Le discours scientifique comme discours sans chair








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Chapitre

La réfutation par accusation d’émotion

Exploitation argumentative de l’émotion

dans une controverse à thème scientifique

Marianne Doury

GRIC — Université Lumière Lyon 2

Désormais, pour parler de science dans Charlie,

la bouche en cul de poule et le petit doigt levé sont de mise

(Charlie Hebdo, 3 avril 1996)

Le discours scientifique comme discours sans chair


Il me semble que, dans l’imaginaire social, la science est quelque chose qui est caractérisé émotionnellement. L’image de la science est froide, impersonnelle, non émotionnelle. Il semblerait que très profondément et depuis très longtemps, la science soit appréhendée comme incompatible avec l’émotion. Sans doute les origines de ce divorce remontent-elles à l’opposition instaurée entre raison et émotion, qui apparaît très tôt dans l’histoire de la philosophie. Cette opposition entre émotion et raison présuppose souvent une hiérarchie entre ces deux pôles, telle que l’émotion, primitive, bestiale, dangereuse, joue un rôle inférieur à celui de la raison, sous le contrôle de laquelle elle doit être placée (Solomon 1993).

L'opposition entre raison et émotions est encore très prégnante aujourd'hui. Elle fonde largement les normes qui régissent les discours scientifiques, et qui leur imposent un caractère impersonnel : la faible inscription des paramètres de l’énonciation se traduit par l’absence de pronoms de la première personne, la récurrence des tournures passives, des nominalisations, des énoncés définitionnels du type “X est Y”1

Toutes ces caractéristiques, de nature discursive, sont interprétées comme un reflet de caractéristiques épistémologiques de la science elle-même. En effet, la démarche scientifique, essentiellement procédurale, où la pensée avance sous le contrôle serré de protocoles logico-expérimentaux, est vue comme antinomique des émotions. Son objectivité, son universalité supposées, la rationalité atemporelle et impersonnelle censée la caractériser la présentent comme un univers à part, coupé de tout contexte social, culturel, et surtout, coupé de tout sujet et donc, finalement, de toute émotion.

Cette virginité émotionnelle de la science ne constitue pas une description de la pratique scientifique effective. Elle peut être considérée, à la suite de Merton, comme une norme, un idéal à atteindre, afin d’accéder aux gratifications professionnelles décernées par la communauté scientifique ; elle peut aussi être vue simplement comme une construction idéologique à laquelle les scientifiques auraient recours pour justifier en son nom certaines pratiques (Besnier 1990, 1994, Mulkay 1991).
A l’appui de cette deuxième analyse, je voudrais montrer comment la supposée virginité émotionnelle du discours scientifique peut être, dans une controverse à thème scientifique (qui doit être distinguée du discours scientifique au sens strict)2, investie d’une fonction argumentative, et être instrumentalisée afin de soutenir ou de rejeter le point de vue d’un participant à cette polémique.

Portrait d'un astronome en analyste normatif


L'étude de cas présentée ici illustre un traitement des normes en argumentation proposé notamment par Plantin (1995), Doury (1997). Cette réflexion part du constat que bien souvent, les critères d’évaluation des discours argumentés habituellement proposés par les théoriciens de l’argumentation rencontrent les critères utilisés par les locuteurs “ordinaires” dans des interactions polémiques.

Afin d’illustrer cette approche, faisons un rapide détour par un débat aux marges de la science : la polémique sur l’astrologie, et considérons la situation de discours suivante3. Un astrologue débat avec un astronome sceptique, qui nie qu'une influence des astres sur les destins individuels (hypothèse qui fonde l'astrologie) puisse exister. Devant ce rejet, l'astrologue s'exclame :

Vous savez qui vous me rappelez ? Lord Kelvin, qui, au début du siècle, disait : « l'aviation n'existe pas, on ne pourra jamais voler parce que le métal est plus lourd que l'air ! »

L'analyste normatif, s'il admet le parallèle, verra dans le discours de l'astrologue une argumentation par analogie, visant à faire passer ce qu'on sait du phore (Kelvin avait tort) au thème (vous-même avez tort). S'il conteste le parallèle — s'il estime, par exemple, que les deux situations envisagées n'ont rien de comparable (Kelvin n'est pas l'interlocuteur sceptique ; les temps ont changé ; l'astrologie repose sur des principes bien plus improbables que l'aviation ; etc.), il dénoncera probablement l’utilisation d’un amalgame — c'est-à-dire d’une argumentation par analogie abusive.

Revenons un instant à notre astrologue et à son interlocuteur dubitatif. Celui-ci, pris à parti par son adversaire, qui le présente comme un Lord Kelvin des temps modernes, s'indigne :

Nous sommes au vingtième siècle, rien à voir ; c'est un amalgame. Vous faites des amalgames extrêmement savants, et ces amalgames, je veux les dénoncer, parce que c'est scandaleux.

Cette réfutation par accusation d'amalgame (qui constitue un cas particulier d'argument du paralogisme ; cf. Plantin 1995) présente des similitudes très nettes avec le jugement porté par l'analyste normatif — dont, je l'admets, je présente l'analyse un peu rapidement.
Revenons à des considérations plus générales. Une perspective normative classique en argumentation consiste à utiliser les normes argumentatives comme des critères de rationalité externes aux discours étudiés — critères que l’analyste leur appliquerait, comme des étalons de rationalité : c'est cette perspective qu'illustre l'attitude de l'analyste normatif évoqué plus haut, ainsi que la réaction de l'astronome sceptique.

À côté de cette voie, des échanges comme celui présenté ci-dessus invitent à explorer une approche différente, et à introduire les normes argumentatives dans l’objet d’étude. L’analyste a alors à charge de décrire de quelle façon ces normes guident l’élaboration du discours argumenté, et comment elles sous-tendent certaines réfutations menées par des locuteurs dans des interactions argumentatives.

Le travail présenté ici vise à illustrer cette démarche en montrant comment les normes qui règlent le discours scientifique — et, en particulier, sa virginité émotionnelle — peuvent être momentanément dénuées de toute valeur descriptive ou prescriptive, et être investies par des locuteurs engagés dans une polémique pour atteindre des objectifs locaux.

Le débat autour des “failles du darwinisme”


En janvier 1996, le magazine La Recherche publie un entretien mené par Olivier Postel-Vinay, nouveau rédacteur en chef, avec Marcel Paul Schützenberger, mathématicien. Dans cet entretien, sous le titre « Les Failles du darwinisme », M.-P. Schützenberger remet en cause un certain nombre de principes fondamentaux de l’évolutionnisme.4

Les propos tenus par M.-P. Schützenberger déclenchent une polémique virulente5. Elle se manifeste notamment dans les nombreuses lettres envoyées par des lecteurs au magazine La Recherche, afin de soutenir ou, au contraire, de dénoncer la publication de l'entretien avec M.-P. Schützenberger. C'est l'ensemble de ce courrier (publié ou non) qui fait l'objet de la présente étude.

“J'ai été scandalisé par cet entretien”


Une grande partie des lettres envoyées à La Recherche commence sur une explicitation de la réaction de type émotionnelle qui a été ressentie par le lecteur-scripteur à la lecture de l’entretien avec Schützenberger. C'est une aubaine pour un chercheur engagé dans une recherche sur les émotions, mais cela n'a rien de très remarquable étant donné le genre discursif dont relève le corpus. De tels “commentaires émotionnels” constituent en effet les figures de style obligées du courrier des lecteurs : se dépeindre comme “indigné” ou “ravi”, “irrité” ou “soulagé”, est une stratégie d'école pour légitimer ce type de prise de parole. Ces marqueurs lexicaux de l'émotion affichée sont fortement ritualisés.

Énoncés d'émotion


Les commentaires émotionnels encadrent généralement les développements techniques, réfutant ou prolongeant le contenu scientifique développé par Schützenberger. Ils sont du type suivant6 :

1.1 : Je lis avec quelque retard mais non moins de stupéfaction l’article “les failles du darwinisme” dû à monsieur Schützenberger.

1.2 : J’ai lu avec grand déplaisir votre interview de M. P. Schützenberger.

1.3 : J’apprécie beaucoup La Recherche, et sa nouvelle formule plus encore. (…) J’ai cependant été déçu par l’article

1.4 : Une fois de plus, La Recherche nous gratifie d’un texte anti-darwinien. Pour l’ensemble de la communauté qui étudie l’évolution en France, un léger dégoût le dispute à la colère. (...) l’interview de M. P. Schützenberger publié dans le numéro de janvier est choquante.

1.5 : Son papier est une offense à tous les chercheurs en biologie (évolutionnistes ou non) qui depuis un siècle tentent de transformer cette discipline en science “dure”. (…) Il est un peu agaçant de constater que depuis le début du XIXe siècle, quiconque se considère comme un intellectuel se targue d’être capable de renverser les théories et les faits de l’évolution.

Ces exemples constituent ce que Plantin (1997) appelle des énoncés d’émotion, c'est-à-dire des énoncés qui associent :

— un lieu psychologique de l’émotion : ici, le scripteur (désigné par les marques de la première personne), associé ou non à une communauté plus vaste (« l’ensemble de la communauté qui étudie l’évolution en France », ou, dans un exemple non reproduit « tous les chercheurs en biologie qui tentent de transformer cette discipline en “science dure” »). On trouve aussi des énoncés d'émotion non attribuée — qui, par défaut, incluent le scripteur : « il est un peu agaçant de constater... » ;

— un inducteur d’émotion (une cause). Le déclencheur d'émotion peut être l'événement dans son ensemble (les propos de Schützenberger, la décision de La Recherche de publier l'entretien), ou certains aspects seulement : « le fait qu'un membre de l'Académie des sciences puisse prendre des chevaux pour des ruminants et parler des poissons du Précambrien » est présenté par un lecteur comme suscitant surprise et indignation ;

— et une émotion plus ou moins spécifiée (stupéfaction, grand déplaisir, déception, indignation, regret, dégoût, colère, effarement, surprise, étonnement7).
Ces énoncés d’émotion peuvent être mis en relation avec le principe de contenu émotionnel identifié par Ungerer, qui invite à mentionner les aspects émotionnels des faits explicitement (1997 : 314) afin de provoquer chez le récepteur une réponse émotionnelle adaptée.

Inducteurs spécifiques d'émotion


À côté des inducteurs d'émotions factuels présentés plus haut, on trouve dans le corps des lettres l'affirmation que certaines règles habituellement de mise dans les discussions scientifiques auraient été violées. La mention de la violation de ces règles fonctionne comme un inducteur spécifique d’émotion, et constitue un argument susceptible de justifier l’énoncé d’émotion premier (“Je suis indigné par les propos de M.-P. Schützenberger parce qu'il ne respecte pas telle règle de la discussion scientifique”).
Ces énoncés sont du type suivant :

Dénonciation de l'introduction de considérations métaphysiques dans une discussion scientifique :

2.1 : Je ne peux accepter qu’un scientifique fasse appel à un quelconque au-delà pour expliquer les processus de l’évolution

Dénonciation du non respect de l'équilibre des positions :

2.2 : L’interview de M. P. Schützenberger parue dans votre numéro de janvier et la place que vous lui donnez m’ont beaucoup étonnée de votre part.

En effet, il s’agit d’une position hautement polémique — et très contestable — présentée sans aucun point de vue contradictoire !

Dénonciation d'un déplacement de compétence :

2.3 : La presse généraliste nous informe fréquemment sur les opinons de personnalités connues dans des domaines autres que ceux pour lesquels leur réputation est établie : les acteurs parlent d’économie, les politiciens parlent de littérature ou les top models dissertent sur l’histoire de la philosophie. Jusqu’à présent, j’ai cru que “la recherche” se distinguait de ces confrères en se contentant de consulter ou de faire intervenir des spécialistes reconnus par leur communauté scientifique pour médiatiser les résultats de la recherche dans leur domaine. Il semble que cette politique éditoriale ne soit plus d’actualité.8

Dénonciation d'une orientation vers la personne :

2.4 : Je trouve la nouvelle formule un peu trop orientée sur les personnes au lieu du contenu. Cela est décelable à la nature des rubriques et à la publication de photos en couleur de plus en plus envahissantes. Cela renforce le principe d’autorité chez le public (pour ne pas dire le vedettariat : c’est untel qui parle, untel a une position hiérarchique impressionnante, c’est qu’il doit avoir raison) et pousse les chercheurs sur une pente narcissique. L’histoire des Sciences nous apprend que la pertinence des propos comme celle des positions scientifiques défendues n’est pas corrélable à la position hiérarchique, loin de là.

On peut considérer ces énoncés posant la violation d’une norme discursive comme des arguments pointant vers l’énoncé d’émotion initial, qu’ils viennent justifier.
Il est possible que ces énoncés présentant des inducteurs spécifiques d’émotion soient les pendants discursifs de certains antécédents psychosociaux identifiés comme déclencheurs d’émotion. Ces antécédents équivaudraient peut-être à ce que Cosnier (1994) a appelé les intérêts sociaux déclencheurs d'émotions, liés aux attentes du respect des normes, de la justice, des dispositifs ritualisés qui perpétuent l’”ordre social”. L'indignation affichée par les auteurs de la série 2. devant la transgression de certains principes de discussion scientifique est une illustration de l'explosion d'émotions négatives plus ou moins violentes provoquée par la violation de conventions sociales (cf. notamment Heise & O’Brien 1993, Paperman 1995).

Autres marqueurs émotionnels


Les lettres envoyées par les lecteurs de La Recherche comportent de nombreux autres procédés discursifs souvent considérés comme de possibles marqueurs d’émotion, beaucoup moins ritualisés que les indicateurs lexicaux entrant dans les énoncés d'émotions reproduits plus haut.9 Je n’en mentionnerai que deux :

• Recours à des argumentations émotionnelles ; en particulier, argumentation par la menace (Walton 1992) (ici, menace de résilier un abonnement à La Recherche ou de cesser de le lire) :

Mais inutile de discuter chaque argument. J’en viens à ce qui est pour moi la question de fond : la relation entre une revue et ses lecteurs ne peut qu’être basée sur la confiance. Il m’arrive de lire avec plaisir des articles de votre revue qui traitent de domaines que je ne maîtrise pas (physique, chimie, en particulier). A priori, je fais confiance au rédacteur, car je pense que la vulgarisation qui m’est proposée est juste, passée par le crible des spécialistes du domaine. Mais si vos physiciens sont du même niveau que les “biologistes” que vous choisissez, je crois que je vais me diriger vers d’autres lectures.

 Principe de “l’enjeu vital” [animacy principle] (Ungerer 1997 : 314) : « Focus on what is life endangering or life-generating for human beings ». Ce principe revient, dans une controverse scientifique, à dramatiser l’importance de l’enjeu :

Vous pouvez vous demander de quel droit je vous inflige mon jugement. Je crois simplement que La Recherche n’appartient pas à sa seule maison d’édition mais bien à l’ensemble de la communauté de ceux qui font, diffusent, discutent et utilisent la science, et que sa survie est trop importante pour qu’on tente de l’assurer à n’importe quel prix.

J’irai plus loin : l’article tel qu’il est présenté est dangereux. Il se fait l’écho d’une tendance actuelle qui tend à remettre en cause la théorie de l’évolution au profit de la conception créationniste biblique. (...)

Mélanger les convictions religieuses et la démarche scientifique me semble tout à fait dommageable et pour la science, et pour la Foi.

Fonction des énoncés d'émotion


L’explicitation de l’émotion par les “énoncés d’émotion”, ainsi que les divers procédés discursifs qui y sont associés, semble remplir au moins deux fonctions distinctes dans ce courrier :

qualification de l’article de Schützenberger, et de la décision par La Recherche de le publier. Dire qu’on a été ravi, amusé par quelque chose, c’est dire que ce quelque chose est ravissant, amusant : ainsi, les propos de Schützenberger, et la politique éditoriale de La Recherche, sont décevants, effarants, scandaleux, regrettables, stupéfiants, déplaisants, offensants, et même dégoûtants, ou, dans la formulation la plus euphémistique, “surprenants” ;

justification de la prise de parole. Ces énoncés d’émotion, qui tiennent lieu d’introduction quasi-obligée à l’expression des arguments sur le contenu scientifique lui-même, suggèrent qu’on cherche à réfuter le discours de Schützenberger non parce qu’il est faux, mais parce qu’il est effarant, choquant. Ce n’est pas une justification purement épistémique qui est donnée aux réactions, mais une justification émotionnelle. La position défendue par Schützenberger n’est pas fausse : elle est scandaleuse. Dans le cadre du courrier des lecteurs d’une revue comme La Recherche, la fausseté d’une proposition ne suffit pas toujours à justifier sa réfutation : l’émotion suscitée par la transgression de normes partagées, elle, y parvient.
Mais le rôle de l’émotion dans “l’affaire Schützenberger”, telle qu’elle est traitée à travers le courrier des lecteurs de La Recherche, ne s’arrête pas là. Cette première vague de réactions, faisant état d’émotions négatives déclenchées par la lecture de l’entretien, déclenche elle-même une seconde vague de réactions commentant le caractère émotionnel du débat.

“L'indignation des adversaires de Schützenberger est scandaleuse”


En effet, suite à cette première vague de réponses (dont certaines ont été éditées par La Recherche, et d’autres ont été mises à la disposition du public sur le site Internet du magazine) se produit une deuxième vague de réactions, qui comportent presque systématiquement un commentaire sur la nature émotionnelle et violente des premières réponses. Ces courriers sont la plupart du temps explicitement favorables à Schützenberger (et donc, hostiles à ses détracteurs, qui se sont rendus coupables “d’implication émotionnelle”). On lit ainsi :

3.1 : Je sais que les scientifiques ont dans quasi tous les domaines de vives oppositions. Mais, d’habitude, elles sont feutrées. Ici, le ton de certaines lettres est choquant.

3.2 : L’interview de M. P. Schützenberger a remué tant de passions haineuses que l’on peut se demander si cette énergie n’eût pas été mieux consacrée à combattre la misère ou la pollution. (…) J’ai noté tellement d’erreurs ou d’absurdités dans les messages, tous camps confondus, que la logique et la réflexion semblent avoir échappé au domaine des sciences.

3.3 : Je m’aperçois, face aux réactions bien peu scientifiques qu’a soulevées l’article en question, que les Théories de l'évolution sont surtout une question d’idéologie ! (…) J’attends des réponses plus complètes de la part des membres de la Religion Évolutionniste aux arguments “peu scientifiques” du Pr. Schützenberger !

3.4 : Quelle que soit l’opinion que l’on ait de l’interview de M. Schützenberger, elle est d’un grand universitaire et fait honneur à son titre d’Académicien.

En revanche, la réponse de ses contradicteurs, même s’ils ont raison à cent pour cent, pêche à la fois par son outrance et par son style. Au pays de Diderot on n’obtient pas raison à l’aide d’arguments ad hominem et en tentant d’abaisser son adversaire. (…) Pasteur dans sa querelle avec Pouchet, Pascal contre les Jésuites, plus près de nous Monod, pourtant sévère avec Theilhard, ne se seraient pas laissés aller à signer un tel billet d’humeur et de la plus mauvaise.

3.5 : Je trouve totalement inadmissible le ton employé par certains de vos lecteurs (…) Le refus de la discussion ressemble à s’y méprendre au sectarisme, attitude indigne d’un homme de science.

Ces énoncés montrent bien que le constat du ton passionné, parfois violent, des réactions négatives à la parution de l’entretien avec Schützenberger est presque systématiquement utilisé comme argument pour nier le contenu scientifique de ces réactions. Chaque fois, la vigueur des contestations est considérée comme signe de non scientificité, comme “indigne d’hommes de science”. Cette argumentation est d’autant plus surprenante que les commentaires émotionnels ne constituent souvent qu’une toute petite partie des courriers ; ils servent pourtant parfois de base à une stratégie visant à discréditer les développements techniques qui les suivent, stratégie qu’on pourrait désigner comme une réfutation par accusation d’émotion. C’est ce qu’illustre parfaitement l’exemple 3.6., où l’implication des adversaires de Schützenberger se retourne contre eux, et fonctionne comme un argument en faveur des positions défendues par le mathématicien :

3.6 : La virulence et l’arrogance qu’expriment envers M. P. Schützenberger les détenteurs de cette pensée orthodoxe, sont un témoignage flagrant de l’inconsistance de la théorie actuelle. [la sélection naturelle]

L’absence d’émotion dans un débat à thème scientifique n’est pas la règle : pour preuve, l’importance des énoncés d’émotions mentionnés précédemment. En revanche, l’idéal du discours scientifique, impersonnel, froid, est assez prégnant culturellement pour pouvoir soutenir des réfutations méta-argumentatives, comme le montrent les exemples de la série 3.

Conclusion :


L'analyse de cette polémique débouche sur deux séries de conclusions.

En premier lieu, elle montre comment l’émotion peut fonctionner argumentativement dans une controverse à thème scientifique.

— Les énoncés de la série 1 sont des énoncés d'émotion qui légitiment la prise de parole des locuteurs-scripteurs et qualifient négativement le déclencheur d'émotions (l’entretien avec M.-P. Schützenberger) ; les émotions sont “argumentées”, justifiées par des énoncés dénonçant la violation de certaines normes discursives (série 2).

— Les énoncés de la série 3 utilisent la “virginité émotionnelle idéale” du discours scientifique pour rejeter la position des détracteurs de Schützenberger.
Par ailleurs, les observations tirées de cette polémique nourrissent une réflexion plus générale sur le problème des normes en argumentation — et, en particulier, sur la question de la portée de ces normes, de leur champ de validité.

Mc Peck (1981) a suggéré que les normes discursives et argumentatives qui prévalent dans un texte écrit ou une interaction varient d’un champ disciplinaire à un autre (un débat qui relève de la sociologie n’admet pas les mêmes règles de discussion qu’une question soulevée par la mécanique quantique). Govier (1987), pour sa part, suggère que les standards d’évaluation des argumentations dépendent des auditoires. Cette perspective pose le problème de l’homogénéité des auditoires : dans le cas de l’”affaire Schützenberger”, les lecteurs de La Recherche forment un auditoire suffisamment hétérogène pour appliquer des standards d’évaluation des arguments différents. Ici, ce qui semble le plus pertinent, c’est peut-être plutôt le cadrage que les locuteurs élaborent, la situation telle qu’ils la construisent (cadrage qui tient plus du débat scientifique, et qui tend donc vers les normes du discours scientifique ; cadrage qui tient plus de la polémique et ne porte qu’accessoirement sur un thème scientifique, et qui obéit donc aux normes du discours polémique).
Enfin, il est crucial de souligner que la détermination des normes discursives auxquelles un locuteur aura recours est en grande partie subordonnée à son objectif argumentatif. Dans “l’affaire Schützenberger”, sur onze lettres faisant état du ton passionné des débats (deuxième vague de réactions),

— 1 lettre condamne le ton passionné du débat et émane d’un lecteur de La Recherche qui renvoie dos à dos les pro-darwiniens et les anti-darwiniens.

— 1 lettre condamne le ton passionné du débat et émane d’un lecteur qui affirme pourtant que, sur le fond, les pro-darwiniens ont “cent pour cent raison” ; il fait donc passer la défense d’une norme discursive avant tout jugement sur l’entretien avec Schützenberger.

— 1 lettre souligne le ton passionné du débat et le justifie (son auteur est opposé à M.-P. Schützenberger) :

J’avais lu avec surprise l’article de M.P. Schützenberger sur les “failles du darwinisme”. Je n’ai pas été surpris par la vigueur des réactions. L’article avait en effet un caractère quasi insultant, en ce qui concerne les travaux de W. Gehring notamment, et semblait montrer une certaine méconnaissance de la biologie et de sa démarche, comme cela a été souligné dans de nombreuses lettres publiées dans votre dernier numéro.

— enfin, 8 lettres condamnent le ton passionné du débat et émanent de sympathisants des positions de M.-P. Schützenberger. Leurs auteurs se livrent à une réfutation par accusation d’émotion des adversaires du mathématicien, ce qui, dans un débat qui tend vers le binarisme, renforce d’autant leur position.
L’interprétation de ces chiffres revient à l’alternative suivante : soit on fait l’hypothèse que les normes qui sous-tendent la réfutation par accusation d’émotion (neutralité émotionnelle, retenue du ton…) ne sont admises que par les anti-darwiniens, soit, plus raisonnablement sans doute, on fait l’hypothèse que ces normes sont des ressources argumentatives qui sont invoquées dans la mesure où elles peuvent servir l’objectif argumentatif des locuteurs. Il ne s’agit pas de mettre en doute la sincérité de l’adhésion des locuteurs à ces normes, mais de souligner que leur mobilisation ou non dans un débat dépend de la façon dont elles peuvent servir des objectifs argumentatifs locaux.

Bibliographie


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1La mention de ces caractéristiques du discours scientifique est si fréquente qu’elle relève presque du lieu commun. Pourtant, de plus en plus, les descriptions du discours scientifique conduisent à nuancer ces observations (Cf. Caffi & Janney 1994 : 362, Myers 1989, Prelli 1989, Gross 1996).

2Une controverse à thème scientifique ne se confond pas avec ce qu’on entend habituellement par “discours scientifique”, c’est-à-dire avec les discours tenus par des scientifiques à destination d’autres scientifiques dans le cadre de ce que Collins & Pinch (1991) ont appelé le forum constituant (celui de la théorisation scientifique, de l’expérimentation ou des controverses menées au sein de revues spécialisées).

3Il s’agit en fait de l’émission « Duel sur la Cinq » du 10/06/1988, consacrée à l’astrologie et opposant l’astronome Dominique Ballereau à l’astrologue Élisabeth Teissier.

4Selon M.-P. Schützenberger, les progrès de la paléontologie invalideraient une partie importante des observations sur lesquelles repose le darwinisme ; par ailleurs, Schützenberger conteste la capacité du darwinisme à expliquer les faits observés.

5En particulier, un des éléments sur lesquels s’est focalisée la polémique est le terme de “miracle” qu’il utilise pour décrire certains faits de l'évolution (dont l’apparition de l’homme), et qu’il définit « dans un sens purement rationnel, comme (...) un événement dont la probabilité est infime ».

6Seuls les énoncés faisant état d’émotions négatives seront analysés ici, car ce sont eux qui donnent lieu à des réfutations par accusation d’émotion ; mais certains lecteurs font aussi état de réactions émotionnelles positives (joie, plaisir, soulagement...).

7J’ai placé parmi les énoncés d’émotion associant à un lieu psychologique une émotion “négative” les énoncés posant de la surprise ou de la stupéfaction. En effet, si, hors contexte, la surprise est une émotion neutre (cf. l’article de Eggs dans ce volume), dans le courrier des lecteurs, l’affirmation de la surprise, à un degré ou à un autre, fonctionne comme expression euphémistique d’une émotion plus spécifiquement négative, et sert toujours à introduire un courrier rejetant la position de Schützenberger. À l’inverse, l’introduction d’un courrier par l’expression d’un intérêt non spécifié (“j’ai été très intéressé par l’entretien...”) semble l’équivalent euphémisé de l’expression d’une émotion positive (joie, plaisir, soulagement), et annonce toujours une position favorable à Schützenberger.

8Le déplacement de compétence réside, pour l'auteur de ce courrier, dans le fait que M.-P. Schützenberger, mathématicien, soit invité à donner son avis sur la théorie de l'évolution.

9L'implication émotionnelle forte qui caractérise la plupart des réactions à l'entretien avec M.-P. Schützenberger est peu surprenante au vu du ton fortement polémique adopté par Schützenberger lui-même dans son dialogue avec O. Postel-Vinay.


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