Leçon 10








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10 un des nombreux passages où DE SAUSSURE s'efforce de serrer,

comme il le fait sans cesse en la cernant,

la fonction du signifiant, et vous verrez…

je le dis entre parenthèses

…que tous mes efforts n'ont pas été finalement

sans laisser la porte ouverte à ce que j'appellerai moins des différences d'interprétation que de véritables divergences dans l'exploitation possible de ce qu'il a ouvert avec cette distinction

si essentielle de signifiant et de signifié.
Peut–être pourrais–je toucher incidemment pour vous…

pour qu'au moins vous en repériez l'existence

…la différence qu'il y a entre telle ou telle école :



  • celle de Prague à laquelle JAKOBSON, auquel je me réfère si souvent, appartient,



  • de celle de Copenhague à laquelle HJELMSLEV11 a donné son orientation sous un titre que je n'ai jamais encore évoqué devant vous de la glossématique.


Vous verrez, il est presque fatal que je sois amené à y revenir puisque nous ne pourrons pas faire

un pas sans tenter d'approfondir cette fonction

du signifiant, et par consé­quent son rapport au signe.
Vous devez tout de même d'ores et déjà savoir…

je pense que même ceux d'entre vous

qui ont pu croire, voire jusqu'à

me le repro­cher, que je répétais JAKOBSON

…qu'en fait la position que je prends ici est en avance, en flèche par rapport à celle de JAKOBSON, concernant la primauté que je donne à la fonction du signifiant dans toute réalisation, disons, du sujet.
Le passage de SAUSSURE auquel je faisais allusion tout à l'heure…

je ne le pri­vilégie ici

que pour sa valeur d'image

…c'est celui où il essaie de montrer quelle est

la sorte d'identité qui est celle du signifiant

en prenant l'exemple de « l'express de 10 h 15 ».

L'express de 10 h 15, dit–il, est quelque chose de parfaitement défini dans son identité, c'est l'express de 10 h 15, malgré que, manifestement, les diffé­rents express de 10 h 15 qui

se succèdent toujours identiques chaque jour, n'aient absolument, ni dans leur matériel,

voire même dans la composition de leur chaîne, que des éléments voire une structure réelle différente.
Bien sûr, ce qu'il y a de vrai dans une telle affirmation suppose précisément, dans la constitution d'un être comme celui de l'express de 10 h 15, un fabuleux enchaînement d'orga­nisations signifiantes à entrer dans le réel par le truchement des êtres parlants.
Il reste que ceci a une valeur en quelque sorte exemplaire, pour bien définir ce que je veux dire quand je profère d'abord ce que je vais essayer

pour vous d'articuler, ce sont les lois de l'identification

en tant qu'identification de signifiant.

Pointons même, comme un rappel, que…

pour nous en tenir à une opposition qui

pour vous soit un suffisant support

…ce qui s'y oppose, ce de quoi elle se distingue,

ce qui nécessite que nous élaborions sa fonction c'est que l'identification : de qui par là

elle se distancie ? C'est de l'identification imaginaire.
Celle dont il y a bien long­temps j'essayais

de vous montrer l'extrême…

à l'arrière–plan du stade du miroir

…dans ce que j'appellerai l'effet organique de l'image du semblable, l'effet d'assi­milation que nous saisissons en tel

ou tel point de l'histoire naturelle, et l'exemple dont je me suis plu à montrer in vitro sous la forme de cette petite bête qui s'appelle « le criquet pèlerin »

et dont vous savez que l'évolution, la croissance…

l'apparition de ce qu'on appelle l'ensemble des phanères, de ce comme quoi nous pouvons le voir dans sa forme

…dépend en quelque sorte d'une rencontre qui se produit à tel moment de son développement, des stades, des phases de la transformation larvaire, où selon que lui seront apparus – ou non – un certain nombre de traits de l'image de son semblable,

il évoluera – ou non – selon les cas, selon la forme que

l'on appelle solitaire ou la forme que l'on appelle grégaire.
Nous ne savons pas du tout, nous ne savons même qu'assez peu de choses des échelons de ce circuit organique qui entraînent de tels effets, ce que nous savons, c'est qu'il est expérimentalement assuré.
Rangeons–le dans la rubrique très générale des « effets d'image » dont nous retrouverons toutes sortes de formes à des niveaux très différents de la physique et jusque dans le monde inanimé, vous le savez,

si nous définissons l'image comme :

tout arrangement physique qui a pour résultat, entre deux systèmes, de constituer

une concordance bi–univoque, à quelque niveau que ce soit.
C'est une formule fort convenable, et qui s'appli­quera aussi bien à l'effet que je viens de dire par exemple, qu'à celui de la for­mation d'une image, même virtuelle, dans la nature par l'intermédiaire d'une surface plane, que ce soit celle du miroir ou celle que j'ai longtemps évoquée, de la surface du lac qui reflète la montagne.12
Est–ce à dire que, comme c'est la tendance…

et tendance qui s'étale sous l'influence d'une espèce, je dirais d'ivresse, qui saisit récemment la pensée scien­tifique, du fait de l'irruption de ce qui n'est en son fond que la découverte

de la dimension de la chaîne signifiante comme telle mais qui, dans de toutes sortes de façons, va être réduite par cette pensée à des termes plus simples, et très précisément c'est ce qui s'exprime dans les théories dites de l'information

…est–ce à dire qu'il soit juste…

sans autre connotation

…de nous résoudre à caractériser la liaison entre les deux systèmes…

dont l'un est par rapport à l'autre l'image

…par cette idée de « l'information », qui est très générale, impliquant certains chemins parcourus

par ce quelque chose qui véhicule la concordance biunivoque ?
C'est bien là que gît une très grande ambiguïté,

je veux dire celle qui ne peut aboutir qu'à nous faire oublier les niveaux propres de ce que doit comporter l'informa­tion si nous voulons lui donner une autre valeur que celle, vague, qui n'aboutirait en fin de compte qu'à donner une sorte de réinterprétation, de fausse consistance à ce qui jusque–là avait été subsumé…

et ceci depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours

…sous la notion de « la forme » :

quelque chose qui prend, enveloppe, commande

les éléments, leur donne un certain type de finalité

qui est celui, dans l'ensemble, de l'ascension :

  • de l'élémentaire vers le complexe,

  • de l'inanimé vers l'animé.


C'est quelque chose qui a sans doute son énigme

et sa valeur propre, son ordre de réalité,

mais qui est distinct…

c'est ce que j'entends articuler

ici avec toute sa force

…de ce que nous apporte de nouveau dans la nouvelle perspective scientifique, la mise en valeur,

le dégagement, de ce qui est apporté par l'expérience du langage et de ce que le rapport

au signifiant nous permet d'introduire comme dimension originale…

qu'il s'agit de distinguer radicalement du réel

…sous la forme de la dimension symbolique.
Ce n'est pas, vous le voyez, par là que j'aborde

le pro­blème de ce qui va nous permettre de scinder cette ambiguïté.
D'ores et déjà tout de même j'en ai dit assez

pour que vous sachiez, que vous ayez déjà senti, appréhendé, dans ces éléments d'information signifiante, l'origi­nalité qu'apporte le trait, disons,

de sérialité qu'il comporte.
Trait aussi de « dis­crétion », je veux dire de coupure, ceci que SAUSSURE n'a pas articulé mieux,

ni autrement, que de dire que ce qui les caractérise chacun,

c'est d'être ce que les autres ne sont pas.
Diachronie et synchronie sont les termes auxquels

je vous ai indiqué de vous rapporter.
Encore tout ceci n'est–il pas pleinement articulé : la distinction devant être faite de cette « diachronie de fait »…

trop souvent elle est seu­lement ce qui

est visé dans l'articulation des lois du signifiant

…à la « diachro­nie de droit » par où nous rejoignons

la structure.
De même la synchronie :

ça n'est point tout en dire…

loin de là

…que d'en impliquer la simultanéité virtuelle

dans quelque sujet supposé du code.
Car c'est là retrouver ce dont la dernière fois

je vous montrais que pour nous, il y a là une entité

pour nous intenable.
Je veux dire donc que nous ne pouvons nous contenter d'aucune façon d'y recourir, car ce n'est qu'une

des formes de ce que je dénonçais à la fin de mon discours de la der­nière fois sous le nom du  « sujet supposé savoir ».

C'est là ce pourquoi je commence de cette façon cette année mon introduc­tion à la question

de l'identification, c'est qu'il s'agit :


  • de partir de la difficulté même,

  • de celle qui nous est proposée du fait même

de notre expérience,

  • de ce d'où elle part,

  • de ce à partir de quoi il nous faut l'articuler, la théoriser.


C'est que nous ne pouvons…

même à l'état de visée, promesse du futur

…d'aucune façon nous référer…

comme HEGEL le fait

…à aucune terminaison possible…

justement parce que nous n'avons

aucun droit à la poser comme possible

…du sujet dans un quel­conque savoir absolu.
Ce « sujet supposé savoir », il faut que nous apprenions

à nous en passer à tous les moments.
Nous ne pouvons y recourir à aucun moment.
Ceci est exclu par une expérience que nous avons déjà…

depuis le séminaire sur Le désir et son interprétation,

premier trimestre, qui a été publié13

…c'est très précisément ce qui m'a semblé en tout cas ne pouvoir être suspendu de cette publication,

car c'est là le terme de toute une phase de

cet enseignement que nous avons fait :

c'est que ce sujet qui est le nôtre, ce sujet que j'aimerais aujourd'hui interroger pour vous, à propos de la démarche carté­sienne, c'est le même dont ce premier trimestre je vous ai dit que nous ne pouvions pas l'approcher plus loin qu'il n'est fait dans

ce rêve exemplaire qui l'articule tout entier autour de la phrase :
« Il ne savait pas qu'il était mort. »
En toute rigueur, c'est bien là…

contrairement à l'opinion de POLITZER14

…le sujet de l'énonciation, mais en troisième personne,

que nous pouvons le désigner.
Ce n'est pas dire, bien sûr, que nous ne puissions l'approcher en première personne, mais cela sera précisément savoir qu'à le faire…

et dans l'expérience la plus pathé­tiquement accessible

…il se dérobe, car le traduire dans cette première personne, c'est à cette phrase que nous aboutirons à dire

ce que nous pouvons dire juste­ment, dans la mesure pratique où nous pouvons nous confronter avec ce chariot du temps, comme dit John DONNE « hurrying near »15, il nous talonne, et dans ce moment d'arrêt où nous pouvons prévoir

le moment ultime, celui précisément où tout déjà

nous lâchera, nous dire « Je ne savais pas que je vivais d'être mor­tel. »
Il est bien clair que c'est dans la mesure où

nous pourrons nous dire l'avoir oublié presque à tout instant, que nous serons mis dans cette incertitude, pour laquelle il n'y a aucun nom, ni tragique, ni comique, de pouvoir nous dire, au moment de quitter notre vie, qu'à notre propre vie nous aurons toujours été en quelque mesure étranger.
C'est bien là ce qui est le fond de l'interrogation phi­losophique la plus moderne, ce par quoi…

même pour ceux qui n'y entravent, si je puis dire, que fort peu, voire ceux–là mêmes qui font état de leur sentiment de cette obscurité

…tout de même quelque chose passe – quoi qu'on en dise – quelque chose passe d'autre que la vague d'une mode dans la formule nous rappelant au fondement existentiel de « l'être pour la mort ».
Cela n'est pas là un phénomène contingent.

quelles qu'en soient les causes, quelles qu'en soient les corrélations, voire même la portée, on peut

le dire que ce qu'on peut appeler la profanation

des grands fantasmes forgés pour le désir par le mode de pensée religieuse, est là ce qui…

nous laissant découverts, voire inermes

…suscite quelque chose :

ce creux, ce vide, à quoi s'efforce de répondre

cette méditation philo­sophique moderne, et à quoi notre expérience a quelque chose aussi à apporter, puisque c'est là sa place à l'instant que je vous désigne suffisamment, la même place où ce sujet

se constitue comme ne pouvant savoir, précisément

ce dont pourquoi il s'agit là pour lui du « Tout ».

C'est là le prix de ce que nous apporte DESCARTES,

et c'est pourquoi il était bon d'en partir.
C'est pourquoi j'y reviens aujourd'hui,

car il convient de reparcourir pour remesurer

ce dont il s'agit dans ce que vous avez pu entendre que je vous désignais comme l'impasse, voire l'impossible

du « Je pense, donc je suis ».
C'est jus­tement cet impossible qui fait son prix

et sa valeur.
Ce sujet que nous propose DESCARTES, si ce n'est là que le sujet autour de quoi la cogitation de toujours tournait avant, tourne depuis, il est clair que nos objections dans notre dernier dis­cours prennent tout leur poids… le poids même impliqué dans l'étymologie du verbe français « penser » qui ne veut dire rien d'autre que « peser ».
Quoi fonder sur « je pense », où nous savons, nous analystes, que « ce à quoi je pense » que nous pouvons saisir, renvoie à :



  • un de quoi,

  • et d'où,

  • à partir de quoi je pense qui se dérobe néces­sairement ?


Et c'est bien pourquoi la formule de DESCARTES

nous interroge de savoir s'il n'y a pas du moins

ce point privilégié du « je pense » pur,

sur lequel nous puissions nous fonder.
Et c'est pourquoi il était tout au moins important que je vous arrête un instant.
Cette formule semble impliquer qu'il faudrait

que le sujet se soucie de pen­ser à tout instant

pour s'assurer d'être, condition déjà bien étrange,

mais encore suffit–elle ?
Suffit–il qu'il pense être pour qu'il touche à l'être pensant ?
Car c'est bien cela où DESCARTES, dans cette incroyable magie du discours des deux pre­mières Méditations, nous suspend.

Il arrive à faire tenir – je dis : dans son texte – et non pas une fois que le professeur de philosophie en aura pêché le signifiant, et trop facilement montrera l'artifice qui résulte de formuler qu'ainsi pensant, je puis me dire une chose qui pense – c'est trop facilement réfutable, mais qui ne retire rien de la force de progrès du texte – à ceci près qu'il nous faut bien interroger cet être pensant, nous demander si ce n'est pas le participe d'un « êtrepenser »,

à écrire à l'infinitif et en un seul mot : « J'êtrepense », comme on dit « j'outrecuide », comme nos habitudes d'analystes nous font dire « je compense », voire « je décompense », « je surcompense ». C'est le même terme, et aussi légitime dans sa composition.
Dès lors, le « je pensêtre » qu'on nous propose pour nous y introduire, peut paraître, dans cette perspective, un artifice mal tolérable puisque aussi bien,

à formuler les choses ainsi, l'être déjà détermine

le registre dans lequel s'inaugure toute ma démarche : ce « je pensêtre », je vous l'ai dit la dernière fois,

ne peut…

même dans le texte de DESCARTES

…se connoter que des traits du leurre et de l'apparence.
« Je pensêtre » n'apporte avec lui aucune autre consistance plus grande que celle du rêve où effectivement DESCARTES, à plusieurs temps de sa démarche,

nous a lais­sés suspendus.
Le « je pensêtre » peut lui aussi se conjuguer comme un verbe, mais il ne va pas loin, je pensêtre, tu pensêtres, avec l's si vous voulez à la fin, cela peut aller encore, voire « il pensêtre ».
Tout ce que nous pouvons dire c'est que si nous en faisons les temps du verbe d'une sorte d'infinitif « pensêtrer », nous ne pourrons que le connoter de ceci qui s'écrit dans les dictionnaires : que toutes

les autres formes, passée la troisième personne

du singulier du présent, sont inusitées en français.
Si nous voulons faire de l'humour nous ajouterons qu'elles sont sup­pléées ordinairement par les mêmes formes du verbe complémentaire de « pensêtrer »,

le verbe s'empêtrer.
Qu'est–ce à dire ?
C'est que l'acte d'« êtrepenser »…

car c'est de cela qu'il s'agit

…ne débouche pour « qui pense qui  ? », que sur un « peut–être ai–je ? », « peut–être je ? ».
Et aussi bien je ne suis pas le premier ni le seul depuis toujours à avoir remarqué le trait de contrebande de l'introduction de ce « je »  dans la conclusion :
« Je pense, donc je suis ».
Il est bien clair que ce « je » reste à l'état problématique

et que jusqu'à la suivante démarche de DESCARTES…

et nous allons voir laquelle

…il n'y a aucune raison qu'il soit préservé

de la remise en question totale que fait DESCARTES

de tout le procès, par la mise en profil, pour

les fondements de ce procès, de la fonction du Dieu trompeur.
Vous savez qu'il va plus loin…

le Dieu trompeur c'est encore un bon Dieu,

pour être là, pour me bercer d'illusions

…il va jusqu'au malin génie, au menteur radical,

à celui qui m'égare pour m'égarer,

c'est ce qu'on a appelé « le doute hyperbolique ».
On ne voit aucunement comment ce doute a épargné

ce « je » et le laisse donc, à propre­ment parler,

dans une vacillation fondamentale,

ce sur quoi je veux attirer votre attention.
Il y a deux façons – cette vacillation –

de l'articuler : l'articulation classique :



  • celle qui se trouve déjà – je l'ai retrouvée avec plaisir – dans la Psychologie de BRENTANO
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