu’à travers quelques termes vagues (« combinaison » et « complexe » notamment) et, surtout, relevait avant tout d’une position de principe. Aucun auteur classique n’a, en quelque sorte, « systématisé les systèmes », nul n’a fait de l’idée de « combinaison » ou de « complexe » le point de départ d’un travail spécifique. Ce sont les « nouveaux géographes », notamment les plus théoriciens-quantitativistes d’entre eux, tels Henri Reymond, Franck Auriac, François Durand-Dastès ou, plus tard, Denise Pumain, qui ont développé un usage approfondi, fondamental, de l’idée de système. Afin d’éviter tout anachronisme, autant signaler immédiatement que cet approfondissement a été rendu possible par deux évolutions significatives : d’une part, la naissance aux États-Unis et en Europe dans les années 1940-1950 d’une « théorie systémiste », formalisée par des mathématiciens, des physiciens et d’autres praticiens des sciences « dures » ; d’autre part, l’adoption précoce de cette théorie systémiste par la locational analysis (analyse spatiale de la géographie théorique et quantitative anglo-saxonne dès les années 1960 pour le moins...). Ainsi Peter Haggett affirmait dès la première édition de L’analyse spatiale en géographie humaine :

Au cours de la dernière décennie, la biologie et les sciences du comportement ont manifesté un intérêt croissant pour la théorie générale des systèmes (Bertalanffy, 1951). Quelques tentatives ont été faites (notamment par Chorley, 1962) pour introduire les concepts de cette théorie dans la géomorphologie et la géographie physique, et on ne voit pas pourquoi le concept de système ne pourrait pas être étendu à la géographie humaine.

Les jeunes géographes français qui se sont ouverts sur la géographie anglo-saxonne à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix n’ont pu qu’être interpellés par les affirmations systémiques que l’on trouve chez Brian Berry50, Peter Haggett51, Peter Gould52, Allan Pred53 et tant d’autres encore... Certains sont retournés aux sources théoriques de l’analyse systémique, qui ultérieurement a nourri leur travail de géographes. Il ne faudrait toutefois pas penser que l’invocation des « systèmes », omniprésente dans la production géographique française, renvoie systématiquement à la théorie du système général de bertalanffy (le fondateur du systémisme). Derrière un terme unique, « système », se nichent, comme nous n’avons cessé de le rappeler, des acceptions extrêmement fluctuantes quant à leur présupposés et un usage de la notion qui va de la simple affirmation (« ceci est un système, point. ») à des élaborations intellectuelles hautement sophistiquées, dont la thèse de Franck Auriac, Système économique et espace, ou les travaux de Denise Pumain et de l’équipe P.A.R.I.S., sont les formes les plus développées (dans des registres fort différents...).

Cette diversité est un piège pour qui prétend parler de l’utilisation du concept de système en géographie : on ne peut prétendre ramener celle-ci à une importation en géographie de la théorie du système général, mais en même temps, tous ceux qui usent — voire abusent — du terme « système » le font parce que cette théorie existe, qu’elle a été adoptée dans de très nombreux champs54 scientifiques et intellectuels (de la biologie aux sciences de l’organisation, de l’informatique à la sociologie, etc.) et que, dans un certain contexte, elle a pu incarner un « moment » de l’histoire des idées (pour la France : à la fin des années 1970 et dans les années 1980). En somme, à un certain moment, parler de « système » a suscité le même engouement que pour les « structures » dans les années 1960 ou l’« identité », la « mémoire » ou le « territoire » aujourd’hui... L’effet de mode semble aujourd’hui s’atténuer, certains ont développé des critiques vis à vis de cette importation largement « métaphorique » (Denise Pumain notamment, qui souhaitait approfondir et infléchir le transfert conceptuel). Plutôt que de « système », les auteurs préfèrent aujourd’hui parler de « complexité ». La retombée de l’engouement rend sans doute plus aisée une certaine prise de hauteur dès lors qu’il s’agit de questionner l’usage des systèmes dans la géographie française de ces trente dernières années.

Les générations de géographes qui se sont affirmées à la fin des années 1960 et dans les années 1970 se sont retrouvées confrontées de près ou de loin aux questions lancinantes de la place et de la scientificité de la géographie. Ceci avait pour corollaire un vaste travail de remise en question de la tradition post-vidalienne. Les concepts forts de cette dernière (milieu, paysage, région, etc.) étaient fondamentalement suspects. Il fallait les abandonner ou leur redonner du sens et de la légitimité. « Milieu » est largement tombé en désuétude, « paysage » a connu un bref purgatoire (jusqu’à ce que les géographes physiciens d’un côté et les tenants d’une géographie des représentations de l’autre ne lui redonnent une positivité notionnelle forte). Mais la plus grande difficulté est venue de « région » : pendant plus d’une décennie, le terme n’a pas été en odeur de sainteté, évoquant la « géographie régionale » la plus surannée, celle des concours académiques, des catalogues de connaissances disparates, des plans à tiroirs... La « région » incarnait tout ce que la nouvelle géographie humaine entendait dénoncer : un encyclopédisme mou — car dénué de problématique —, une démarche exclusivement empirique, une absence généralisée de méthode. Le reproche majeur fait à la géographie régionale reposait sur le caractère implicite de son propos : même quand une problématique générale existait, elle n’était pas explicitée (c’est-à-dire formulée noir sur blanc) par l’auteur ; et dans la majeure partie des cas, la littérature géographique classique était faite de catalogues de connaissances disparates et sans lien... ce qui est difficilement compatible avec l’idée de science. Faute d’un projet précis, d’une prétention explicative, la géographie se condamnait à n’être qu’un fatras de savoirs hétérogènes.

Pourtant, même en rejetant l’idée de région, une contrainte subsistait : la majeure partie des géographes fait de la recherche sur un « terrain » localisé : pays étranger, région française, ville, activité localisée, etc. C’est même cette dimension de localisation qui fonde la spécificité (la légitimité institutionnelle ?) du géographe dans une recherche réunissant des spécialistes de plusieurs disciplines. Dans les questionnaires professionnels et les annuaires de la corporation, à côté des thèmes de recherche que l’on revendique, il y a toujours des domaines géographiques dont on se veut spécialiste. Ce faisant, la référence régionale (ou nationale, ou territoriale) continue très largement à démarquer le géographe du sociologue, de l’économiste ou de l’urbaniste. Les géographes des années 1970 ont parfois voulu bannir la « région » de leur vocabulaire, mais le cadre régional est resté un horizon contraignant de leur travail.

Or, qu’on le veuille ou non, le concept de région recouvre systématiquement des contenus éminemment hétérogènes et instables : la région agrège des populations diverses, des activités rarement spécifiques, des échanges « internes » pour partie seulement. Elle est parfois associée à une identité (moscovite, périgourdine, croate, australienne, etc.), mais jamais par exclusive55 : la multi-appartenance est la règle (on sera tout à la fois moscovite, d’Ostankino56, russe, slave, communiste, orthodoxe, voire « internationaliste » et citoyen du monde ...). La région agrège des structures spatiales diverses (d’habitat, de relation, d’appropriation), sans que celles-ci lui soit forcément indissolublement attachées : la Bourgogne est un important carrefour de voies ferrées, de routes et d’autoroutes, mais celles-ci se poursuivent au-delà de la Bourgogne... Toute région que l’on prétend isoler se fond dans des ensembles régionaux plus vastes et agrège des sous-régions fort diverses, dont elle n’est d’ailleurs que rarement la somme arithmétique... Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on valorise : les pavages administratifs ? les systèmes relationnels ? les hiérarchies urbaines ? les identités collectives ? les langues utilisées ? La Bourgogne est-elle identique si on la définit par ses limites administratives, ou par les limites de l’influence de Dijon, ou par les limites d’une appartenance identitaire bourguignonne, etc. ? L’Arménie est-elle seulement la république post-soviétique située en Transcaucasie qui porte ce nom ? ou la région plus vaste dans laquelle les populations de langue et de culte arméniens sont en forte proportion ? ou le vaste ensemble que l’on appelait « Arménie » il y encore soixante ans, et qui engloberait toute la partie Nord-Est de l’actuelle Turquie ? Il est évident aujourd’hui que c’est le choix de définition préalable qui fonde l’objet et non l’objet qui existe préalablement et qui dicterait une définition57.

Toutefois, dès lors que l’objet régional est défini, le chercheur qui veut l’appréhender dans sa globalité se trouve forcément confronté au problème de l’hétérogénéité. Notre hypothèse est que les Nouveaux Géographes des années 1970-1980 ont trouvé dans l’idée de système un appareil conceptuel permettant à la fois de penser l’intégration de l’hétérogène et d’apporter une légitimité scientifique à l’étude de la région. La systémique ne prescrit pas une délimitation précise, absolue et univoque des objets qu’elle construit : elle a donc permis de restaurer la crédibilité scientifique du concept de région, en valorisant des objets qui sont postulés d’emblée comme hétérogènes, complexes, flous et emboîtés les uns dans les autres. Ce n’est évidemment pas la seule explication de l’intérêt manifesté par les géographes à l’égard de la systémique, mais cela nous semble fonder une connivence qui a trouvé ultérieurement de vastes champs d’application.

Si le concept de « région » recouvre des objets flous et hétérogènes, c’est que le terme de région est lui-même très flou et ambigu : faut-il s’appuyer sur les découpages administratifs, producteurs de statistiques cohérentes ? Faut-il au contraire aller au-delà des pavages « artificiels » et privilégier des ensembles plus cohérents et plus unitaires (ce qui était le principe des « régions naturelles » de la géographie classique et que l’on retrouve lorsque l’on veut découper un territoire en régions polarisées par une métropole) ? Un exemple simple et restreint nous permettra de comprendre l’ambiguïté qu’il s’agit de cerner.

Le Sud-Est de la France est un espace marqué par une semis urbain très dense. Si l’on souhaite découper cet espace en sous-ensembles un tant soit peu homogènes nous disposons, en gros, de deux possibilités : soit il est possible de s’appuyer sur les trames administratives (départements, arrondissements, voire cantons ou communes...), qui fourniront des statistiques homogènes ; soit un chercheur peut vouloir reconstituer les aires d’attraction urbaine, en s’appuyant sur un certain nombre d’hypothèses (sur la taille minimale des agglomérations requises, sur les bassins d’emploi, etc.). Appliquant ses hypothèses, il va construire un espace des attractions urbaines, qu’il pourra cartographier, en acceptant ou en refusant qu’il y ait des « trous » ou des « blancs » dans le pavage ainsi élaboré. Là n’est pas l’important : ce qui est certain, c’est que le degré d’homogénéité ne sera pas le même suivant les hypothèses qui auront été choisies. Donnons un seul exemple : il se trouve qu’Avignon, préfecture du Vaucluse et agglomération de plus de 150 000 habitants, se trouve comme agglomération à cheval sur deux départements et deux régions. Sur la base d’un pavage administratif, les entités « régionales » Gard et Vaucluse manifesteront une très forte hétérogénéité, alors qu’un pavage basé sur l’idée de polarisation urbaine sera plus « ajusté », mais difficile à construire statistiquement et cartographiquement.

À partir de cet exemple, il est plus facile de comprendre vers quelle conception de l’objet régional le transfert de la théorie du système général en géographie va aller prioritairement : si l’on respecte la limite méthodologique énoncée ci-dessus — qui refuse l’idée que n’importe quoi puisse être considéré comme un système et qu’il faut apporter au préalable des garanties (diverses) d’homogénéité — il vaut mieux s’appuyer sur des ensembles régionaux ayant un caractère « organique » que sur des pavages administratifs. C’est pourquoi la région considérée comme système, pour dissiper le flou du mot « région », est toujours assortie d’un qualificatif (qui exclut plus ou moins l’arbitraire inhérent aux pavages administratifs) : région polarisée, région [globalement] homogène, etc.
1   2   3   4   5   6   7   8   9   10

similaire:

Démarches systémiques & géographie humaine iconBiographie Christian Pihet
«Christian Pihet, professeur de géographie à l’université d’Angers est chercheur à l’umr du cnrs «Espaces et sociétés». IL est également...

Démarches systémiques & géographie humaine iconDétecter les maladies systémiques auto-immunes

Démarches systémiques & géographie humaine iconNé le 3 Février 1945 à Louzy (Deux-Sèvres)
«Théories et démarches du projet de paysage» (Paris 1 Panthéon-Sorbonne, AgroParisTech et ensp versailles), depuis 2006

Démarches systémiques & géographie humaine iconLittérature Histoire-Géographie

Démarches systémiques & géographie humaine iconSujet de geographie (13 points)

Démarches systémiques & géographie humaine iconLittérature Histoire-Géographie

Démarches systémiques & géographie humaine iconAtelier Bretagne Géographie de la commercialisation

Démarches systémiques & géographie humaine iconGéographie, Seconde : Nourrir les hommes L’agriculture productiviste européenne

Démarches systémiques & géographie humaine iconCarton de bons livres contemporains (histoire, géographie, beaux arts …) ~ 26 volumes

Démarches systémiques & géographie humaine iconCours de droit constitutionnel africain
«une manière de conduire la pensée»2, un «ensemble de démarches raisonnées, suivies, pour parvenir à un but «L’idée de méthode est...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
b.21-bal.com