Raymond Robert Tremblay Professeur au cégep du Vieux-Montréal (1990)








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Chapitre 3 Quel genre d'animaux

sommes-nous ?


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La nature n'est pas simplement une entité à l'extérieur de nous, c'est aussi quelque chose qui est en nous. Plus précisément, il faudrait dire que nous sommes une partie de la nature, car ici l'image d'un intérieur et d'un extérieur ne convient pas. Nous avons quelquefois l'impression que la nature est « dehors », parce que nous excluons d'emblée la société et l'esprit humain de cette nature. Rien n'est plus faux que cette exclusion. En réalité, la nature est partout et tout est naturel. L'humain est un être naturel et non pas un pur esprit ! Tout ce que l'être humain fabrique est la production d'un être naturel et cet être transforme le monde à son image, comme déjà le faisaient les fourmis, les abeilles et les lapins ! Seulement, les moyens dont nous disposons sont formidables, nous le sentons par l'ampleur des modifications que nous apportons à notre environnement. Néanmoins, un problème se pose : si l'humain est un être naturel, il n'est sûrement pas un être naturel comme les autres ; mais, s'il est différent, il ne peut l'être en toutes choses. C'est ce que nous discuterons maintenant.
Les humains constituent une espèce animale : cela est incontestable. Mais leur nature n'est réductible à aucune autre. Malgré certaines analogies et ressemblances sur lesquelles les expérimentateurs de laboratoire s'appuient, l'être humain ne peut être considéré ni comme un rat, ni comme un singe, ni comme aucune autre bête sur la planète. Cela aussi fait pratiquement l'unanimité. On dit souvent que l'être humain possède un esprit supérieur qui le distingue du reste de la nature ; cette idée n'est pas dénuée de fondement. Cependant, on oublie vite ce en quoi les êtres humains sont dépendants de leur condition naturelle et on a tendance à minimiser l'importance de leur nature animale. Si l'être humain est le sommet de l'évolution animale, il n'en reste pas moins qu'il conserve certaines caractéristiques naturelles. La difficulté réside moins dans l'acceptation de cette proposition que dans la définition de ce lien de dépendance. Nous sommes portés à minimiser l'importance de ce lien.
Évidemment, la plupart des gens reconnaissent que des actes comme manger, respirer, voir sont naturels en ce qu'ils accomplissent des fonctions biologiques qui sont héritées génétiquement. Du moins les savants le pensent même s'il n'est pas possible actuellement d'identifier précisément tous les gènes responsables de ces comportements. Cela est moins clair pour des actes comme séduire, aimer, copuler : bien des gens semblent y voir des comportements surtout culturels et minimisent leur dimension naturelle. Et des actes comme écrire, jouer de la musique ou dessiner apparaîtront comme purement culturels pour la plupart des gens. Pourtant, d'autres personnes affirmeront volontiers que tous les comportements humains sont déterminés biologiquement. Nous nous appliquerons maintenant à mesurer la dépendance de l'être humain envers sa nature.

Société et dominance



La sociobiologie est une science très respectée en ce qui a trait à l'étude des sociétés animales 1. Cette science a pour objet de décrire et d'expliquer le comportement des communautés animales – comme celles des insectes, des loups ou des primates – et s'intéresse surtout aux stratégies de survie des différentes espèces. En particulier, elle montre comment la socialité est un phénomène d'adaptation à l'environnement qui permet à ces espèces de maximiser leurs chances de survie dans un environnement hostile. Elle développe quelques propositions générales, comme celle qui affirme que le principe hiérarchique des sociétés animales implique des avantages pour les dominés qui se trouvent à profiter de la cohésion et de la puissance de l'ensemble du groupe. La sociobiologie nous montre aussi que l'évolution des espèces – des sociétés d'insectes, où la cohésion et la différenciation des tâches sont très fortes, aux sociétés de vertébrés, où l'individualité prend une importance plus grande et où par conséquent la cohésion diminue – va dans le sens d'une individualisation. Toutes ces stratégies ont une fonction adaptative. Cependant, la sociobiologie humaine est beaucoup plus controversée.
En effet, la sociobiologie humaine a pour but de prolonger ce type d'analyses afin de montrer que de nombreux comportements sociaux ne sont pas le strict résultat d'un conditionnement culturel, mais sont plutôt le fruit d'une détermination biologique, d'une stratégie adaptative de l'espèce humaine. Il y a quelque chose d'abusif dans la théorie de certains sociobiologistes qui prétendent que tous nos comportements sont déterminés génétiquement. Cette critique s'applique particulièrement lorsque nous pensons à des comportements hautement culturels comme les relations interpersonnelles ou l'organisation politique de la société. Cependant, il ne faudrait pas conclure trop vite à la non-validité globale de la sociobiologie humaine, car il importe de bien comprendre quelles sont les racines biologiques de nos comportements sociaux afin de mieux distinguer ce qui provient d'une influence culturelle et ce qui provient d'une détermination naturelle.
L'inégalité entre les individus d'une même espèce est un phénomène universel. Dès la naissance, nous sommes plus ou moins bien pourvus. Certains individus sont plus grands, plus forts ou résistent mieux aux infections ; d'autres naissent handicapés, prédisposés à des maladies graves ou possèdent un potentiel intellectuel plus faible. Bien sûr, les races humaines sont égales en potentialités bien qu'elles soient différentes les unes des autres, mais il n'en est pas de même des individus qui sont à la fois différents et inégaux. Souvent, les inégalités s'accentuent avec le temps. L'égalité n'est pas une condition naturelle, même si la coopération entre les membres d'une espèce socialisée (comme l'être humain) est un comportement rentable biologiquement qui possède de profondes racines dans notre histoire naturelle. La coopération est une stratégie évolutive extrêmement efficace, et l'on peut affirmer sans risque d'erreur que l'être humain est un animal foncièrement coopératif, cela malgré des tendances agressives non moins évidentes, lesquelles atteignent leurs limites lorsque le danger encouru par ce comportement devient plus élevé que la valeur de l'enjeu disputé ; une stratégie de compromis s'impose alors d'elle-même (malheureusement, souvent après moult destructions). Mais, combinée avec cette obligation qui est faite aux espèces de survivre et de se développer dans un environnement naturel souvent dur et dangereux, l'inégalité entraîne la formation naturelle de hiérarchies sociales, dont les formes certes varient énormément, mais dont le principe demeure constant. Si nous pouvons considérer que certaines sociétés humaines sont plus égalitaires que d'autres, en revanche nous ne trouvons aucun exemple de société sans inégalités ni hiérarchie. Cette universalité du principe d'organisation hiérarchique nous porte à croire qu'il pourrait avoir des racines bien plus profondes que ce que prétendent les philosophies de l'égalité : ce principe pourrait ressortir aux structures sociobiologiques de l'espèce humaine.
Le philosophe Claude Lagadec a tenté d'identifier les facteurs naturels de la dominance et d'analyser leur actualisation dans les sociétés humaines 1. Il mentionne cinq facteurs particulièrement importants : (1) la taille, l'âge et la force ; (2) le sexe ; (3) le territoire ; (4) l'agressivité ; (5) la xénophobie 2. Il ne faut pas voir dans ces facteurs des déterminations rigides, mais plutôt des prédispositions qui peuvent être transformées par le contexte. Il est certain, en ce qui a trait à la taille et à la force physique, que ce facteur n'est pertinent que dans le cas des sociétés les plus primitives ; cependant, si on interprète la force en un sens plus large, susceptible d'inclure la force intellectuelle, la ruse ou la sensibilité, on remarquera que les plus « forts » se positionnent mieux, c'est-à-dire ont plus aisément accès aux ressources (aux richesses). Mais ces facteurs particuliers sont peu convaincants dans un contexte humain où les classes sociales semblent jouer un rôle bien plus important que la force, même entendue au sens large. Cependant, il n'en est pas de même de l'âge. Très souvent, ce sont les personnes d'âge mûr qui tiennent les commandes de nos sociétés. Les jeunes ne disposent généralement que de peu de pouvoir ou d'argent.
En ce qui a trait au sexe, on constatera que, même dans les sociétés les plus évoluées, les hommes dominent les femmes tant sur le plan économique que sur le plan politique. Malgré de grandes variations culturelles, il n'y a guère d'exemples de sociétés égalitaires sur le plan de la division sexuelle du travail. Il est donc possible que cette domination sociale ait (outre des bases politiques et culturelles) également des fondements biologiques (biosociaux).
Pour ce qui est de la délimitation d'un territoire exclusif, ou territorialité, ce comportement fort répandu dans le règne animal est à l'origine du besoin de se définir un espace propre et exclusif. Les classes possédantes disposent littéralement, de territoires plus grands, d'habitations plus vastes et de moyens de locomotion plus puissants. Sur le plan psychologique, l'appropriation correspond au comportement animal de délimitation de son territoire. Lagadec fait remarquer que très souvent le défenseur d'un territoire l'emporte sur ses agresseurs ; c'est également le cas dans les guerres humaines, où la conquête et la conservation d'un territoire ennemi sont beaucoup plus difficiles que la défense de son propre territoire.
L'agressivité, qu'il ne faut pas interpréter seulement en un sens physique, est également un facteur de dominance important dans nos sociétés. Souvent comparée à juste titre à une jungle, la société contemporaine est assurément un lieu où une certaine dose d'agressivité contrôlée joue un rôle important dans la promotion professionnelle aussi bien que dans les luttes sociales. La compétition qui s'ensuit est stimulante mais aussi destructrice du lien social. Cependant, elle est auto-limitative. Nous ne sommes pas ici devant une conception apocalyptique de l'agressivité, où le laisser-aller provoquerait automatiquement la destruction de la société humaine. En effet, du point de vue biologique, la compétition, comme l'agressivité, est auto-limitative à plusieurs égards. Premièrement, l'agressivité est un comportement très coûteux et risqué. C'est pourquoi, en général, les animaux n'en font preuve que lorsque cela est nécessaire. Dans une même espèce, lorsque deux individus sont en compétition, ils manifestent de l'agressivité l'un envers l'autre jusqu'à ce qu'une dominance s'établisse clairement ; cela mène rarement à la mort d'un des protagonistes. De même, lorsque des individus ou des groupes sociaux sont relativement satisfaits de leurs sorts respectifs, ils ne manifestent pas d'agressivité « naturelle » les uns envers les autres. Comme le célèbre sociobiologiste Edward Wilson l'indique :
La compétition n'apparaît que si la densité de la population devient suffisamment grande pour entraîner la rareté d'une ou de plusieurs ressources. Quand elle apparaît, elle réduit la croissance de la population ; et si elle continue d'augmenter, elle va éventuellement réduire la croissance à zéro. Quand la croissance de la population est à zéro, l'intensité de la population ne peut plus augmenter. En un mot, la compétition est un processus auto-limitatif. Il s'ensuit que la croissance de la population est aussi un processus auto-limitatif, et nous disons que la compétition est un facteur densité-dépendant 1.
Finalement, la xénophobie, ou peur et haine des étrangers, est un facteur très important qui explique un grand nombre de comportements racistes, d'attitudes bornées et conformistes (l'« esprit de clocher »). Généralement, les individus s'identifient à un certain groupe qu'ils défendent contre les atteintes de ce qui leur est « étranger », et premièrement contre les personnes qui ne font pas partie du groupe ou ne proviennent pas du terroir.
Tous ces facteurs ne sont pas le propre de l'être humain, mais caractérisent aussi de nombreuses espèces animales. Il est donc pensable qu'ils jouent encore un certain rôle dans le comportement humain et la constitution des hiérarchies sociales.
Il peut être intéressant d'approfondir un peu le phénomène de la dominance sexuelle. Dans de nombreuses espèces sexuées, le rôle que joue la femelle dans la reproduction est un facteur défavorisant en ce qui a trait à l'équilibre des pouvoirs entre les sexes. Trois facteurs interviennent particulièrement à cet égard : l'anisogamie, la gestation et la lactation. L'anisogamie des sexes est le phénomène par lequel la femelle doit faire un investissement biologique beaucoup plus grand que le mâle lors de la reproduction. Dans le cas des êtres humains, les gamètes mâles (spermatozoïdes) sont très petits et très nombreux (100 000 000 par émission) ; les gamètes femelles (ovules) sont 85 000 fois plus gros que les gamètes mâles et une femme n'en produit que 400 au cours de sa vie. Comme on l'a dit, l'investissement biologique de la femelle dans la reproduction est beaucoup plus grand que celui du mâle ; cela est d'autant plus vrai que le rôle du mâle se limite à la fécondation, alors que celui de la femelle inclut la gestation (266 jours chez les êtres humains) et (chez tous les mammifères d'ailleurs) l'allaitement (soit de quelques semaines à plusieurs mois). Les femelles sont en quelque sorte les dépositaires du pouvoir reproducteur de l'espèce.
Soyons bien clair : cela n'entraîne nullement une infériorité de la femme par rapport à l'homme – car les bagages génétiques et les potentialités de l'une et de l'autre, considérés dans leur ensemble, sont équivalents –, mais suppose un certain désavantage pour la femme qui est lié à son rôle biosocial spécifique. Cela peut aussi impliquer un comportement différent qui est en rapport avec l'importance de son investissement biologique dans la reproduction. Considérant que tout organisme vivant cherche à reproduire ses propres gènes, Claude Lagadec remarque que
... c'est une SES [stratégie évolutivement stable], une stratégie payante pour le mâle, d'être généralement rapide, agressif, peu exigeant sur les détails et inconstant dans ses attaches. Alors que pour la majorité des femelles, ce qui est avantageux c'est d'être exigeante dans le choix du partenaire, de savoir trouver le mâle qui non seulement possède les meilleurs gènes mais aussi celui qui présente la plus grande probabilité de l'aider dans l'élevage du petit, depuis l'insémination jusqu'au sevrage 1.
Il va sans dire que cette description est trop générale et minimise l'importance des facteurs sociaux et psychologiques dans le choix des partenaires et des comportements sexuels. Mais d'un autre côté, dans la mesure où nos comportements ont une certaine base biologique, il n'est pas impensable que cette description corresponde à quelque facteur réel agissant dans la constitution des couples humains qui visent (consciemment ou inconsciemment) à se reproduire.
Selon Lagadec, cette anisogamie donne lieu à plusieurs conséquences, dont la matrifocalité (la plupart des activités parentales sont fournies par la femelle), la tendance à la polygamie (qu'on constate dans les sociétés dites « d'abondance », c'est-à-dire dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs où le temps de travail est relativement court, soit moins de trois heures par jour) et le dimorphisme sexuel. Si la monogamie dans les sociétés occidentales industrialisées est la règle, c'est qu'elle est un comportement sexuel qui accompagne les situations de long travail, de dangers nombreux (la vie moderne) et d'allongement de la période de maturation (qui dure au moins 18 ans). Il faut noter cependant que même dans les sociétés officiellement monogames, la polygamie est fort répandue, et souvent les hommes et les femmes sont soumis à un double standard de moralité en vertu duquel l'infidélité masculine est mieux tolérée que son pendant féminin.
Enfin, le dimorphisme sexuel (constitutions physiques différentes du mâle et de la femelle) favorise généralement le mâle, bien que la femelle ait un rôle plus fondamental a jouer dans la reproduction et la survie de l'espèce. Il faut cependant noter que les hommes meurent plus jeunes que les femmes et semblent moins résistants qu'elles. Les conséquences du dimorphisme sexuel sur le comportement et les attitudes psychologiques sont un sujet de controverse puisque certaines auteures croient que ces différences ont une origine exclusivement sociale. Évidemment, la différence ne doit pas être entendue ici en des termes d'infériorité et de supériorité. On peut toutefois poser l'hypothèse que ces différences ont aussi une base biologique qu'il reste à explorer plus avant (en étudiant par exemple le rôle des hormones mâles et femelles sur la psychologie des individus).
Dans le domaine de la moralité, on doit souligner un point en terminant. On ne peut certainement pas interpréter la moralité humaine comme étant un simple reflet de nos besoins biologiques. Les règles morales contraignent souvent nos besoins naturels. Par contre, on constate que bien souvent l'attitude morale des humains est contredite par leurs comportements réels. Il serait intéressant de déterminer dans quelle mesure l'appât du gain, la tendance grégaire, la méfiance envers les étrangers, l'altruisme ou le principe de défense de la sécurité des siens peuvent découler de notre constitution naturelle.

Le prix de la civilisation



Selon le célèbre chirurgien et chercheur Henri Laborit, l'être humain doit avant tout être considéré comme un animal socialisé. Cela signifie que ses caractéristiques d'être vivant déterminent le mode de ses relations dans toute situation sociale. Or la biologie, voie royale pour l'étude des êtres vivants, nous apprend que c'est l'étude du fonctionnement du système nerveux qui est cruciale pour la compréhension des comportements animaux. Or un système nerveux, comme le dit Laborit, ça sert d'abord à agir puis, seulement ensuite, à penser. Le comportement humain doit donc être examiné en fonction de la configuration des trois « cerveaux » dont nous avons hérité au cours de l'évolution.
1. La forme primaire du cerveau humain (cerveau 1) est dite reptilienne puisqu'elle est déjà présente chez les reptiles. Elle correspond à une simple capacité de réponse à l'environnement sur le mode de la survie biologique. Certaines réactions humaines, purement automatiques, sont commandées par ce cerveau (la respiration, les battements du cœur, les mécanismes inconscients qui caractérisent notre métabolisme, etc.).
2. La forme secondaire du cerveau (cerveau 2 ou cerveau limbique) apparaît avec les mammifères. Elle est caractérisée par l'apparition de la mémoire, en particulier par la mémoire des événements gratifiants ou douloureux de l'existence ; elle entraîne des réactions de type réflexe après un certain temps de conditionnement par le milieu.
3. La forme tertiaire du cerveau, ou cortex cérébral (cerveau 3 ou matière grise), se retrouve exclusivement dans une des familles des mammifères, à savoir chez les primates (qui comprennent les singes et l'homo sapiens). C'est le cerveau dit « associatif » car il permet la création de nouveaux rapports mentaux entre les éléments mémorisés préalablement. Évidemment, c'est chez l'être humain que ce cerveau est le plus développé. C'est, entre autres fonctions, au cerveau 3 que l'on doit la possibilité du langage et de la vie symbolique en général.
Selon Laborit, tout comportement humain doit être expliqué par ses fondements biologiques. Le social (la « socioculture » comme il l'appelle) est une combinatoire complexe de relations structurées par la constitution biologique de l'être humain, c'est-à-dire explicables par le plan des relations entre l'être humain comme animal et son environnement naturel. Cela se comprend plus clairement si nous considérons les fonctions du système nerveux dans son ensemble.
1 Fonction primaire : la conservation de la vie et la reproduction de l'espèce ; elle se manifeste dans des activités comme boire, manger, éliminer les excréments, copuler, etc.
2 Fonction secondaire : la recherche du plaisir, des situations gratifiantes, des récompenses du milieu envers un comportement donné : elle s'applique à toutes les activités gratifiantes (de son point de vue) qu'une personne peut mener et, à l'instar des autres animaux, chercher à reproduire.
3 Fonction tertiaire : l'évitement du déplaisir, des situations douloureuses ou pénibles, c'est-à-dire des punitions du milieu en réaction à un comportement donné. Ici, la théorie se complexifie car deux grands types de comportements dérivent de cette fonction : soit l'agression (la lutte contre le milieu ou contre un ennemi spécifique) et la fuite (qui est très souvent la situation la plus économique d'un point de vue biologique).
Cependant, il existe des situations douloureuses qui sont sans issue (observez une souris coincée par un chat), c'est-à-dire pour lesquelles ni la lutte, ni la fuite ne sont possibles. Indépendamment des raisons (le plus souvent tout à fait inévitables ou légitimes) de ce blocage de l'action, de son inhibition, une tension anormale apparaît (stress excessif chronique) dans l'organisme affecté, laquelle provoque de l'angoisse, rend l'individu plus sensible aux atteintes environnementales (comme les microbes par exemple) et peut même entraîner des comportements autodestructeurs.
Selon Laborit, on peut interpréter nombre de comportements sociaux à l'aide de ce modèle, car la socioculture met régulièrement les individus dans des situations intenables (biologiquement) et génératrices de stress excessif et d'angoisses. En effet, la socioculture des sociétés développées exige beaucoup des individus, mais les place souvent dans l'impossibilité de réagir. Très souvent les lois et les règles de comportements qu'elle impose rendent impossibles les comportements de fuite et de lutte alors que ceux-ci seraient biologiquement nécessaires. Il s'ensuit de cette situation toute une kyrielle de malaises et de maladies psychosomatiques.
Pour Laborit, comme pour les sociobiologistes, la règle de la dominance s'applique à tout le règne animal, et par conséquent à l'être humain. Cela ne signifie pas qu'aucun comportement coopératif ne soit possible ou que les comportements gratuits (comme les comportements ludiques) n'aient aucune importance dans l'explication de l'activité animale et humaine. Cela signifie que, parmi tous ces comportements, les comportements de dominance prennent une grande importance. En effet, ce sont les individus les mieux adaptés et les plus forts d'une espèce donnée qui peuvent le mieux éviter le déplaisir et acquérir du plaisir, souvent au détriment des individus les moins adaptés ou les plus faibles (par exemple dans une situation de pénurie). Laborit donne en exemple l'organisation sociale des gorilles qui est très hiérarchisée et dans laquelle le mâle le plus fort domine le groupe et se réserve l'accès quasi exclusif aux femelles. Le principe de dominance n'est pas un instinct, mais une condition de survie et d'expansion de l'espèce. Selon lui, ce principe s'applique aussi bien à l'être humain, même si dans ce cas la force physique n'est plus un facteur de dominance important (sauf dans le cas de la criminalité et de la guerre). La dominance est le plus souvent associée à une notion de défense ou de conquête d'un territoire.
Chez Laborit, l'individu apparaît essentiellement non pas comme une identité réelle préexistante, mais comme le fruit d'une biographie, d'une histoire personnelle. Les autres laissent des traces en nous ; notre personnalité n'est que la synthèse de ces traces laissées. L'inconscient est alors le vaste réservoir de toutes les expériences antérieures qui se sont déposées dans la mémoire de l'individu (sous forme d'images, de sentiments, de mots) et ont été associées à des impressions plus ou moins vives de plaisir et de déplaisir.
La culture est donc pour Laborit le fruit du fonctionnement du cerveau associatif (cerveau 3) caractérisé par ses capacités d'invention, de créativité et d'abstraction. Ces abstractions sont si puissantes que nous en venons à oublier totalement que nous ne sommes que des animaux. Il écrit : « Conscience, connaissance, imagination, sont les seules caractéristiques de l'espèce humaine. Ce sont celles aussi les plus exceptionnellement employées. Par contre, l'homme entretient de lui une fausse idée qui sous la pelure avantageuse de beaux sentiments et de grandes idées, maintient férocement les dominances 1. »
La civilisation s'érige donc sur cette double assise de la dominance occultée et du renoncement aux comportements naturels de fuite et d'agression. Les malheurs et les maladies qui en découlent sont le prix de la civilisation. La culture est fondée sur l'oubli de notre nature, qui n'en reste pas moins active. Sous le vernis des beaux sentiments et des aspirations élevées se cachent des pulsions et des sentiments parmi les plus primaires. L'amour n'est-il pas motivé par le désir de garder à sa disposition, dans son propre espace, l'objet de son plaisir ?

L'être humain est plus qu'un animal



Plusieurs auteurs importants, dont certains scientifiques de renom, s'opposent en bloc à la sociobiologie. Ils avancent comme argument principal que l'être humain n'est pas programmé, ni par ses gènes, ni autrement, et que ce qui est spécifiquement humain, en particulier les comportements sociaux, n'a rien à voir avec un déterminisme biologique. Selon eux, les environnements social et culturel sont largement autonomes. De plus, ils affirment que la sociobiologie humaine est plutôt une idéologie qu'une science, laquelle a pour effet de justifier les inégalités, les hiérarchies et l'immobilisme social. Nous sommes d'accord avec eux en ce qui a trait à une certaine exploitation dont la sociobiologie a été l'objet. Mais sur le fond, il nous semble que ce rejet global a un effet inverse tout aussi pervers : celui de nous faire oublier totalement notre nature animale et les conséquences de cette réalité, dont certaines ont été esquissées précédemment.
Les critiques rejettent souvent les approches psychobiologiques et sociobiologiques de l'être humain, parce qu'ils croient que ces conceptions entraînent automatiquement la croyance en un déterminisme génétique des comportements et un parti pris conformiste. Il faut admettre que ces approches ont souvent servi de paravents à des conceptions idéologiques rétrogrades. Ils avancent aussi l'idée que si nous insistons sur la détermination biologique des comportements, cela nous amènera à considérer ceux-ci comme étant immuables. Ce n'est pas le cas. Si les structures biologiques manifestent une grande stabilité, elles sont aussi sujettes à des variations. De plus, il ne faut jamais oublier que ces structures ne définissent que des bases élémentaires de comportement et que l'essentiel de nos actions dépend de l'interprétation culturelle qui en est faite. Nous devons tous manger, mais il n'y a pas deux cuisines nationales identiques : le besoin de manger est naturel, les variations sont culturelles. Les modèles sociaux de comportement ne font pas disparaître nos déterminations biologiques, ils s'y ajoutent en les interprétant de différentes manières, en les orientant dans des voies socialement acceptables et quelquefois aussi en les contrecarrant.
La connaissance des conditions biologiques de l'humain, comme celles qui découlent de l'anisogamie des sexes, est nécessaire si l'on veut combattre ses effets négatifs, par exemple en ce qui a trait au statut social des femmes. Le contrôle des naissances, le partage social des activités parentales, la liberté dans l'orientation sexuelle des individus, la reproduction artificielle, voire la socialisation des fonctions parentales (garderies par exemple) sont des moyens de lutter socialement contre ces conditions naturelles qui ont si longtemps causé en partie l'infériorisation sociale des femmes. Si cette condition est historique, idéologique et sociale, il faut admettre qu'elle repose aussi sur une certaine division biologique du travail de reproduction de l'espèce. Les hommes ont pour ainsi dire profité d'une situation qui les favorisait au départ pour prendre l'avantage sur les plans économique, politique et culturel. Pendant que les femmes étaient occupées à la reproduction et à l'éducation des enfants et que leur mobilité était réduite de ce fait, les hommes se sont emparés d'un certain pouvoir social et ont construit leur ordre patriarcal. Cette situation est loin d'être immuable, comme l'histoire du féminisme et l'évolution récente de la condition des femmes le prouvent aisément. Il ne faut cependant pas oublier parmi les facteurs importants pour leur émancipation – outre les facteurs économiques, politiques et idéologiques – le contrôle par les femmes du processus de reproduction et la socialisation (ou le partage) des fonctions parentales et des tâches domestiques qui y sont associées. La connaissance des déterminismes naturels est la condition sine qua non de la mise en place d'une stratégie de changement. La sociobiologie peut nous aider à comprendre ces déterminismes.

Conclusion



La question de la spécificité humaine reste cependant ouverte. En effet, nous avons surtout montré jusqu'ici combien l'être humain reste dépendant de son environnement naturel et doit être compris lui-même comme un être naturel. Mais nous n'avons pas encore mis en lumière ce que l'être humain possède en propre et qui le distingue dans l'ensemble du règne animal du point de vue des relations particulières qu'il entretient avec son milieu Au fond, toutes les pages qui suivent sont consacrées à ce travail. On a dit de l'être humain qu'il était un animal politique (Aristote), un animal raisonnable et un fabricant d'outils. Tout cela est fort juste. L'être humain a poussé jusqu'à son plus haut point le principe de l'organisation sociale, dont les formes sont d'ailleurs de plus en plus complexes, et il a développé jusqu'à la manie l'art de se gouverner lui-même. Il s'est aussi distingué par une intelligence formidable du monde qui l'entoure, qu'il a lui-même dénommée raison, et qui trouve son application la plus féconde dans les progrès fabuleux de la science et de la technique contemporaines. Enfin, il est devenu un bâtisseur hors pair, capable de transformer son environnement jusqu'à le rendre méconnaissable. Il s'est construit un monde à son image.
Mais au-delà de ces facteurs distinctifs bien connus, il faut insister sur un dernier point qui est non moins important, et qui constitue en quelque sorte le fondement de tous les autres : l'être humain est un animal symbolisant. Nous entendons par là non seulement son extraordinaire faculté de langage, mais aussi son étonnante créativité culturelle. Son besoin de communiquer, de s'exprimer, de couvrir son monde de signes est si grand que s'il vient à perdre l'ouïe ou la parole, le voilà qu'il s'empresse d'inventer un nouveau langage, entièrement gestuel, par lequel il maintient le contact avec les autres. Comme la linguistique contemporaine l'a établi, les langues gestuelles des malentendants sont des langues complètes, au même titre que les langues verbales, bien que leur structure soit très différente. Les manifestations de cette fonction symbolique sont légion : de l'informatique à l'art, de la parole à la chanson, de l'image aux sons, aux formes et jusqu'aux bâtiments, l'être humain s'affirme dans la nature essentiellement comme un animal qui signifie.

Sujets de réflexion



1. Sur quelles données peut-on s'appuyer pour affirmer que l'être humain est un animal comme les autres ?
2. Pour quelles raisons la sociobiologie humaine est-elle controversée ?
3. Énumérez quelques comportements humains qui dépendent directement de chacun de nos « trois cerveaux ».
4. Donnez un exemple dans lequel les comportements de fuite et d'agression sont rendus impossibles par l'environnement social, et décrivez les conséquences de la situation d'inhibition qui s'ensuit pour un organisme humain.
5. Développez une critique des principales idées de la sociobiologie humaine telle qu'elle a été présentée dans ce chapitre.
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