Leçon 10








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90, encore que SADE…

presque fou, si on peut dire, de sa vision

…ne se comprenne qu’à être à cette occa­sion rapporté à la mesure de KANT, comme j’ai tenté de le faire.
Rappelez–vous ce que je vous en ai dit de l’analogie frappante entre :

  • l’exigence totale de la liberté de la jouissance

qui est dans SADE,

  • avec la règle universelle de la conduite kantienne.


La fonction où se fonde le désir, pour notre expérience rend manifeste qu’elle n’a rien à faire avec ce que KANT91 distingue comme le Wohl en l’opposant au Gut et au bien, disons avec le bien–être, avec l’utile.

Cela nous mène à nous apercevoir que cela va plus loin :

que cette fonction du désir, elle n’a rien à faire dirai–je, en général avec ce que KANT appelle…

pour le reléguer au second rang dans les règles de la conduite

…le pathologique. [ Cf. séminaire 1959-60 : L’éthique, séance du 23–12 ]
Donc…

pour ceux qui ne se sou­viennent pas bien dans quel sens KANT emploie ce terme, pour qui cela pourrait faire contre–sens, j’essaierai de le traduire en disant, le protopathique, ou encore plus largement, ce qu’il y a dans l’expérience d’humain trop humain, de limites liées au commode,

au confort, à la concession alimentaire

…cela va plus loin, cela va jusqu’à impliquer

la soif tissulaire elle–même.
N’oublions pas le rôle, la fonc­tion que je donne à l’anorexie mentale, comme à celui dont les premiers effets où nous puissions sentir cette fonction du désir,

et le rôle que je lui ai donnée à titre d’exemple pour illustrer la distinction du désir et du besoin.
Donc si loin d’elle : commodité, confort, concession ?

N’irez–vous pas me dire que, sans doute, pas compromis, puisque tout le temps nous en parlons.
Mais les compromis qu’elle a à passer, cette fonction du désir, sont d’un autre ordre que ceux liés, par exemple, à l’existence d’une communauté fondée sur l’association vitale, puisque c’est sous cette forme que le plus communément nous avons à évoquer,

à constater, à expliquer la fonction du compromis.
Vous savez bien qu’au point où nous en sommes,

si nous suivons jusqu’au bout la pensée freudienne, ces compromis intéressent le rapport d’un instinct de mort avec un instinct de vie, lesquels tous deux, ne sont pas moins étranges à considérer dans leurs rapports dialectiques que dans leur définition.
Pour repartir, comme je le fais toujours, à quelque point de chaque discours que je vous adresse hebdomadairement, je vous rappelle que cet instinct de mort n’est pas un ver rongeur, un parasite, une blessure, même pas un principe de contrariété, quelque chose comme une sorte de yin opposé au yang, d’élément d’alternance.
C’est pour FREUD nettement articulé :

un principe qui enveloppe tout le détour de la vie, laquelle vie, lequel détour, ne trouvent leur sens qu’à le rejoindre.
Pour dire le mot, ce n’est pas sans motif de scandale que certains s’en éloignent, car nous voilà bien sans doute retournés, revenus…

malgré tous les principes positivistes c’est vrai

…à la plus absurde extrapolation à proprement parler métaphysique, et au mépris de toutes les règles acquises de la prudence.
L’instinct de mort dans FREUD nous est présenté comme

ce qui, pour nous je pense, en sa place, se situe

de s’égaler à ce que nous appellerons ici le signifiant

de la vie [ϕ], puisque ce que FREUD nous en dit c’est que l’essentiel de la vie, réinscrite dans ce cadre de l’instinct de mort, n’est rien d’autre que le dessein…

néces­sité par la loi du plaisir

…de réaliser, de répéter le même détour toujours pour revenir à l’inanimé.
La définition de l’instinct de vie dans FREUD…

il n’est pas vain d’y revenir, de le réaccentuer …n’est pas moins atopique, pas moins étrange,

de ceci qu’il convient toujours de ressouligner : qu’il est réduit à l’éros, à la libido.
Observez bien ce que ça signifie, j’accentuerai par une comparaison tout à l’heure, avec la position kantienne.

Mais d’ores et déjà, vous voyez ici à quel point de contact nous sommes réduits, concernant la relation au corps : c’est d’un choix qu’il s’agit.
Et tellement évident que ceci, dans la théorie, vient à se matérialiser en ces figures dont

il ne faut point oublier :



  • qu’à la fois elles sont nouvelles,



  • et quelles difficultés, quelles apories, voire quelles impasses elles nous opposent à les justifier, voire à les situer, à les définir exactement.

Je pense que la fonction du phallus, d’être ce autour de quoi vient s’articuler cet éros, cette libido, désigne suffisamment ce qu’ici j’entends pointer.
Dans l’ensemble, toutes ces figures

pour reprendre le terme que je viens d’employer

…que nous avons à manier concernant cet éros,

qu’est–ce qu’elles ont à faire, qu’est–ce qu’elles ont de commun par exemple…

pour en faire sentir la distance

…avec les préoccupations d’un embryologiste

dont on ne peut tout de même pas dire qu’il n’a rien à faire – lui – avec l’instinct de vie quand

il s’interroge sur ce que c’est qu’un organisateur

dans la croissance, dans le mécanisme de la division cellulaire, la segmentation des feuillets,

la différen­ciation morphologique?
On s’étonne de trouver quelque part sous la plume

de FREUD92 que l’analyse ait mené à une quelconque découverte biologique !
Cela se trouve quelquefois – autant que je me souvienne – dans l’Abriß.
Quelle mouche l’a piqué à cet instant ?
Je me demande quelle découverte biologique a été faite à la lumière de l’analyse ?
Mais aussi bien, puisqu’il s’agit de pointer là

la limitation, le point électif de notre contact avec le corps, en tant bien sûr qu’il est le support, la présence de cette vie, est–ce qu’il n’est pas frappant que pour réintégrer dans nos calculs

la fonction de conservation de ce corps, il faille que nous passions par l’ambiguïté de la notion

du narcissisme, suffisamment désignée je pense…

pour ne point avoir à articuler autrement

à la structure même du concept narcissique et l’équivalence

qui y est mise à la liaison de l’objet

…suffisamment désignée dis–je par l’accent mis, dès l’Introduction au narcissisme, sur la fonction de la douleur, et dès le premier article, en tant…

relisez cet article excellemment traduit

…que la douleur n’y est pas signal de dommage

mais phénomène d’auto–érotisme, comme il n’y a pas longtemps je rappelais, dans une conversation familière, et à propos d’une expérience personnelle, à quelqu’un qui m’écoute :

l’expérience qu’une douleur en efface une autre.

Je veux dire qu’au présent on souffre mal

de deux douleurs à la fois : une prend le dessus, fait oublier l’autre, comme si l’investissement libidinal, même sur le propre corps, se montrait là soumis à la même loi que j’appellerai de partialité qui motive la relation au monde des objets du désir.
La douleur n’est pas simplement…

comme disent les techniciens de sa nature

…exquise, elle est privilégiée, elle peut être fétiche.
Ceci pour nous mener à ce point que j’ai déjà…

lors d’une récente conférence, non ici [ De ce que j'enseigne, 23–01–1962 ]

…articulé : qu’il est actuel dans notre propos

de mettre en cause ce que veut dire l’organisation sub­jective que désigne le processus primaire, ce qu’il veut dire pour ce qui est et ce qui n’est pas de son rapport au corps.

C’est là que, si je puis dire, la référence, l’analogie avec l’investigation kantienne va nous servir.
Je m’excuse avec toute l’humilité qu’on voudra auprès de ceux qui, des textes kantiens, ont une expérience qui leur donne droit à quelque observation margi­nale, quand je vais un peu vite dans ma référence à l’essentiel de ce que l’exploration kantienne nous apporte.
Nous ne pouvons ici nous attarder à ces méandres, peut–être par certains points : aux dépens de la rigueur ? Mais n’est–ce pas aussi qu’à trop les suivre,

nous perdrions quelque chose de ce qu’ont de massif sur certains points ses reliefs ?
Je parle de la Critique kantienne, et nommément de celle dite de la Raison pure.
Dès lors, n’ai–je pas le droit de m’en tenir pour un instant à ceci, qui pour quiconque simplement aura lu une ou deux fois avec une attention éclairée ladite Critique de la Raison pure93, ceci, d’ailleurs qui n’est contesté par aucun commentateur, que les catégories dite de la Raison pure exi­gent assurément pour fonctionner comme telles le fondement de ce qui s’appelle intuition pure, laquelle se présente comme la forme normative, je vais plus loin : obligatoire, de toutes les appréhensions sensibles :

je dis de toutes, quelles qu’elles soient.
C’est en cela que cette intuition…

qui s’ordonne en catégories de l’espace et du temps …se trouve désignée par KANT comme exclue de ce qu’on peut appeler l’originalité de l’expérience sensible, de la Sinnlichkeit, d’où seulement peut sortir, peut surgir quelque affirmation que ce soit de réalité palpable.
Ces affirmations de réalité n’en restant pas moins, dans leur articula­tion, soumises aux catégories de ladite raison pure sans lesquelles elles ne sau­raient, non pas seulement être énoncées, mais même pas être aperçues.
Dès lors, tout se trouve suspendu au principe de cette fonction dite synthétique

ce qui ne veut dire rien d’autre qu’unifiante

…qui est, si l’on peut dire aussi, le terme com­mun de toutes les fonctions catégorielles, terme commun qui s’ordonne et

se décompose dans le tableau fort suggestivement articulé qu’en donne KANT…

ou plutôt dans les deux tableaux qu’il en donne :

les formes des catégories et les formes du jugement

…qui saisit qu’en droit…

en tant qu’elle marque dans le rapport

à la réalité la spontanéité d’un sujet

…cette intuition pure est absolument exigible.
Le schème kantien, on peut arriver à le réduire à

la Beharrlichkeit94, à la permanence, à la tenue dirai–je, vide, mais la tenue possible de quoi que ce soit dans le temps.
Cette intuition pure en droit est absolument exigée dans KANT pour le fonc­tionnement catégoriel,

mais après tout, l’existence d’un corps,

en tant qu’il est le fondement de la Sinnlichkeit,

de la sensorialité, n’est pas exigible du tout.
Sans doute, pour ce qu’on peut appeler valablement d’un rapport à la réalité, ça ne nous mènera pas loin puisque, comme le souligne KANT, l’usage de

ces catégo­ries de l’entendement ne concernera

que ce qu’il appellera des concepts vides.
Mais quand nous disons que ça ne nous mènera pas loin, c’est parce que nous sommes philosophes,

et même kantiens.

Mais dès que nous ne le sommes plus…

ce qui est le cas commun

…chacun sait justement au contraire que ça mène

très loin, puisque tout l’effort de la philosophie consiste à contrer toute une série d’illusions,

de Schwärmerein

comme on s’exprime dans le langage

philoso­phique, et particulièrement kantien

…de mauvais rêves

à la même époque, GOYA nous dit :

« Le sommeil de la raison engendre les monstres »

…dont les effets théologisants nous montrent bien tout le contraire, à savoir que ça mène très loin, puisque par l’intermédiaire de mille fanatismes cela mène tout simple­ment aux violences sanglantes,

qui continuent d’ailleurs fort tranquillement, malgré la présence des philosophes, à constituer,

il faut bien le dire, une partie importante de la trame de l’histoire humaine.
C’est pour cela qu’il n’est point indifférent de montrer où passe effectivement la frontière de ce qui est efficace dans l’expérience, malgré toutes

les purifica­tions théoriques et les rectifications morales.
Il est tout à fait clair en tout cas qu’il n’y a pas lieu d’admettre pour tenable l’esthétique transcendantale de KANT, malgré ce que j’ai appelé le caractère indépassable

du service qu’il nous rend dans sa critique,

et j’espère le faire sentir justement de ce que

je vais montrer qu’il convient de lui substituer.
Parce que justement, s’il convient de lui substituer quelque chose et que ça fonctionne en conservant quelque chose de la structure qu’il a articulé, c’est cela qui prouve qu’il a au moins entrevu, qu’il a profondé­ment entrevu ladite chose.
C’est ainsi que l’esthétique kantienne n’est absolument pas tenable, pour la simple raison qu’elle est, pour lui, fondamentalement appuyée d’une argumentation mathématique qui tient à ce qu’on peut appeler « l’époque géométrisante de la mathématique ».
C’est pour autant que la géométrie euclidienne est incontestée au moment où KANT poursuit sa méditation qu’il est soutenable pour lui qu’il y ait dans l’ordre

spatio–temporel certaines évidences intuitives.

Il n’est que de se baisser, que d’ouvrir son texte, pour cueillir les exemples de ce qui peut paraître maintenant, à un élève moyennement avancé dans l’initiation mathématique, d’immédiatement réfutable.


  • Quand il nous donne, comme exemple d’une évidence qui n’a même pas besoin d’être démon­trée que 

« Par deux points il ne saurait passer qu’une droite », chacun sait…

pour autant que l’esprit s’est en somme assez facilement ployé à l’imagination,

à l’intuition pure d’un espace courbe par

la métaphore de la sphère

…que par deux points il peut passer beaucoup plus d’une droite, et même une infinité de droites.


  • Quand il nous donne, dans ce tableau des Nichts, des « riens », comme exemple du « leerer Gegenstand ohne Begriff », de « l’objet vide sans concept », l’exemple suivant qui est assez énorme : l’illustration d’une figure rectiligne qui n’aurait que deux côtés. Voilà quelque chose qui peut sembler, peut–être à KANT, et sans doute pas à tout le monde à son époque, comme l’exemple même de l’objet inexistant, et par dessus le marché impensable. Mais le moindre usage, je dirai même d’une expérience de géomètre tout à fait élémentaire, la recherche d’un tracé que décrit un point lié à une roulante, ce qu’on appelle une cycloïde de Pascal, vous mon­trera qu’une figure rectiligne, pour autant qu’elle met proprement en cause la permanence du contact de deux lignes ou de deux côtés, est quelque chose qui est véritablement primordial, essentiel à toute espèce de compréhension géomé­trique, qu’il y a bel et bien là articulation conceptuelle, et même objet tout à fait définissable.


Aussi bien, même avec cette affirmation que rien n’est fécond sinon le jugement synthétique, peut–il encore, après tout l’effort de logicisation de la mathématique, être considéré comme sujet à révision.
La prétendue infécondité du « jugement analytique a priori »,

à savoir de ce que nous appellerons tout sim­plement « l’usage purement combinatoire » d’éléments extraits de la position pre­mière d’un certain nombre de définitions, que cet usage combinatoire ait en soi une fécondité propre, c’est ce que la critique la plus récente, la plus poussée des fondements de l’arithmétique [ Frege ] par exemple, peut assurément démontrer.
Qu’il y ait au dernier terme, dans le champ de

la création mathématique, un résidu obli­gatoirement indémontrable, c’est ce à quoi sans doute la même exploration logi­cisante semble nous avoir conduits, le théorème de Gödel, avec une rigueur jusqu’ici irréfutée, mais il n’en reste pas moins que c’est par la voie de la démons­tration formelle que cette certitude peut être acquise.
Et quand je dis formelle, j’entends par les procédés

les plus expressément formalistes de la combinatoire logicisante.
Qu’est–ce à dire ?
Est–ce pour autant que cette intuition pure…

telle que KANT, aux termes d’un progrès critique concernant les formes exigibles de la science

…que cette intuition pure ne nous enseigne rien ?
Elle nous enseigne assurément de discerner sa cohérence, et aussi sa disjonction possible de l’exercice dit synthétique, de la fonction unifiante du terme de l’unité en tant que constituante dans toute formation catégorielle, et…

les ambiguïtés étant une fois montrées

de cette fonction de l’unité

…de nous montrer à quel choix, à quel renversement nous sommes conduits sous la sollicitation de diverses expériences.
La nôtre ici évidemment seule nous importe.
Mais n’est–il pas plus significatif que d’anecdotes, d’accidents, voire d’exploits, au point précis

où on peut faire remarquer la minceur du point

de conjonction entre le fonctionnement catégoriel

et l’expérience sensible dans KANT…

le point d’étranglement si je puis dire

…où peut être soulevée la question :

si l’existence d’un corps – bien sûr tout à fait exi­gible en fait – ne pourrait pas être mise en cause dans la perspective kantienne, quant au fait qu’elle soit exigée en droit ?
Est–ce que quelque chose n’est point fait pour

vous présentifier cette question, dans la situation de cet enfant perdu qu’est le cosmonaute de notre époque

dans sa capsule, au moment où il est en état d’apesanteur ?
Je ne m’appesantirai pas sur cette remarque :

que la tolérance…

qui semble–t–il, sans doute n’a jamais été encore mise très longtemps à l’épreuve,

mais tout de même

…la tolérance surprenante de l’organisme à l’état d’apesanteur est tout de même faite pour nous faire poser une question.
Puisque après tout des rêveurs s’interrogent sur l’origine de la vie, et parmi eux il y a ceux qui disent que ça s’est mis tout d’un coup à fructifier sur notre globe, mais d’autres que ça a dû venir par un germe venu des espaces astraux…

je ne saurais vous dire à quel point

cette sorte de spéculation m’indiffère

…tout de même, à partir du moment où un organisme…

qu’il soit humain, que ce soit celui d’un chat ou du moindre seigneur du règne vivant

…semble si bien dans l’état d’apesanteur,

est–ce qu’il n’est pas justement essentiel à la vie, disons simplement qu’elle soit en quelque sorte

en position d’équipollence par rapport à tout effet possible du champ gravitationnel ?
Bien entendu, il est toujours dans les effets de gravita­tion, le cosmonaute, seulement c’est une gravitation qui ne lui pèse pas.
Eh bien, là où il est dans son état d’apesanteur, enfermé comme vous le savez dans sa capsule, et plus encore soutenu, molletonné de partout par les replis de l’icelle capsule, que transporte–t–il avec lui d’une intuition, pure ou pas, mais phéno­ménologiquement définissable, de l’espace et du temps?
La question est d’autant plus intéressante que vous savez que depuis KANT nous sommes tout de même revenus là–dessus.
Je veux dire que l’exploration, justement qualifiée de phénoménologique, nous a tout de même ramené l’atten­tion sur le fait que ce qu’on peut appeler les dimensions naïves de l’intuition, spatiale nommément, ne sont pas – même à une intuition si purifiée qu’on la pense – si facilement réductibles, et que le haut, le bas, voire la gauche conservent non seulement toute leur importance en fait, mais même en droit pour la pensée la plus critique.
Qu’est–ce qui lui en est advenu au GAGARINE95,

ou au TITOV, ou au GLENN, de son intuition

de l’espace et du temps, dans des moments où sûrement il avait, comme on dit, d’autres idées en tête ?
Cela ne serait peut–être pas tout à fait inintéressant, pendant qu’il est là–haut, d’avoir avec lui un petit dialogue phénoménologique. Dans ces expériences, naturellement on a considéré que ce n’était pas le plus urgent. On a, au reste, le temps d’y revenir.
Ce que je constate c’est que, quoi qu’il en soit

de ces points sur lesquels nous, quand même,

nous pouvons être assez pressés d’avoir des réponses de l’Erfahrung, de l’expérience, lui en tout cas,

cela ne l’a pas empêché d’être tout à fait capable de ce que j’appel­lerai toucher des boutons,

car il est clair, au moins pour le dernier [ Glenn ],

que l’affaire a été commandée à tel moment, et même décidée de l’intérieur. Il restait donc en pleine possession des moyens d’une combinatoire efficace.
Sans doute sa raison pure était puissamment appareillée de tout un montage complexe qui faisait assurément l’efficacité dernière de l’expérience.
Il n’en reste pas moins, que pour tout ce que nous pouvons supposer…

et aussi loin que nous pouvons supposer l’effet de la construction combinatoire dans l’appareil, et même dans les appren­tissages, dans les consignes ressassées, dans la formation épuisante imposée au pilote lui–même, si loin que nous le supposions intégré à ce qu’on peut appeler l’automatisme déjà construit de la machine

…il suffit qu’il ait à pousser un bouton dans le bon sens et en sachant pourquoi, pour qu’il devienne extraordi­nairement significatif qu’un pareil exercice de la raison combinante soit possible : dans les conditions dont peut–être c’est loin d’être encore l’extrême atteint de ce que nous pouvons supposer de contrainte et de paradoxe imposé

aux conditions de la motricité naturelle.
Mais que déjà nous pouvons voir que les choses sont poussées fort loin de ce double effet, caractérisé d’une part par la libération de ladite motricité

des effets de la pesanteur, sur lesquels on peut dire que dans les conditions naturelles, ce n’est pas trop dire qu’elle s’appuie sur cette motricité, et que corrélativement les choses ne fonctionnent que pour autant que ledit sujet moteur est littéralement emprisonné, pris dans la carapace qui seule assure la contention, au moins à tel moment du vol,

de l’organisation dans ce qu’on peut appeler

sa solidarité élémentaire.
Voici donc ce corps devenu, si je puis dire,

une sorte de mollusque, mais arra­ché à son implantation végétative.
Cette carapace devient une garantie si domi­nante

du maintien de cette solidarité, de cette unité,

qu’on n’est pas loin de saisir que c’est en elle

en fin de compte qu’elle consiste, qu’on voit là,

en une sorte de relation extériorisée de la fonction de cette unité, comme véritable contenant

de ce qu’on peut appeler la pulpe vivante.
Le contraste de cette position corporelle avec cette pure fonction de machine à raisonner, cette raison pure qui reste tout ce qu’il y a d’efficace et tout ce dont nous attendons une efficacité quelconque à l’intérieur, est bien là quelque chose d’exemplaire, qui donne toute son impor­tance à la question que j’ai posée tout à l’heure :

de la conservation ou non de l’intuition spatio–temporelle, au sens où je l’ai suffisamment appuyée de ce que j’appellerai « la fausse géométrie du temps de Kant » :

est–ce qu’elle est, cette intui­tion, toujours là ?
J’ai une grande tendance à penser qu’elle est toujours là.
Elle est toujours là, cette «  fausse géométrie »,

aussi bête et aussi idiote, parce qu’elle est effectivement produite comme une sorte de « reflet de l’activité combinante », mais reflet qui n’est pas moins réfutable, car – comme l’expérience de la méditation des mathématiciens l’a prouvé – sur ce sol nous ne sommes pas moins arrachés à la pesanteur que dans l’endroit là–haut où nous suivons notre cosmonaute.
En d’autres termes, que cette « intuition » prétendue « pure » est sortie de l’illusion de leurres

attachés à la fonction combinatoire elle–même,

tout à fait possibles à dis­siper,

même si elle s’avère plus ou moins tenace.
Elle n’est, si je puis dire, que l’ombre du nombre.
Mais bien sûr, pour pouvoir affirmer cela,

il faut avoir fondé le nombre lui–même ailleurs

que dans cette intuition.
Au reste, à supposer que notre cosmo­naute

ne la conserve pas cette « intuition euclidienne de l’espace »…

et celle beaucoup plus discutable encore du temps qui lui est appendue dans KANT, à savoir quelque chose qui peut se projeter sur une ligne

…qu’est–ce que ça prou­vera ?
Ça prouvera simplement qu’il est tout de même capable d’appuyer cor­rectement sur les boutons

sans recourir à leur schématisme.
Ça prouvera simplement que ce qui est d’ores et déjà réfutable ici est réfuté là–haut dans l’intuition elle–même !
Ce qui, vous me le direz, réduit peut–être un peu

la por­tée de la question que nous avons à lui poser.
Et c’est bien pour cela qu’il y a d’autres questions plus importantes à lui poser, qui sont justement

les nôtres, et particulièrement celle–ci,

ce que devient dans l’état d’apesanteur une pulsion sexuelle qui a l’habitude de se manifester en ayant l’air d’aller contre.
Et si le fait qu’il soit entièrement collé à l’intérieur d’une machine…

j’entends, au sens matériel du mot

…qui incarne, manifeste, d’une façon si évidente

le fantasme phallique, ne l’aliène pas, particulièrement à son rapport avec les fonctions d’apesanteur naturelles au désir mâle ?
Voilà une autre question dans laquelle je crois que nous avons tout à fait légitimement notre nez à mettre.
Pour revenir sur le nombre, dont il peut vous étonner que j’en fasse un élé­ment si évidemment détaché

de l’intuition pure, de l’expérience sensible,

je ne vais pas ici vous faire un séminaire sur

les Foundations of arithmetic96

titre anglais de FREGE, auquel je vous prie

de vous reporter parce que c’est un livre aussi fas­cinant que les Chroniques Martiennes97, où vous verrez qu’il est en tout cas évi­dent

qu’il n’y a aucune déduction empirique possible de la fonction du nombre

…mais que, comme je n’ai pas l’intention de vous faire un cours sur ce sujet, je me contenterai…

parce que c’est dans notre propos

…de vous faire remarquer que par exemple les cinq points ainsi disposés que vous pouvez voir sur

la face d’un dé , c’est bien une figure qui peut symboliser le nombre cinq, mais que vous auriez tout à fait tort de croire que d’aucune façon le nombre cinq soit donné par cette figure.
Comme je ne désire pas vous fatiguer à vous faire des détours infinis, je pense que le plus court

est de vous faire imaginer une expérience

de conditionnement que vous seriez en train de poursuivre sur un animal – c’est assez fréquent – pour voir cette faculté de discernement – à cet animal – dans telle situation constituée de buts à atteindre, supposez que vous lui don­niez des formes diverses.
À côté de cette disposition  chose qui constitue une figure, vous n’attendrez en aucun cas et d’aucun animal qu’il réagisse de la même façon à la figure suivante qui est pourtant aussi un cinq,

ou à celle–ci qui ne l’est pas moins,

à savoir la forme du pentagone.
Si jamais un animal réagissait de la même façon à ces trois figures, eh bien vous seriez stupéfaits, et très précisément pour la raison que vous seriez alors absolument convaincus que l’animal sait compter.
Or vous savez qu’il ne sait pas compter.


Cela n’est pas une preuve, certes, de l’origine

non empirique de la fonction du nombre.
Je vous le répète, ceci mérite une discussion détaillée, dont après tout la seule raison vraie, sensée, sérieuse que j’ai de vous conseiller vivement de

vous y intéresser, est qu’il est surprenant de voir à quel point peu de mathématiciens…

encore que ce ne soient bien entendu que des mathématiciens qui les aient bien traités

…s’y intéressent vraiment.
Ce sera donc de votre part, si vous vous y intéressez, une œuvre de miséricorde :

visiter les malades, s’intéresser aux questions

peu intéressantes, est–ce que ce n’est pas aussi

par quelque côté notre fonction?
Vous y verrez qu’en tout cas l’unité et le zéro,

si importants pour toute consti­tution rationnelle

du nombre, sont ce qu’il y a de plus résistant,

bien sûr, à toute tentative d’une genèse expérimentale du nombre, et tout spécialement si l’on entend donner une définition homogène du nombre comme tel, réduisant à néant toutes les genèses qu’on peut tenter de donner du nombre à partir

d’une collection et de l’abstraction de la différence

à partir de la diversité.
Ici prend sa valeur le fait que j’ai été amené,

par le droit fil de la progression freudienne,

à articuler d’une façon qui m’a parue nécessaire

la fonction du trait unaire, en tant qu’elle fait apparaître la genèse de la différence dans

une opération qu’on peut dire se situer dans

la ligne d’une simplification toujours accrue :

que c’est dans une visée qui est celle qui aboutit

à la ligne de bâtons…

c’est–à–dire à la répétition

de l’apparemment identique

…qu’est créé, dégagé ce que j’appelle, non pas

le sym­bole, mais l’entrée dans le réel comme signifiant inscrit

et c’est là ce que veut dire le terme de primauté de l’écriture : l’entrée dans le réel,

c’est la forme de ce trait répété par

le chasseur primitif

de la différence absolue en tant qu’elle est là.
Aussi bien, vous n’aurez pas de peine…

vous les trouverez à la lecture de FREGE, encore que FREGE ne s’engage pas dans cette voie,

faute d’une théorie suffisante du signifiant
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