La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents








télécharger 50.92 Kb.
titreLa recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents
date de publication03.02.2018
taille50.92 Kb.
typeRecherche
b.21-bal.com > documents > Recherche


Brothers, Doris (2012). Trauma, Gender, and the Dark Side of Twinship. International Journal of Psychoanalytic Self Psychology, 7 :3, 391-405

Traumatisme, identité de genre et le côté sombre du jumelage

Je n’ai aucune hésitation à adopter le point de vue partagé par plusieurs psychologues du soi selon lequel l’impression d’être « un humain parmi les humains », tel que Heinz Kohut (1984) décrit l’expérience objetsoi de jumelage (selfobject experience of twinship), est vitale pour le bien-être psychologique. De mon point de vue, ressentir que l’on est un membre bienvenu et familier de la famille humaine contribue fortement à atténuer l’angoisse de ce que j’ai (Brothers, 2008) appelé « l’incertitude existentielle » ou l’insupportable doute quant à la continuité de son être (one’s going-on-being, Winnicott, 1965). Bien que nous ne puissions jamais être certains que les autres s’engageront avec nous dans la réciprocité relationnelle ordonnée nécessaire à l’avènement d’un sens de soi différencié, l’expérience de se sentir jumelé à autrui tend à favoriser l’attente qu’ils le feront.

À partir de ce que je viens tout juste d’écrire, il peut sembler que je considère les expériences de jumelage comme étant toujours bénéfiques, mais je suis convaincue qu’à certains moments, et souvent dans le contexte de traumatismes, un intense besoin de faire l’expérience du jumelage peut être le prélude à une douleur et à une souffrance importantes. Dans le présent article, je me penche sur ce que j’en suis venue à voir comme « le côté sombre du jumelage », tel qu’il se produit dans plusieurs aspects de la vie relationnelle, à l’intérieur comme à l’extérieur des relations thérapeutiques.

Je trouve que la compréhension que Togashi (2010) a du jumelage est précieuse pour comprendre ce phénomène. Selon cet auteur, le sentiment d’être similaire implique davantage que de faire l’expérience d’une « ressemblance fondamentale » avec autrui, tel que proposé par Kohut (1984). Togashi affirme que le jumelage repose sur la découverte mutuelle de ce qui est soi et non-soi dans l’autre. Ce qui veut dire que le sentiment de similitude implique de faire l’expérience à la fois de sa ressemblance et de sa différence avec une autre personne ou d’autres personnes et que ceci se produit dans un contexte où l’autre est vécu de la même manière.

La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents (caretakers) semble appuyer l’idée que la ressemblance et la différence, les deux composantes du jumelage, sont vécues dès les premiers moments suivant la naissance. Les micro-analyses de vidéos de mères et de nourrissons révèlent qu’ils ne s’accordent pas l’un avec l’autre de manière exacte. Ce qui s’accorde est la direction du changement au sein de l’engagement de même que le temps et le rythme des comportements (Beebe & Lachmann, 2002). De cette façon, les nourrissons semblent en venir à savoir qu’ils sont à la fois comme leur mère et différents d’elle.

Alors que nous continuons de rechercher les expériences de ressemblance et de différence tout au long de nos vies, le traumatisme psychologique tend à intensifier, de façon puissante, notre besoin de celles-ci. Afin d’expliquer cette affirmation, je dois brièvement résumer ma plus récente tentative de comprendre le traumatisme (Brothers, 2008). Utilisant une perspective des systèmes relationnels, je conçois le trauma en termes de destruction des certitudes qui organisent (pattern) la vie psychologique--j’ai utilisé le terme, certitudes émergentes systémiques ou CES, afin de décrire celles-ci--et des efforts concomitants pour restaurer un sentiment de certitude au sujet de la continuité de l’existence psychologique.

J’en suis venue à voir les personnes traumatisées comme des exilés forcés à vivre dans un monde qu’ils ne reconnaissent plus, un monde sans signification. Ayant perdu tout ce qui est connu, familier et porteur de sens, face à l’horreur de l’annihilation de soi, il est probable qu’ils soient avides d’être rassurés qu’ils n’ont pas été dépouillés de ce qui leur rappelle, de manière puissante, leur connexion aux autres humains-- leur similitude avec ceux-ci. Étant donné que notre espoir d’émerger de l’exil solitaire insupportable du trauma dépend, dans une large mesure, de découvrir que nous sommes toujours bienvenus au sein de la famille humaine, tout ce qui nous confronte à l’évidence de notre différence avec autrui peut être dissocié de la conscience ou faire l’objet de déni. En d’autres mots, parmi les personnes traumatisées, la recherche de la ressemblance peut être transformée en déni de la différence.

Le sentiment d’être un individu distinct et unique émerge également de l’échange relationnel. Lorsque la disponibilité de cet échange relationnel est mise en doute par le trauma et que la perte du sentiment d’existence en tant qu’individu unique semble imminente, il est probable que la recherche de la différence devienne très intense. Le fait de trouver des différences, d’établir des distinctions marquées au sein de ce qui est similaire, tend à apporter des certitudes à l’expérience. Tout comme la recherche du semblable peut se transformer en déni de la différence, la recherche de la différence peut se transformer en déni de la similitude.

Il est probablement évident que les sentiments d’incertitude sont intensifiés par les expériences complexes alors qu’ils sont diminués par celles qui sont simples. À la suite du trauma, alors que l’incertitude concernant la survie psychologique semble proche de l’insupportable, nous avons tendance à simplifier l’expérience par les moyens qui sont disponibles, quels qu’ils soient. Les formes extrêmes de recherche de similitude, caractérisées par le déni du semblable tout comme le déni de la différence, deviennent alors particulièrement attirantes puisqu’elles reposent sur une pensée dichotomique, en blanc-ou-noir, qui réduit la complexité de l’expérience vécue. De plus, ces dénis tendent à être maintenus de façon rigide et à ne pas être accessibles à la raison.

Le désir ardent de jumelage qui est induit par le trauma donne souvent lieu à des dichotomies nous-eux dans lesquelles les différences d’avec ceux que nous considérons « nous » et les ressemblances avec ceux que nous considérons « eux » font l’objet de déni. Ces dénis reposent sur des processus dissociatifs qui nous rendent aveugles à la complexité de l’expérience vécue. En fait, j’ai avancé que la dissociation reflète un besoin de simplifier l’expérience en réponse aux insupportables incertitudes que le trauma nous force à confronter (Brothers, 2008).

Lorsque je réfère au côté sombre du jumelage, je pense surtout au développement de ces dichotomies nous-eux où s’opère une réduction de la complexité. Bien que les inimitiés qui se produisent entre personnes de différentes races, religions, ethnies, etc. résultent certainement de facteurs extrêmement complexes et divers, je soupçonne que la recherche intense du semblable et du différent qui résulte du traumatisme y joue un rôle significatif. Ce n’est pas seulement dans le contexte de la guerre ou des luttes politiques que ces formes extrêmes du jumelage émergent; elles imprègnent la vie quotidienne.

À l’exception de l’appartenance ethnique, je ne peux penser à une dichotomie nous-eux plus problématique que celle du genre, un terme qui réfère aux significations psychologiques et culturelles associées au sexe biologique ou à ce que nous appelons communément la masculinité et la féminité. Comme il semble n’y avoir qu’une faible base biologique à la dichotomie masculinité-féminité – la recherche empirique a trouvé peu de différences significatives innées entre les sexes et la variance entre les sexes est, en grande partie, égale ou moindre que la variance à l’intérieur de chaque sexe (Young-Bruehl, 1991) – il semble que son existence repose sur de fortes significations psychologiques.

Selon la perspective de la théorie des systèmes relationnels, toutes les expériences vécues par un individu sont hautement sensibles au contexte. Pourquoi alors l’expérience du genre serait-elle une exception? Pourquoi les hommes et les femmes devraient-ils se conformer aux stéréotypes sociaux peu importe le contexte? J’apprécie la façon dont Adrienne Harris (1971, p.197) caractérise l’expérience du genre. Elle écrit : « le genre peut être une expérience centrale et cohérente tout autant que peut l’être n’importe quelle structure du soi et de la subjectivité. Mais le genre peut aussi vivre des mutations, se dissoudre et s’avérer non pertinent et sans substance ».

Je dirais que c’est uniquement dans le contexte du traumatisme – lorsqu’une impression flexible de certitude est transformée en conviction rigide – que l’identité de genre dichotomique devient la norme. Virginia Goldner (1991) appuie cette position. Elle suggère que la consolidation de l’identité de genre comme un noyau stable implique l’activation de processus associés au traumatisme tels que le désaveu et la dissociation. Ainsi, plutôt qu’être une conséquence inévitable de différences biologiques sexuelles, l’identité de genre dichotomique peut être vue comme un pattern relationnel découlant du traumatisme par lequel des expériences insupportables d’incertitude sont transformées.

Une identité de genre nettement dichotomique réduit la complexité de l’expérience vécue par le déni de la similitude et de la différence. En d’autres mots, pour se sentir féminines, les femmes ont tendance à faire un déni de leur similitude avec les hommes et de leurs différences d’avec les autres femmes. Également, pour se sentir masculins, les hommes ont tendance à faire un déni de leurs similitudes avec les femmes et de leurs différences d’avec les autres hommes.

En développant cette notion que les processus liés au traumatisme façonnent l’expérience en termes masculin/féminin, Lewinberg et moi (2000) avons suggéré que ces processus sous-tendent également les comportements qui sont habituellement considérés comme ‘oedipiens’. Nous avons proposé que les enfants peuvent trouver les éléments de leur identité de genre qui ont fait l’objet de déni à l’intérieur des autres (souvent, mais non toujours, chez le parent du sexe opposé). La proximité avec ceux qu’ils perçoivent incarner ces qualités peut leur permettre de faire l’expérience d’un sentiment d’unicité et de cohésion qui serait difficile à atteindre autrement. La sexualité, selon ce que nous avons proposé, est souvent une voie à travers laquelle cette proximité est atteinte. Cette conceptualisation suggère une compréhension des expériences d’alter ego comme étant différentes des expériences de jumelage puisqu’elles impliquent des sentiments de similitude avec d’autres qui incarnent des aspects de soi-même faisant l’objet de déni (Brothers, 1998). J’ai proposé que les sentiments, fantasmes et activités sexuels peuvent non seulement être utilisés par la personne pour confirmer son expérience d’elle-même comme n’ayant pas les caractéristiques masculines/féminines qui font l’objet de déni, mais également dans le but de procurer un sentiment de fusion béate avec ces éléments. Ainsi, par exemple, si une femme a fait un déni de son audace et de sa détermination, qui sont des qualités masculines selon les stéréotypes, ses expériences sexuelles avec un homme qu’elle perçoit audacieux et déterminé peuvent renforcer sa conviction de ne pas posséder elle-même ces qualités tout en lui permettant un accès vicariant à celles-ci.

Les expériences d’agressivité et d’hostilité semblent remplir plusieurs des fonctions associées aux expériences sexuelles. Nous pouvons nous sentir reconnectés avec les aspects de nous-mêmes qui ont fait l’objet de déni lorsque nous les attaquons chez les autres. Les petits garçons qui se moquent des garçons efféminés en les imitant peuvent ainsi avoir accès à ce qu’ils ne pourraient intégrer sans s’exposer eux-mêmes au risque d’être méprisés et ridiculisés. L’homophobie a été expliquée en termes similaires. Ceux qui dénigrent à grands cris les homosexuels sont perçus par plusieurs comme ayant fait le déni de leurs propres désirs homosexuels.

Selon une perspective des systèmes relationnels, il n’est pas possible de déterminer avec précision les causes et les effets d’un trauma. Par conséquent, il est impossible de prédire avec certitude les significations qu’une personne attribuera aux interdictions de manifester les caractéristiques associées à l’autre sexe. Il n’est pas non plus possible de prédire qu’un pattern relationnel spécifique entrera en jeu. Ce qui contribue à l’émergence d’expériences qui ont été appelées oedipiennes doit rester ouvert à être questionné et considéré selon les configurations relationnelles de chaque individu. Néanmoins, il semble que les expériences traumatiques associées à l’imposition d’une identité de genre aient non seulement tendance à créer des patterns rigides et restrictifs mais qu’elles puissent aussi à leur tour créer les contextes de traumatismes futurs.

Est-ce que l’émergence quasi omniprésente des rôles sexuels polarisés est attribuable au fait que le monde a toujours connu la violence, les guerres, les catastrophes naturelles et les autres traumatismes déstabilisants à un niveau social ou global? Peut-être. Mais il semble clair qu’après être devenue enracinée au sein des systèmes sociaux, la dichotomie masculin/féminin s’est perpétuée, de même que les traumatismes qui y sont associés, de façon intergénérationnelle. Je pense que le concept d’effet en boucle des types humains (looping effect of human kinds) de Ian Hacking (1999) est utile pour comprendre sa longévité. Il est clair que l’action de classer des individus par catégories sert à atténuer les expériences d’incertitude (Brothers, 2008). Les catégories masculin/féminin en sont des exemples par excellence. Les enfants nés avec des organes génitaux féminins sont habituellement classés dans la catégorie filles alors que ceux qui sont nés avec des organes génitaux masculins sont classés dans la catégorie garçons. Une fois qu’ils ont été rendus conscients de la catégorie à laquelle ils ont été assignés, tout ce que les enfants en viennent à connaître à propos des filles et des garçons influence leurs façons de ressentir, de penser et d’agir. Leurs expériences, en retour, contribuent à changer les catégories dans un effet de boucle.

Ce que les personnes classées dans une catégorie spécifique apprennent à propos d’eux-mêmes et ce qui est considéré par autrui comme une vérité à leur propos émerge d’un engagement relationnel entre ceux qui catégorisent et ceux qui sont catégorisés. Les significations associées au fait d’être une fille ou un garçon reflètent, pour tout enfant particulier, tout ce qui imprègne les systèmes culturels, sous-culturels et familiaux dans lesquels l’expérience de l’enfant est simultanément insérée. En raison du caractère poreux de notre univers systémique, il est peu probable qu’un enfant ignore complètement les dictats des rôles sexuels polarisés mais pour certains enfants, c’est avec force qu’on leur enseignera que leurs caractéristiques de personnalité doivent être diamétralement opposées à celles des enfants du sexe opposé. Pour plusieurs de ces enfants, la catégorie à laquelle ils sont assignés peut leur sembler une camisole de force. Comme je l’explique dans l’exemple clinique ci-dessous, j’ai été une de ces enfants.

Des traces du côté sombre du jumelage se trouvent dans les patterns relationnels parents-enfants que j’ai désignés comme des attachements traumatiques (Brothers, 2014). J’ai développé ce concept à partir du travail de chercheurs comme Liotti (1992) et Hesse & Main (1999) qui, en utilisant une méthodologie dérivée de la théorie de l’attachement, ont trouvé que les effets du traumatisme se transmettent de façon intergénérationnelle au sein des échanges relationnels continus, pour la plupart non verbaux, qui se produisent entre les parents et les enfants. Ces échanges contiennent souvent des dénis de la similitude et de la différence.

Considérons en premier lieu les patterns d’attachement qui sont issus du traumatisme et qui émergent du besoin de certains parents traumatisés de nier les différences entre eux et un ou plusieurs de leurs enfants. Un parent qui trouve très difficile de tolérer l’incertitude est peu enclin à percevoir et reconnaître un enfant comme un être unique. Après tout, l’enfant qui est unique est non seulement différent de ses parents mais aussi un être qu’on ne peut totalement connaître. Pour un parent traumatisé qui lutte déjà contre une accablante incertitude concernant sa survie psychologique, reconnaître les aspects d’un enfant qui demeurent inconnaissables peut représenter un défi insurmontable. Parce que les enfants de tels parents doivent dissocier leurs qualités et attributs qui diffèrent de ceux de leurs parents ou risquer de perdre ces partenaires relationnels dont ils ont un besoin irrépressible, leurs attachements sont caractérisés par un degré élevé du sentiment de similitude.

Certains parents peuvent retrouver des aspects dissociés de leur propre expérience chez leurs enfants. Dans la mesure où un enfant en vient à incarner les attributs et les qualités que le parent a dissociés, il ou elle est perçu(e) comme étant différent de ce parent. Ainsi, par exemple, un père dont les efforts de restauration subséquents au trauma ont impliqué le déni de tout sentiment de faiblesse et de vulnérabilité peut trouver ces qualités chez son enfant. En critiquant l’enfant d’être faible et vulnérable, le père peut obtenir un sentiment de connexion à ce qu’il a nié en lui-même. Malgré le fait d’être critiqué et dénigré d’incarner des qualités que le père méprise en apparence, l’enfant peut inconsciemment ressentir que la connexion au parent repose sur sa différence d’avec ce dernier.

Étant donné l’omniprésence du traumatisme dans les vies des thérapeutes de même que dans celles des patients (Ozer et al., 2003), il est peu étonnant que ce qui se passe au sein des relations analytiques menace souvent de retraumatiser l’un et/ou l’autre des partenaires thérapeutiques. Lorsque ceci arrive, les patterns d’attachement traumatiques reposant sur les dénis de la similitude et des différences et sur des dichotomies nous-eux surviennent fréquemment entre le patient et l’analyste. C’est dans ce contexte que le côté obscur du jumelage peut jeter une ombre sur le traitement.

Diana

Dans le livre que j’ai publié en 2008, j’ai décrit Diana, une patiente dont le besoin d’expériences de similitude m’a semblé d’une importance exceptionnelle. Toutefois, je n’ai alors donné qu’un bref résumé du travail que nous avons fait ensemble. Comme ce traitement illustre en quoi les luttes au sujet du sentiment de similitude peuvent façonner la relation thérapeutique, je prends ici l’opportunité d’en rendre compte d’une manière plus détaillée. Je cite mon livre :

Diana est une femme de 24 ans qui a été gravement traumatisée à l’âge de 16 ans quand sa mère a quitté la maison pour aller rejoindre un amant. Laissée aux soins d’un père distrait et maladroit, elle est passée au travers de son parcours scolaire de peine et de misère. Malgré sa vive intelligence et son charme personnel, elle a trouvé un emploi bien en deça de son potentiel. Son insistance féroce à ce que nous comprenions le monde et ayons une expérience de la situation thérapeutique qui soit identique me rendait perplexe. À chaque fois qu’elle découvrait qu’une de mes pensées ou de mes perceptions était différente de la sienne, elle changeait sa perception pour rejoindre la mienne ou tentait désespérément de me persuader de changer d’avis. (Brothers, 2008, p. 55)

Les motifs de consultations qui ont amené Diana à entreprendre un traitement de deux séances par semaine étaient liés à son manque d’habileté à trouver une carrière satisfaisante et au caractère problématique de ses relations autant avec les hommes que les femmes. Il est difficile pour moi de communiquer la relation inhabituelle que nous avions mais ce qui suit témoigne de la façon dont, selon mon souvenir, elle s’est adressée à moi un jour au début du travail que nous avons fait ensemble. Scrutant mon visage avec intensité et avec la mine d’une personne beaucoup plus jeune que son âge, elle s’est adressée à moi avec un flot de paroles qui ne m’a laissé aucune place pour lui répondre :

«Oh, vous pensez que je devrais retourner aux études. Non, peut-être pas encore? Mais éventuellement, n’est-ce pas? C’est ce que je pensais. Je devrais retourner à l’école mais pas maintenant. Alors nous voulons toutes les deux que je retourne aux études mais nous pensons que je devrais attendre un peu. Pourquoi est-ce que nous pensons que je devrais attendre? Nous pensons que j’ai besoin de plus de temps afin d’être certaines que je serai heureuse d’étudier en massothérapie, n’est-ce pas? Je sais que vous aimez être thérapeute et aider les gens et j’aime beaucoup aider les gens. Doris, peut-être que vous pensez que je devrais appliquer cet automne. Je pensais également que je devrais peut-être appliquer cet automne. »

Au début, j’étais perdue dans mes efforts visant à comprendre le style relationnel étrange de Diana. Mais je suis parvenue à une compréhension plus profonde de ses possibles significations lorsque, alors que nous travaillions ensemble, elle a posé des questions à sa mère, Sheila, sur l’enfance de celle-ci. Diana a été sidérée d’apprendre que sa mère avait été victime de sévices sexuels de la part de son père, le grand-père de Diana. Elle a également appris que Sheila est devenue enceinte de Diana lors d’une de ses premières sorties avec le père de Diana, Jim. Ils s’étaient mariés rapidement. Étant donné que Diana a rapporté que Sheila avait toujours dénigré et critiqué Jim, nous avons fait l’hypothèse que Sheila ait pu identifier son mari à son père incestueux. Ceci permet probablement d’expliquer les maints efforts de Sheila afin de décourager Diana de croire qu’elle puisse être semblable à son père de quelque manière que ce soit. Elle a même refusé que Diana prenne des cours de piano lorsqu’elle en a fait la demande. « Mon père joue vraiment bien », d’expliquer Diana. « Je suppose qu’elle ne voulait pas que je suive ses traces. »

En même temps, Sheila semble avoir déployé des efforts considérables pour encourager Diana à penser que toutes deux, mère et fille, étaient identiques en tout point. Elle faisait souvent des remarques au sujet de leur ressemblance physique bien que, selon Diana, Sheila est une femme plantureuse qui incarne les idéaux de beauté célébrés au cours des années 50 et 60 alors que Diana est d’apparence plutôt élancée et angulaire, davantage comme son père. Même Diana était amusée du fait que sa mère insiste pour dire qu’elles ressemblaient toutes deux à Brigitte Bardot.

Diana a également rapporté que Sheila racontait des anecdotes de sa vie comme si Diana avait vécu exactement les mêmes choses. Lorsque Diana me relatait ces anecdotes, il est devenu apparent que les similitudes étaient vraiment forcées. En somme, le style relationnel de Diana semble avoir ravivé un attachement traumatique chez Sheila provenant de son intense besoin de similitude avec sa fille et de ses dénis répétés des différences entre elles.

À certains moments, j’ai trouvé l’insistance de Diana sur notre ressemblance difficile à tolérer. J’ai le regret de dire que, à l’occasion, j’ai répondu à ses souhaits de similitude d’une manière qui la confrontait à notre différence. J’ai vite appris à reconnaître ces défaillances blessantes de mes réponses puisque Diana rapportait immédiatement une forte anxiété et s’inquiétait de devenir malade. « Je sais que quelque chose ne va vraiment pas chez moi », se plaignait-elle. Heureusement, aussitôt que j’étais capable d’identifier ce que j’avais fait pour perturber son expérience de similitude avec moi et que je trouvais une façon de nommer mon échec empathique envers elle, les plaintes de Diana disparaissaient.

Les moments où Diana insistait pour que nous ayons la même opinion au sujet du genre ont été particulièrement éprouvants pour moi. Probablement parce que sa mère a très bien réussi dans le domaine de la mode et que, selon Diana, elle a l’allure, s’habille et se comporte « comme une dame », Diana a aussi endossé les idéaux féminins stéréotypés.

Un point tournant dans notre relation s’est produit au cours d’une séance pendant laquelle Diana a critiqué avec véhémence une amie qui s’était montrée très opiniâtre et confrontante. « Ne penses-tu pas qu’elle était dégoûtante? » demanda-t-elle. « Elle oublie tout simplement qu’elle est une femme. » Sans réfléchir, j’ai répliqué : « Diana, je comprends que Mary t’a contrariée mais peut-être qu’elle était très convaincue parce que… » Diana a réagi comme si je l’avais giflée. Avant que je puisse finir ma phrase, elle dit, « je n’en reviens pas. Tu penses que c’est correct pour elle de se comporter comme un homme? Comment peux-tu penser cela? »

À ce moment, Diana est devenue enragée contre moi. « Je ne sais pas si je peux continuer de voir une thérapeute qui ne sait pas comment les femmes doivent se conduire, » cria-t-elle. Alors qu’elle est restée en colère et distante au cours de notre rencontre suivante, j’ai remarqué qu’elle portait un chandail exactement pareil à celui que j’avais porté plusieurs jours auparavant.

Je ne peux pas dire que je comprends entièrement ce qui m’a amenée à bousculer l’expérience de Diana au sujet de la similitude avec moi et ce, de manière si peu empathique. Cependant, je crois que cela témoignait d’attachements traumatiques au sein de ma propre vie. Comme Diana, ma relation avec ma mère a été marquée par son insistance à ce que je me conforme à sa conception stéréotypée de la féminité. J’ai passé plusieurs années de ma propre analyse à essayer de me réapproprier les attributs « masculins » dont j’avais désavoué la présence en moi. Je crois que mon rejet de la tentative de Diana de faire l’expérience de la similitude avec moi en ce qui concerne une identité de genre polarisée reflétait des conflits résiduels liés à mon rejet de ce qui m‘avait autrefois reliée à ma mère.

Après avoir reconnu que je l’avais blessée en montrant mon désaccord au sujet du comportement de son amie qu’elle avait jugé répréhensible, je lui ai expliqué que son insistance à ce que nous pensions de manière similaire recréait certains aspects troublants de mon éducation. Diana fut enchantée. « Oh », dit-elle avec enthousiasme, « j’aurais dû savoir que toi aussi, tu as eu à surmonter des obstacles psychologiques ». Mon dévoilement s’avéra donc une douce confirmation de notre similitude.

Peu après cette perturbation, cependant, Diana est devenue de plus en plus intéressée à comprendre ce qui a rendu douloureuse pour elle cette expérience de notre différence. Elle a commencé par admettre qu’elle s’était parfois sentie contrainte par l’insistance de sa mère sur leur ressemblance. Nous avons graduellement reconstruit la compréhension suivante de son expérience traumatique après l’abandon qu’elle a vécu de la part de sa mère :

une certitude émergente des systèmes (CES) qui s’est formée dans son enfance (celle de Diana) impliquait la croyance suivante : puisque sa mère, une femme très compétente et travaillante, et elle partageaient la même vision du monde, elle aussi serait reconnue et atteindrait un grand succès. Rien n’aurait pu révéler de façon plus éclatante les différences dans leurs façons de penser que la croyance qu’a semblé avoir sa mère qu’un bonheur plus important se trouvait en dehors des liens familiaux. La certitude qui avait organisé les premières années de la vie de Diana a donc été brutalement détruite. Il semble qu’elle en était venue à avoir confiance que je ne la soumettrais pas à un abandon dévastateur seulement dans la mesure où nos perceptions seraient parfaitement identiques. (Brothers, 2008, pp. 55-56)

Diana et moi avons alors découvert que mes erreurs d’accordage empathique étaient également douloureuses pour elle parce qu’elle me vivait alors comme ressemblant à son père, Jim. Elle craignait que moi aussi je sois maladroite et incompétente et qu’elle ne puisse pas me faire confiance pour la protéger et la guider dans sa vie. Dès que nous avons commencé à explorer cet aspect de notre relation, Diana a commencé à remettre en question l’opinion de Sheila au sujet de l’incompétence de Jim. Elle a rapporté que Jim était souvent comparé, de manière défavorable, à Dan, son frère aîné, le préféré de leur mère. Dan, m’a-t-elle appris, a étudié dans les meilleures écoles et est éventuellement devenu un politicien très connu. Pourtant, bien que Jim ne soit jamais devenu une célébrité comme son frère aîné Dan, Diana savait qu’il avait très bien réussi dans les affaires et qu’il n‘était pas du tout un bon à rien dans sa vie professionnelle.

Nous avons fait l’hypothèse que tout comme Jim avait accepté, sans se plaindre, l’opinion de sa mère qui le voyait comme inférieur à Dan, il semblait avoir accepté le dénigrement de la part de son épouse. Nous pouvons nous demander si le mode d’attachement de Jim impliquait un déni de la similitude. Le fait de montrer sa compétence et sa ressemblance avec Dan aurait pu lui coûter les seuls moyens de survivre au sein de sa famille.

Parallèlement aux tentatives de Diana visant à établir une nouvelle relation avec Jim, j’ai remarqué des changements apparents chez elle. N’ayant plus l’obligation de se présenter comme une copie conforme de sa mère, elle a semblé avoir perdu plusieurs de ses manières de petite fille. Elle a changé ses robes ultra-féminines pour des vêtements qui conviennent mieux à sa stature élancée. Elle parle même dans un registre plus grave et s’exprime comme une personne qui s’attend à ce qu’on la prenne au sérieux.

Au fur et à mesure que Diana et moi avons trouvé des façons d’explorer notre similitude et notre différence, elle a semblé devenir de plus en plus capable de tolérer et parfois même de célébrer les aspects de son apparence et de sa personnalité qui diffèrent de ceux de sa mère et de se réjouir des similitudes entre elle et son père. Elle a même commencé à prendre des leçons de piano. Bien qu’elle souffre toujours des conflits qu’elle a avec ses partenaires relationnels les plus proches, elle s’est établie professionnellement dans une carrière qu’elle sent « parfaitement faite pour moi ». Je crois que ceci indique une consolidation accrue d’un sens de soi différencié.

Est-ce que le désir de similitude de Diana aurait été aussi intense avec un(e) autre analyste? A-t-elle ressenti que moi aussi j’ai eu à combattre mon déni de la similitude et de la différence dans mes premières relations? Est-ce que je lui aurais communiqué cela de manière non verbale? Bien que je ne vois pas comment répondre à ces questions de façon définitive, je ne doute pas que mes propres attachements traumatiques, surtout ceux impliquant l’identité de genre polarisée, ont fortement influencé notre relation. Je crois que les gains thérapeutiques sont survenus à travers notre habileté croissante à reconnaître et à accepter nos similitudes et nos différences et à travers l’aplanissement concomitant des obstacles à notre collaboration.

En plus de notre travail avec les patients, il y a beaucoup d’autres façons par lesquelles les aspects nocifs du jumelage surgissent dans nos vies professionnelles. Comme l’a montré Peter Gay (1988) dans sa biographie de Freud, la psychanalyse a été la proie à des divisions eux-nous depuis ses origines. Phyllis Grosskurth (1991) a décrit Freud comme dictatorial et cruel envers les disciples qui se sont éloignés de sa théorie, notamment Adler et Jung. Selon elle, en plus de dénigrer les idées qui différaient des siennes, il considérait ceux qui s’éloignaient de l’orthodoxie freudienne comme des ennemis. Probablement en raison de l’exemple de Freud, une énorme disparité entre le pouvoir des membres de la faculté et celui des candidats est devenue chose commune au sein des instituts psychanalytiques. J’ai moi-même (Brothers, 2008) comparé certains instituts à des cultes dans lesquels les différences entre les membres de la faculté et les candidats est exagérée alors que simultanément, la similitude entre candidats est tellement encouragée que leur pensée est marquée par un degré élevé de conformité.

Nous sommes familiers avec l’intolérance souvent manifestée par des tenants d’une approche psychanalytique envers toutes les autres de même que l’hostilité avec laquelle les membres de différents instituts se perçoivent mutuellement. Même à l’intérieur d’un institut, diverses factions s’engagent souvent dans d’amers litiges et disputes.

Étant donné que la psychanalyse, comme l’a observé Goldner (1991), a toujours été « la discipline ayant le plus cultivé l’art de l’incertitude » (the discipline most practiced in the art of uncertainty), et que les moindres notions d’incertitude sont susceptibles de nous mettre en contact avec les pertes traumatisantes de certitude que nous avons vécues, il n’est pas étonnant que les dénis de la similitude et de la distance imprègnent notre domaine. Plusieurs auteurs ayant récemment écrit à ce sujet, et en particulier ceux qui se réclament de la pensée herméneutique (par exemple, Cushman, 2011, Hoffman, 2009) ont souligné l’impossibilité de séparer la psychanalyse des contextes sociaux et politiques dans lesquels elle est enracinée. Dans la mesure où cela est vrai, il n’est pas naïf de croire que nos processus thérapeutiques puissent apporter des changements bénéfiques à l’extérieur de nos bureaux de consultation. Espérons qu’un regard plus compatissant sur les pernicieuses dichotomies nous-eux qui apparaissent au sein de nos relations thérapeutiques, permettant ainsi de reconnaître leur origine traumatique, puisse amener en nous une compréhension plus profonde des conflits destructeurs qui continuent de diviser notre monde. Alors, peut-être, le côté obscur du jumelage pourra commencer à disparaître de nos vies.

Traduction : Marc Berthiaume

Révision : Annette Richard

similaire:

La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents iconSoins, enseignement, recherche, innovation, les chru maintiennent...
«Livre blanc de la recherche : des ambitions pour la recherche médicale française, l’apport des chru»

La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents icon3-Objet de recherche : 2 grandes orientations 4-1er axe : concerne...

La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents iconDéroulement de l’activité
«Activités et compétences» pour relier leurs activités aux compétences professionnelles nécessaires. (Les deux tableaux se trouvent...

La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents iconActivités à venir
«critique», la pensée rationnelle de type philosophique une série de quatre cours sur les similitudes et les différences entre les...

La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents iconActivités à venir
«critique», la pensée rationnelle de type philosophique une série de quatre cours sur les similitudes et les différences entre les...

La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents iconIii les bases de l’évolution
«essence», et que les différences entre les individus sont dues à des erreurs, des imperfections lorsqu’on transpose l’essence sur...

La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents iconPour les jeunes qui veulent bouger, pour les parents souhaitant trouver...

La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents iconPour les jeunes qui veulent bouger, pour les parents souhaitant trouver...

La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents iconFormules révisées pour les informations à présenter dans le cadre des mesures de confiance
«Promotion active des contacts entre scientifiques, autres experts et installations travaillant à des recherches biologiques ayant...

La recherche sur les activités d’accordage entre les nourrissons et leurs parents iconPour les jeunes qui veulent bouger, pour les parents souhaitant trouver...
«spécial coupe du monde», Roller, Techniques artistiques, Tennis, Vélo-Evolution, Vélo-Mômes, Stage x-trem, Stage "Aventure" pour...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
b.21-bal.com