Première partie : Platon. Onze chapitres sur Platon








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Alain (Émile Chartier) (1868-1951)

(1939)


Idées
Introduction à la philosophie
PLATON – DESCARTES – HEGEL - COMTE
Un document produit en version numérique par Gemma Paquet, bénévole,

professeure à la retraite du Cégep de Chicoutimi

Courriel: mgpaquet@videotron.ca
Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"
dirigée et fondée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi

Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html
Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque

Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi

Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm




Cette édition électronique a été réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure à la retraite du Cégep de Chicoutimi à partir de :

à partir de :


Alain (Émile Chartier) (1868-1951)
Idées. Introduction à la philosophie. Platon, Descartes, Hegel, Comte (1939)

Une édition électronique réalisée à partir du livre d’Alain, Alain, Idées. Introduction à la philosophie. Platon, Descartes, Hegel, Comte (1939). Paris : Paul Hartmann, Éditeur, 1939, 268 pages. Réimprimé par l’Union générale d’Éditions, Paris, 1960, 374 pages. Collection : Le monde en 10-18.

Polices de caractères utilisée :
Pour le texte: Times, 12 points.

Pour les citations : Times 10 points.

Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2001 pour Macintosh.
Mise en page sur papier format

LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)
Édition complétée le 25 novembre 2003 à Chicoutimi, Québec.


Table des matières

Avertissement au lecteur, 21 avril 1939
Première partie : Platon. Onze chapitres sur Platon
I. SOCRATE - Le plébéien. - Platon descendant des rois. - MaÏeutique. - Torpille marine. - L'universel. - La fraternité. -Socrate moraliste. - Socrate en Platon
II. PROTAGORAS. - Le sceptique. - L'homme d'État - La pensée. - Les cinq osselets.
III. PARMÉNIDE. - Le faux platonisme. - L'idée extérieure. - Participation. - Le jeu dialectique. - La pure logique. - L'un et l’être
IV. LES IDÉES. - Le Grand Hippias. - Idée et la chose. - La relation. - Transcendance ? - L'idée et l'image. Intuition et entendement. - L'ordre des idées. - L'idée dans l'expérience. - Le mouvement. - L'inhérence jugée
V. LA CAVERNE. - Le cube et son ombre. - Un seul monde. - L'erreur. - Les ombres. Les degrés du savoir. - L'évasion. - Le bien. L'esprit du mythe. - Une histoire vraie. - Géométrie. - La preuve d'entendement. - Pragmatisme
VI. TIMÉE. - Nos songes. - L'immuable destin. - Dieu retiré. - Le Phédon. - La vie future. - L'immuable monde. - La matière
VII. ALCIBIADE. - L'amour platonique. - Le mauvais compagnon. - Alcibiade tombé. - Le Banquet. - L'amour céleste
VIII. CALLICLÈS - Le cercle des sophistes. - Réponse à Socrate. - La nature et la loi. - Socrate dit non
IX. GYGÈS. - Les lionceaux. - Peur n'est pas vertu. - Gygès a bien fait. - La République. - L'idée de justice
X. LE SAC. - Le lion et l'hydre. - Désir et colère. - Les vertus de l'État. Les formes dégradées de l'État. - L'homme. - La justice intime. - Rapport de la justice et des autres vertus
XI. ER. - Qui jugera du bonheur ? - L'opinion et le savoir. - Dieu ne punit point. - Le grand jugement. - L'inutile expérience. - Le choix oublié. - L'éternel à présent

Deuxième partie : Note sur Aristote

Troisième partie : Étude sur Descartes
I. L'HOMME. - Guerres et voyages. - L'homme d'action. - L'homme isolé. - Sévérité. - Portrait
II. LE DOUTE. - Doute volontaire. - Douter et croire. - Le géomètre
III. DIEU. - Fausse infinité. - Grandeur d'imagination. - Entendement et jugement. - Dieu esprit. - Deux religions. - Dieu véridique
IV. LE MORCEAU DE CIRE. - Ce qui change et ce qui reste. - L'idée d'étendue. - L'atome. - L'inhérence. - Le mouvement
V. GÉOMÈTRE ET PHYSICIEN. - Réflexion et réfraction. - Le physicien géomètre. - L'aimant. - L'arc-en-ciel
VI. L'ANIMAL. - L'animal-machine. - La mythologie. - Les passions. - L'inconscient
VII. L'UNION DE L'ÂME ET DU CORPS. - L'âme n'est pas chose. - L'âme et le cerveau. - La glande pinéale. - Sommaire des passions
VIII. IMAGINATION ENTENDEMENT, VOLONTÉ. - L'imagination. - Entendement et volonté. - Revue de l'entendement - La volonté dans la pensée. - L'esprit fibre en Descartes
IX. LA MÉTHODE. - L'existence et l'essence. - Les séries pleines. - Les idées et l'expérience. - L'évidence. - La vraie foi
X. SUR LE TRAITÉ DES PASSIONS. - L'esclavage de l'homme. - Conseils à la princesse Élisabeth. - Descartes, médecin de lui-même
XI. L'HOMME-MACHINE - Les esprits animaux. - La glande pinéale. - Les traces dans le corps. - La mécanique du corps. - L'inconscient
XII. LES PASSIONS DE L'ÂME. - Les passions sont des pensées. - Sur l’admiration. - La liaison des passions au corps. -Lettres à la princesse Élisabeth et à Chanut. - Amour et haine
XIII. LA GÉNÉROSITÉ. - Le libre-arbitre. - Le héros. - La mystique rationnelle. - La puissance de l'esprit
XIV. REMÈDE AUX PASSIONS. - Puissance de l'homme sur son propre corps. - Sur ses pensées. - Aimer vaut mieux que haïr. - Que toutes les passions sont bonnes
Quatrième partie : Hegel

I. LA LOGIQUE. - L'histoire de la philosophie. - Contradictions. - Rapport de la logique hegelienne à nos pensées. - Etre, non-être et devenir. - Sens d'une métaphysique du devenir. - La dialectique hegelienne. - Hegel et Hamelin. - De la qualité à la quantité. - Monadisme et Hegelianisme. - De l'être à l'essence. - Le phénomène. - Le vide de l'essence. - Kant et Hegel. -L'extérieur et l'intérieur. - Passage à la notion. - Jugement selon la notion. - Syllogisme selon la notion. - Rapport vrai du sujet à l'attribut. - Socrate courageux. - Passage à la nature. - Aristote, Hegel et Marx
II. LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE. - L'esprit dans la nature. - Hegel et Gœthe. - La nature mécanique. - Physique et chimie. - La vie. - L'organisme. - La plante et l'animal. - La sensibilité. - Le manque et le désir. - La reproduction et la mort
III. LA PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT. - Sens d'une philosophie de la nature. - Principe de la philosophie de l'esprit. - Divisions
IV. L'ESPRIT SUBJECTIF. - L'âme prophétique. - L'humeur et le génie. - Folie et habitude. - Passage à la conscience. - Conscience malheureuse. - L'histoire hegelienne. - L'entendement dans l'objet. - Position de Kant. - Passage à la conscience de soi. - L'égoïsme destructeur. - La reconnaissance et le combat. - Maître et serviteur. - La psychologie. - Insuffisance de la psychologie
V. L'ESPRIT OBJECTIF. - L'esprit dans l'œuvre. - L'État véritable. - Exemple tiré de la peine. - Hegel et comte. - Le droit comme moralité existante. - Propriété et contrat Le droit abstrait. - La fraude. - Le crime. La moralité pure. - La moralité sociale. -L'amour. - Le mariage. - La société civile. - L'État. -L'histoire du monde. - La dialectique matérialiste
VI. L'ESPRIT ABSOLU.
VII. L'ART. - La notion et l'idée. - L'art symbolique et l'art romantique. - L'art classique, comme médiation. - Hegel et le panthéisme. - Architecture. -Sculpture. - Peinture. - Musique et poésie
VIII. LA RELIGION. - De l'art à la religion. - La logique dans l'histoire. - Dialectique de la religion. - La religion vraie. - Histoire des religions. - La religion comme histoire
IX. LA PHILOSOPHIE.

Cinquième partie : Auguste Comte
I. LE PHILOSOPHE. - Clotilde de Vaux. - Maladie mentale. - Le buste. - Nouvelle religion. - Pouvoir spirituel. - Culte Positiviste. - Le Positivisme et la guerre.
II. LE SYSTÈME DES SCIENCES. - Les méthodes. - Culture positive. - La mathématique. - Les séries. - Rapport de la mathématique à l'astronomie. - Astronomie. - Physico-chimie. - Biologie. - Sociologie. - Rapport de la sociologie aux sciences. - Morale et sociologie. -La culture encyclopédique. - Les hypothèses. - Le matérialisme. - Tyrannie de la chimie sur la biologie. - La logique réelle, - Apport des diverses sciences.
III. LA LOI SOCIOLOGIQUE DES TROIS ÉTATS. - Empire de la sociologie. - Histoire sociologique des sciences - Hipparque et Képler. - L'humanité. - Les superstitions. - L'astrologie. - Les nombres sacrés. - La biologie métaphysique. - La commémoration. - Les prétendues sociétés animales. - Politique théologique. - Sociologie positive. - L'état théologique. - La Grèce et Rome. - Le monothéisme. - La féodalité. - Réhabilitation du Moyen Âge. - Spinoza. - État métaphysique. -Le régime Positif. - Le Positivisme constructeur
IV. L'ESPRIT POSITIF. - La mathématique. - Le préjugé déductif. - Képler mystique. - Cours populaire d'astronomie. - Curiosités astronomiques. - La morale. - Discipline du sentiment. - L'amour de la vérité. - Utilité des sciences. -Éducation encyclopédique. - L'âge métaphysique. - L'esprit sociologique. - Dynamique et statique sociale
V. PSYCHOLOGIE POSITIVE. - La famille, école de psychologie. - La psychologie individuelle. - La psychologie dans l'histoire. - Notre longue enfance. - L'intelligence séparée. Tableau des fonctions mentales. - Le système cérébral. - L'affectivité - Les fonctions intellectuelles.
VI. ORDRE ET PROGRÈS. - L'histoire positive. - Conditions du progrès. - Nécessité biologique. - La féodalité. - Conditions de l'ordre. - L'ordre militaire. - Le Moyen Âge. - Le pouvoir spirituel. - Le progrès, développement de l'ordre. - Variations compatibles avec les lois stables. - La puissance humaine. - La liberté réelle. - Broussais. - Statique sociale. - Dynamique sociale.
VII. MORALE SOCIOLOGIQUE. - La Vierge-Mère - Individualisme. - Contrat social. - Une sociologie de la famille.

Alain (Émile Chartier)

(1868-1951)
(1939)
IDÉES

Introduction à la philosophie
PLATON – DESCARTES – HEGEL - COMTE
Paris : Paul Hartmann, Éditeur, 1939, 368 pp.

Réimprimé en 1960 par l’Union générale d’Édition, Paris, 1960,

collection “Le monde de 10-18”, 374 pages.

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Idées. Introduction à la philosophie (1939)

Avertissement
de l’auteur
21 avril 1939


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Au moment de réimprimer cet ouvrage je me suis proposé de faire en sorte qu'il n'y manque rien de ce qui peut donner à un étudiant le goût de la philo­sophie. Et, voulant mettre ici tout l'ensemble de la spéculation philosophique, il m'a paru utile de présenter, à la suite de l'étude sur Hegel, le système de Comte qui n'est pas moins complet que celui de Hegel, ni moins libre. Par cet exposé, lui-même complété comme je l'expliquerai, je pense avoir justifié le sous-titre : Introduction à la philosophie. Car, selon mon opinion, il n'est pas de système qui porte autant à la réflexion et même à l'invention que celui que l'on nomme Positivisme. À une condition, que je crois ici remplie, c'est que l'apparence d'un dogmatisme sans nuances soit tout à fait enlevée. J'espère avoir donné aux développements de Comte un peu plus d'air, de façon qu'il complète heureusement le système de Hegel, qui, lui, sera toujours trop fini pour éclairer l'étudiant. Je regrette seulement d'avoir trop brièvement parlé d'Aristote, le prince des philosophes, et de ne pas l'avoir présenté tout entier avec sa profondeur inimitable et son poids de nature. Toutefois, le Hegel peut tenir lieu d'Aristote, car c'est l'Aristote des temps modernes, le plus profond des penseurs et celui de tous qui a pesé le plus sur les destinées européennes. Il faut convenir que Hegel est assez obscur et proprement métaphysique. Cette philosophie est une histoire de l'Esprit et certains passages peuvent rebuter les lecteurs rigoureux par ceci qu'ils résultent surtout d'une sorte d'inspiration poétique. Toutefois il m'a paru que cette épreuve serait utile aux apprentis, Il se trouve qu'au temps même où Hegel donnait ses fameux cours suivis par l'élite de son temps, chez nous Auguste Comte tentait la même chose avec le même succès. Par ces analogies, j'ai pu tracer un dessin de toute la philosophie réelle, capable de relever cette étude, à présent abandonnée faute de courage. En ces grands hommes que j'ai voulu faire paraître en ces pages, l'étudiant trouvera le maître qui lui convient. Ayant souvent désiré d'écrire un Traité de Philosophie, il se trouve que je l'ai écrit, et le voici.


21 avril 1939.
Idées. Introduction à la philosophie (1939)

Première partie
Platon
Onze chapitres sur Platon
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Idées. Introduction à la philosophie (1939)

Première partie : Platon

I
Socrate

L'esclave dit que Socrate restait solitaire à l'entrée et ne venait point quoiqu'on l'appelât... Laissez-le, dit Aristodème, c'est sa coutume...
Socrate, assieds-toi près de moi, afin que je profite de cette sage pensée que tu as méditée dans le vestibule.
(Le Banquet)

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Il y eut entre Socrate et Platon une précieuse rencontre, mais, disons mieux, un choc de contraires, d'où a suivi le mouvement de pensée le plus étonnant qu'on ait vu. C'est pourquoi on ne peut trop manquer le contraste entre ce maître et ce disciple. La vie de Socrate fut celle du simple citoyen et du simple soldat, telle qu'elle est partout. On sait qu'il n'était point beau à première vue. L'illustre nez camus figure encore dans les exemples d'Aristote. Dans les plis de cette face, je vois de la naïveté, de l'étonnement, une amitié à tous offerte, enfin ce que la politesse efface d'abord. On sait par mille détails que Socrate était patient, résistant, infatigable, et qu'il n'était point bâti pour craindre. Sobre ou bon convive selon l'occasion, et ne faisant point attention à ces choses. D'où l'on comprend une simplicité, une familiarité, une indiffé­rence à l'opinion, aux dignités et aux respects, dont on n'a peut-être pas vu d'autre exemple. Il ne se gardait jamais. Il ne prétendait point ; ses célèbres ruses ne sont pas des ruses ; nous connaîtrons les admirables ruses de Platon. Socrate ne composait point. Les précieux de ces temps-là lui faisaient repro­che de ces cordonniers, de ces tisserands, de ces cuisiniers, de ces cuillers de bois, qui toujours revenaient dans ses discours. Le Phèdre nous donne une idée de la poésie propre à cet homme sans élégance. Assurément ce n'est pas peu. Mais concevez ce poète les pieds dans l'eau, enivré de parfums, de lumière, des bruits de nature, et formant de son corps noueux le cortège des Centaures et des Oegipans. Mythologie immédiate, et qui fut sans paroles, dans ce moment sublime où le parfait discours du rhéteur roula dans l'herbe, où le jeune Phèdre, tout admirant, participa à ce grand baptême du fils de la terre. Cette rustique poésie fut alors muette ; mais Platon, dans l'immortel Phèdre, en a approché par le discours autant qu'il se peut. O douce amitié, toute de pensée, et presque sans pensée ! Ce sublime silence, Platon s'en est approché, plus d'une fois approché, en ces mythes fameux qui ne disent mot. Il le contourne ; il en saisit la forme extérieure ; et lui, le fils du discours, alors, en ces divins passages, il raconte, il n'explique jamais, tout religieux devant l'existence, évoquant ce génie de la terre et cette inexplicable amitié. Nulle existence ne fut plus paisible et amie de toutes choses que Socrate. Nulle ne fut plus amie au petit esclave, au jeune maître, à l'homme de com­merce et de voyage, au guerrier, au discoureur, au législateur. Cette présence les rassemblait inexplicablement.
Socrate était fait pour déplaire aux hommes d'État, aux orateurs, aux poè­tes ; il en était recherché. C'est dans le Protagoras que l'on verra le mieux comment ces Importants, en leurs loisirs, se jouaient aux poètes, et aussi comment l'esprit plébéien de Socrate renouvelait ce jeu, par cette curiosité sans armes qui lui était propre. Platon jeune l'entendit en de tels cercles. Les contraires l'un dans l'autre se mirèrent. Le jeu devint pensée et très sérieuse pensée. Platon ne s'est pas mis en scène dans ses Dialogues ; mais on peut voir, au commencement de La République, comment ses deux frères, Adimante et Glaucon, mettent au jeu leur ambition, leur puissance, tout leur avenir. Ce sont deux images de Platon jeune.
Platon, descendant des rois, puissant, équilibré, athlétique, ressemblait sans doute à ces belles statues, si bien assurées d'elles-mêmes. Il faut un rare choc de pensées pour animer ces grands traits, formés pour la politesse et pour le commandement. Leur avenir est tracé par cette sobre attention qui veille aux intérêts, aux passions, à l'ordre, et qui est gardienne et secrète. Les intimes pensées de Protagoras, que Platon nous découvrira, ne sont point de celles que l'on s'avoue à soi-même ; encore moins de celles qu'on dit. Le jour où Platon, par le choc du contraire, les reconnut en lui-même, il fut perdu pour la république. Il faut qu'un homme d'État se garde, par cet art qui lui est propre de plaider toujours contre soi. Ces jeux d'avocats, qui sont toute la pensée dans le gouvernement populaire, forment pour tous comme un monde extérieur à tous et assez consistant, discours contre discours, à la manière des choses, où l'obstacle fait soutien. Mais l'homme d'État, architecte de cet ordre ambigu, plaide d'avance et en lui-même ; il plaide en vue de deviner ; il pense comme l'autre ; et jamais il ne réfute tout à fait, parce qu'il faut bien que toute pensée trouve son remède. Tel est le fond de l'art sophistique, trop méprisé, non assez craint. Platon le percera à jour ; c'est que c'était son propre art, et tout l'avenir pour lui en sa quinzième année. Or, ce jeu intérieur et en partie secret, Socrate le joue au-dehors et de bonne foi. Il pense comme l'autre et avec l'autre ; et cela même il l'annonce à l'autre. « C'est toi qui le diras », voilà le mot le plus étonnant de cette Maïeutique, art d'accoucheur, qui tire l'idée non pas de soi mais de l'autre, l'examine, la pèse, décide enfin si elle est viable ou non. Cela fut imité souvent depuis, essayé souvent ; mais on n'a vu qu'un Socrate au monde. Celui qui interroge en vue d'instruire est toujours un homme qui sait qu'il sait, ou qui croit qu'il sait. Oui, même dans le monologue platonicien, Socrate est plus souvent maître que disciple ; Socrate sait très bien où il va ; et le disciple, en ce dialogue que l'on peut nommer constructeur, répond toujours, -« Oui, certes », ou « Comment autrement ? » Nous aurons à suivre cet aride chemin. Socrate ici revient des morts, et sait qu'il sait. Au lieu que Socrate vivant savait seulement qu'il ne savait rien. Il accordait tout ce qu'il pouvait accorder ; il se fiait au discours, prenant tout à fait au sérieux cette langue qui lui fut mère et nourrice, où discours est le même mot que raison. Il suivait donc discours après discours, et ne s'arrêtait qu'en ce point de résistance où le discours se nie lui-même. Tu dis que le tyran est bien puissant et je te crois ; tu dis qu'être puissant c'est faire ce que l'on veut, et je te crois ; tu dis qu'un fou ne fait point ce qu'il veut, et je te crois ; tu dis qu'un homme qui galope selon ses désire,et ses colères ne fait point ce qu'il veut, et je te crois. Maintenant tu dis que le tyran, qui galope selon ses désirs et ses colères, est bien puissant, et ici je ne te crois point, mais plutôt tu ne te crois point toi-même. « C'est toi qui le diras. »
Je ne pense pas que Socrate vivant soit allé bien loin dans cette voie. Platon, en ses développements les plus hardis, souvent nous laisse là, par une pieuse imitation, à ce que je crois, du silence socratique. Au reste on com­paraît Socrate à la torpille marine, qui engourdit ceux qui la touchent ; aussi à ces joueurs d'échecs qui bouchent le jeu. Certainement Socrate vivant n'était pas pressé de savoir. « Sommes-nous des esclaves, ou avons-nous loisir ? » Ce trait du Théétète sonne vrai. Vrai aussi ce mouvement de Socrate après les premiers discours de La République, lorsqu'il veut s'en aller. « Trop difficile, dit-il ; trop long ; vous m'en demandez trop. » Il lui suffit, à ce que je crois, que le discours butte contre le discours. Il lui suffit que la machine à discours arrogante et gouvernante, grince et soit bloquée. Dispensé maintenant de respecter, lui qui obéit si bien, il s'en va. Ceux qui le retiennent par son man­teau, ce ne sont point les orateurs, comme Gorgias, Polos, Protagoras ; car ce sont des hommes bientôt fatigués, qui se retirent l'un après l'autre de la scène. Et peut-être ces hommes de ressource ne tiennent-ils pas tant à avoir raison. Non. Ceux qui le retiennent par son manteau, ce sont les auditeurs naïfs, dont Chéréphon est le type, naïfs comme lui, dupes depuis leur naissance, et qui admirent cet autre pouvoir qui refuse pouvoir. Ou bien ce sont les lionceaux, Adimante, Glaucon, Platon. lui-même, ambitieux à leur départ, et qui cher­chent, comme Christophore, le maître le plus puissant.
Aristote, que nous devons ici croire, dit de Socrate qu'il allait à définir le genre en ces questions de morale, et que c'est cette discipline qui jeta Platon dans la doctrine des idées. Il est ordinaire que l'on se trompe id sur Platon, lui prêtant une doctrine des genres éternels ; mais c'est qu'on se trompe d'abord sur Socrate. Socrate se fiait au discours, et, voulant accorder discours à dis­cours, il exigeait que le même mot eût toujours le même sens. Par exemple, au sujet du courage, il ne faut point nier ce qu'on en affirme ; et quel que soit le cas ou la circonstance, il faut que le courage soit toujours courage ; de même il faut que la puissance soit toujours puissance, et la vertu toujours vertu. La discussion, dès qu'elle est de bonne foi, suppose que le même mot recouvre les mêmes pensées. Ainsi ces pensées s'appliqueront les mêmes, devront s'appli­quer les mêmes, à tous les cas différents où l'on voudra employer le même mot. La définition, explicite ou implicite, suppose une idée générale ; mais il y a loin d'une idée générale à une idée immuable et éternelle. Et il est hors de doute que ce n'est point du côté des généralités empiriques que Platon veut nous conduire. Mais aussi le terme dont se sert Aristote est de ceux qui trom­peront longtemps l'apprenti ; car il ne dit pas que Socrate cherchait le général, mais exactement l'universel, le catholique comme nous disons, en traduisant littéralement un mot qui aura toujours deux sens, mais deux sens dont l'un est le principal. L'universel c'est ce qui vaut pour tout esprit. Par exemple le triangle est universel ; il n'est général que par conséquence. Et au contraire l'homme est une notion qui n'est que générale, et qui est bien loin d'être universelle, car chacun définira l'homme à sa manière, et selon sa propre expé­rience. Aussi ne pouvons-nous pas nous vanter d'avoir une idée de l'homme, ni du singe, ni du lion, ni du lit ; mais ce sont plutôt des abrégés commodes. Aussi celui qui cherche le général peut fort bien manquer 1'universel. En revanche celui qui cherche l'universel cherche aussi le général. Et, d'après la forme même de ses recherches, où l'on voit que les hommes sont présents et les choses non, Socrate cherchait premièrement l'idée universelle, voulant que tous les esprits s'accordassent sur le sens des mots courage, vertu, puissance, justice, ce qui suppose une définition que rien ne puisse rompre. Or, qu'il ne soit jamais arrivé à définir la justice et le courage comme Euclide définit le triangle, je le crois ; que nul n'y soit jamais arrivé, cela se peut. Mais de ces essais, si peu dogmatiques, il ressort une plus haute condition. Que l'esprit universel soit présent en toute discussion, c'est ce qui est évident, même par l'accord impossible, même par le désaccord sans remède ; car les esprits se rencontrent là ; et il n'y aurait point de désaccord sans cet accord sur le désaccord. De sorte qu'en un sens Socrate gagne toujours.
Or, ce raisonnement abstrait que je viens de faire est bien aisé à suivre ; toutefois ce n'est qu'une faible et abstraite pensée. Au contraire, ce qu'on n'a sans doute vu qu'une fois, c'est Socrate se confiant à l'autre, qui est n'importe qui, ou l'homme d'État, ou le petit esclave du Ménon ; c'est Socrate ne s'arrê­tant ni à l'ignorance, ni à la mauvaise foi, ni à la frivolité ; Socrate recevant le jugement de l'adversaire, pensant comme lui, assuré de lui et de tous ; Socrate faisant sonner et écoutant sonner l'humain ; cherchant le semblable dans l'autre, ou bien plutôt le trouvant aussitôt par une amitié jusque-là sans exem­ple. Sans armes cachées. C'est ainsi que de la société polie il faisait aussitôt société vraie. Tout l'homme a grand besoin de ce témoin. Platon a vu et touché l'esprit universel en cet homme sans peur : c'est pourquoi désormais Socrate devait être l'assistant et le témoin de ses meilleures pensées. Et encore mainte­nant à travers Platon, c'est vers Socrate que nous regardons. Ce qui nous manque, c'est de croire tout à fait à l'universel ; c'est de le savoir tout présent en la moindre pensée, même qui le nie. Si nous participons nous-mêmes à cette présence de Socrate, nous comprendrons Platon.
Qui tient le Platon des idées ne tient pas encore tout Platon, comme on verra. Qui n'aperçoit pas le bien au-delà des idées perd même les idées. Ce grand point de perspective, et plus qu'essentiel, oriente toutes nos avenues, et de plusieurs manières, qui sont toutes vraies. Il faut premièrement savoir que le Socrate qui interroge, qui ne sait rien, qui ne prétend point, qui se résigne à ignorer, qui veut loisir, qui bientôt s'échappe, n'est encore que l'extérieur, le Socrate qui participe aux jeux du discours, soucieux seulement de ne s'y point laisser prendre comme dans un piège. Le vrai Socrate, c'est d'abord un homme sans peur, et un homme content. Sans richesse, sans pouvoir, sans savoir, et content. Mais il y a bien plus en ce douteur. Comme le doute est déjà le signe d'une âme forte, et assurée de penser universellement, ainsi l'indifférence aux biens extérieurs et à l'opinion est le signe d'un grand parti bien avant toute preuve. Cette fermeté qui se tient au centre des discours est représentée dans le Gorgias, et au commencement de La République. Le plus puissant discours des hommes d'État exprime aussi leur illusion, si l'on peut dire, substantielle, c'est que la vertu est un rapport d'un homme aux autres hommes, un échange, un commerce, une harmonie enfin de la cité, une composition des actions et des réactions, un compromis entre les forces. Et quant à cette autre vertu, qui serait propre à un homme et à lui intérieure, elle apparaît comme quelque chose de sauvage et d'indomptable à ces hommes gouvernants, qui n'ont jamais gouverné que contre l'homme. La nature ici est excommuniée. Selon la nature, il n'y a d'autre vertu que la puissance. Et il faut remarquer que ce sentiment à double visage, qui est le secret de l'ambitieux, est aussi ce qui nourrit l'idée d'ordre, qui serait par elle-même assez froide. Or, Platon, de premier mouvement, a pensé d'abord et toujours selon ces idées ; il n'y a point de doute là-dessus. Aucune thèse n'est plus brillante, plus inspirée, plus souveraine que celle de Calliclès. Le Calliclès de Platon est l'éternel modèle de l'ambitieux. Mais puisqu'on voit que cette doctrine de la puissance a été étendue jusqu'au sacrilège par l'impétueuse pensée de Glaucon et d'Adimante, c'est une raison encore plus forte ; Platon se peint ici tel qu'il aurait pu être, tel qu'il a craint d'être. En revanche le Socrate qui dit non à ces choses est peint pieusement et fortement. Les raisons viendront ensuite, surtout dans La Répu­blique, alors lumineuses, et telles que je les crois invincibles. Si elles sont toutes de Platon, ou si Socrate en pressentait plus d'une, c'est ce qu'on ne peut savoir ; ou plutôt on a des raisons de penser, car il y eut d'autres Socratiques que Platon, et notamment les Cyniques, que la doctrine propre à Socrate se traduisait ici par de sobres maximes sur le gouvernement de soi ou par des raisonnements courts du genre de ceux-ci : Celui qui n'est pas maître de lui-même n'est maître de rien ; ou : Qui ferait marché d'avoir à lui tous les biens, sous la condition d'être fou ? La meilleure raison de penser que cette doctrine intérieure ne s'est amplement développée qu'en Platon, c'est qu'en Platon elle trouvait à vaincre son contraire, et son contraire fortement retranché. Toujours est-il que ce que Platon nous représente d'abord en Socrate, ce n'est pas un homme devenu sage par des raisons ; bien plutôt c'est le plus assuré des hommes avant toutes les raisons ; le plus assuré de ceci, c'est que l'homme qui attend et saisit l'occasion de manquer à la justice, quand il réussirait en tout, est au fond de lui-même bien malade, bien faible, et bien puni par cet intime esclavage. Qui voudrait être injuste ? Mais demandez plutôt qui voudrait être malade. On comprend ici tout le sens du « Connais-toi », maxime Delphique que Socrate jugea suffisante. D'où le célèbre axiome : « Nul n'est méchant volontairement », qui paraît plus d'une fois dans les entretiens socratiques, qui résonne si juste en tout homme, mais qui aussi, développé par cette raison abs­traite que tout homme veut le bien, et le mal toujours en vue du bien, devient aussitôt impénétrable. Ce serait assez si je faisais voir, en ces chapitres, com­ment Platon l'a tout à fait éclairé. Socrate a vécu, s'est conservé, et finalement est mort, se conservant encore, d'après cette idée que le méchant est un maladroit, ce que le mot dit si bien, méchant. Par cette même prudence, qui, disait-il, lui conseillait de faire retraite en combattant, au lieu de tourner le dos, Socrate n'enviait point le tyran, il le plaignait. Et remarquez comme cette idée est vacillante en nous tous, quoiqu'elle ne veuille point mourir. Tout parle contre elle ; et, comme dit Socrate, on n'entend que cela. Or je crois que Platon vint à penser qu'on pouvait prouver ces affirmations incroyables de Socrate du jour où il connut que Socrate en était assuré ; et cela, comme il est de règle, ne parut tout à fait que par la mort que chacun connaît, et qu'heureu­sement il n'est pas utile de raconter. Dans le Phédon et dans le Criton appa­raissent cette certitude retirée en elle-même, cette fermeté sans emportement, cette volonté d'obéir, et ce mépris aussi de l'obéissance, cet esprit enfin qui n'a pas obéi pour se sauver, et qui n'obéit que pour se perdre. Se perdre, se sauver, ces mots à partir de là eurent un sens nouveau. Socrate mort apparut tout entier. Platon n'était plus seulement lui-même, il portait en lui son contraire, et longues années s'entretint en secret avec ce contraire qui était plus lui que lui-même. Il est sans doute permis d'ajouter que, par l'âge, Platon finit par se retrouver quelquefois seul, et redevint politique selon sa nature, et par les moyens ordinaires du pouvoir, quoique par d'autres principes. Les Lois sont le beau couchant de ce génie solaire ; et les aventures Siciliennes seraient, aux yeux de Socrate, cette punition et purification de Platon par lui-même, qui acheva l'Immortel.

Idées. Introduction à la philosophie (1939)
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