L'espace, du moins pour le géographe, n'est pas un simple concept. IL est, l'existence et l'essence à la fois, dans la mesure où IL représente la








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L'ESPACE GEOGRAPHIQUE:

De l'absolu au relatif 
                                                                                                                                                   


 

 

 

      L'espace, du moins pour le géographe, n'est pas un simple concept. Il est, l'existence et l'essence à la fois, dans la mesure où il représente la condition même de l'être et l'objet de la discipline. Pour être, ne faut-il pas être quelque part? L'espace constitue un mode d'occurrence de la matière, un contexte de l'expérience humaine et un cadre de vie. On se trouve ainsi, engagé avec tout ce qui est autour de nous par une série de relations diverses et c'est par l'espace qu'on accède à la richesse de la diversité et de l'altérité : "on ne voit pas comment échapper à l'espace à moins de se soustraire au monde", écrivait Thierry Deleeze tandis que Heidegger disait que "l'être, c'est toujours un être là".

 

      Condition de l'être, l'espace correspond à une nécessité biologique selon les travaux des éthologues qui fait que la vie organise son espace. Il correspond aussi à une nécessité sociale par le biais de l’appropriation.

 

      Mode et condition d'occurrence de l'être et de la matière, l'espace constitue le concept de base en géographie. Il constitue l'objet de la géographie même selon certains qui définissent les sciences par un objet. Il se trouve cependant, que le concept d'espace est le concept le plus entaché d'ambiguïtés!. Le géographe utilise abondamment le concept d'espace mais il a toujours été peu clair à son propos : "il y a peu de débat méthodologique sur la nature de l'espace comme concept organisateur" écrivait en 1969 David Harvey et je dirais même, pour ma part, que l'espace constitue  un concept fondateur !

 

      Le mot "espace" n'est même pas défini dans certains dictionnaires de base de géographie comme celui de Pierre George (1970), non plus celui de "lieu" . S'agit-il là d'une évidence qui fait que l'espace du géographe colle trop à la réalité pour être défini ? . Comment expliquer cette négligence alors que la géographie se définit comme la science de l'espace : "La science totale de l'espace humanisé" écrivait Pierre George (1961), "l'étude de la différenciation spatiale "selon (Harsthorne 1959) et que l'espace est le signe d'identité de la discipline (P. Haggett 1973, P. Claval 1972...) poussant même à la limite, vers la géométrie et la physique .

 

      Jamais le mot espace n'a été aussi employé, mais jamais il n'a été aussi chargé d'ambiguïtés si bien qu'on a souvent tendance à l'évacuer comme concept peu pertinent dans la mesure où il doit être toujours accompagné d'un qualificatif . Il se trouve sectorialisé (espace économique, industriel, agricole, récréatif....), cloisonné (espace urbain, rural...) et partitionné (local, régional, national...)

 

      L'espace du géographe est constitué par "l'épiderme de la terre" selon Jean Tricart, c'est à dire la surface terrestre et la biosphère, c'est "l'espace habitable" qui tend de plus en plus à se confondre avec la surface du globe, c'est l'Œkoumène de Max Sorre . C'est aussi, "l'espace accessible" utilisé pour l'existence de l'homme (ce qui inclut les mers et l'atmosphère) selon Jean Gottman. De là , à l'espace local ! . L'espace se présente comme cette étendue à la surface de la terre, composé d'un ensemble objets et de sujets qui le ponctuent, l'organisent et lui donnent un sens : "l'espace est une étendue mesurable, il est préalable à l'objet qui l'occupe et se confond avec les choses (espace concret) qui l'identifient (J.G Charre 1975) .

 

      On peut relever trois dimension de cet espace géographique qui ont jalonné l'évolution générale de la discipline: une dimension mathématico-géométrique, une dimension historico-géographique et une dimension sociocognitive. Cette évolution fait qu'on est passé de l'espace absolu à l'espace relatif, de l'étendue au produit et de l'objectif  au subjectif.

 

      L'espace, comme le temps, pose problème à celui qui veut l'analyser . Peut-on poser l'espace devant soi et l'étudier ?. N'est-on pas déjà dedans sans pouvoir en sortir ?. N'est-ce pas là déjà un biais spatial qui nous rend un peu prisonniers ?. Peut-on étudier objectivement ce dont on est prisonnier ?.

 

 

I - DE L'ESPACE ABSOLU A L'ESPACE RELATIF

 

      L'examen des travaux et des recherches en géographie montre que l'espace avait au début une connotation absolue dans le sens d'un support, d'une étendue inamovible mais il a perdu, entre temps, ce caractère absolu pour revêtir une dimension de plus en plus relative .

 

 

1 - L'espace : Cadre - étendue - support

 

      La conception d'un espace absolu prévalait aux origines de la géographie, elle continue à caractériser, dans une très grande partie, la géographie physique. Cet espace qu'il fallait situer dans le cosmos[1] et représenter[2] est un cadre de référence dans lequel on localise les objets moyennant un système de coordonnées qui quadrillent l'espace : les méridiens et les parallèles .

 

      C'est une conception géométrique de l'espace qui prévaut : l'espace est l'ensemble de lieux (points) définis par leurs coordonnées qui peuvent être multiples (latitude, longitude, altitude, temps...) où on peut calculer des distances, des surfaces, déterminer les limites et les représenter : la cartographie utilise ces données de l'espace absolu . Faut-il rappeler la liaison historique entre la géographie et les mathématiques dans la Grèce comme au Moyen Age : géographie et géométrie s'associaient par représenter l'espace terrestre .

 

      L'espace géographique est ainsi un espace localisable, concret et banal disait François Perroux, il se fait et évolue à partir d'un système de relations dans un cadre concret : la surface de la terre . C'est un espace changeant et différencié dont l'apparence est le paysage que Vidal De La Blache appelait  "physionomie" et qui se décrit . Cet espace est imprégné d'histoire (O. Dollfus 1970), ce qui le distingue de l'espace mathématique (continu, homogène, infini ...) ou économique (discontinu...) .

 

      Kant n'envisageait-il pas l'espace indépendamment de la matière ?. L'espace, contenant, est une catégorie sans substance, contenu, ce que revient à distinguer la localisation (les coordonnées) des propriétés du contenu (la substance) . Cet espace-contenant, convient à la question, classique en géographie : où ?. On retrouve ici l'école qui fait de la géographie "la science des localisations" que V.A Annuchin (1977) rattache à Kant et aux néo-kantiens .

 

      A ce niveau, l'espace est une étendue formée de lieux, un support de distributions qu'on peut représenter, mesurer et localiser . On retrouve la vision classique de la géographie : la géo-graphein n'est-elle pas description de la terre, description indispensable à l'explication ?. Cette approche verbo-conceptuelle s'intéresse au visible : l'observation, pour saisir l'évolution, l'interaction et les facteurs qui sont derrière . Que ce soit dans l'analyse du paysage physique, urbain ou rural, la démarche est similaire : un va et vient entre la description et l'explication, une reconstitution historique, un déchiffrement des systèmes actifs et une étude des héritages .

 

      Pour en arriver à l'explication, trois courants sont a distinguer et ont dominé les travaux géographiques :

      i - Le déterminisme : le principal représentant en est Karl Ritter (1836), ce paradigme conçoit l'espace comme un support physique. Le facteur naturel détermine l'histoire et l'organisation de l'espace à fois. Ce courant a dominé certains travaux notamment en géographie rurale et régionale : l'habitat est dispersé ou groupé selon les donnés édaphiques et pédagogiques, les facteurs sociaux se trouvent ainsi totalement évacués .

 

      ii - L'environnementalisme : il est né avec Frédéric Ratzel (1897), il fait de l'environnement l'élément moteur de l'évolution . Cette évolution est forcément sélective par suit de l'influence de Darwin. L'espace est donc une contrainte naturelle qui détermine l'adaptation . La géographie serait alors " l'étude des rapports entre l'homme et le milieu " et dont relève de nos jours l'écologie (avant la lettre) et les modèles biologique (Vidal de La Blache, Sorre, Le Lannou et Chorley...) ?.

 

      iii - Le possibilisme : ce courant s'est développé avec Vidal De La Blache (1902-1922), il stipule l'existence d'un vaste éventail de possibilités qu'offre la nature et que l'homme peut (exploiter) utiliser différemment, c'est ainsi que "la nature propose et l'homme dispose". L'espace constitue alors une opportunité, une liberté qu'offre la nature à l'homme qu'il exploite selon l'état de ses techniques et les choix socio-économiques, le même milieu physique (forêt, désert, pentes...) se trouve, à travers le monde , exploité différemment . Ce paradigme met, au centre de ses préoccupations, la différenciation spatiale et la variété des aménagements effectuées par l'homme dans une perspective moropho-fonctionnelle: la fonction détermine la forme. L'espace est conçu comme une donnée variable, une étendue humanisée à la surface de la terre, on retrouve là, la centralité de la géographie régionale qui a dominé (elle domine encore) la discipline d'un côté, celle du particulier de l'autre .

 

      C'est un parti humaniste, l'homme ne peut  utiliser que cette marge de liberté, plus ou moins grande selon les milieux . On s'ingénie alors à mettre en relief l'utilisation judicieuse du milieu naturel, les différentes manières d'adaptations pour en tirer parti, les diverses contraintes et la façon dont elles se trouvent contournées . C'est pourquoi, on s'intéresse au visible, compte tenu de l'état des techniques : le paysage . Il s'agit alors de décrire, de reconstituer l'histoire et d'expliquer ces paysages et c'est à l'évidence qu'on, se trouve plus à l'aise au niveau de l'unité naturelle . Ce paradigme possibiliste fait de l'espace un fait "relativement " autonome : une étendue, des distances, des dotations de facteurs que l'action humaine utilise différemment : ne définit-on pas la géographie comme "la science de la différenciation spatiale" et l'espace comme une "étendue-donnée" variable : la géographie n'a raison d'être que si les dieux présentent des différences" écrivait Le Lannou . On retrouve aussi Paul Claval  lorsqu'il voit que la géographie est cette science spatiale, l'étude de la différenciation spatiale qui résulte de deux facteurs en relation dialectique : les faits spatiaux qui sont autonomes et l'action humaine (C.V. Beunigen 1979), on voit ici la rencontre du déterminisme et du possibilisme !. On retrouve aussi Michel Rochefort (1976) qui écrivait que "l'espace est non seulement un milieu physique mais aussi une organisation antérieure" .

 

      L'espace absolu est d'abord une localisation, un contexte, une étendue qui forme à la fois la condition, la contrainte et la possibilité, d'où la géographie physique et la bio-écologie d'un côté, l'étude de l'organisation de l'espace fonctionnel de l'autre . On retrouve ici l'école néo-positive qui voit en l'espace un support d'organisation et un champ , d'où l'analyse du rôle de la distance comme facteur autonome, c'est ce qu'on trouve dans les modèles spatiaux de Von Thünen, Christaller, Weber ou la maximisation de l'interaction chez Paul Claval .

 

 

2  - L'espace à géométrie variable

 

      Mais un contenant seul, un cadre de référence est vide de sens, si bien qu'on s'est acheminé progressivement au concept de l'espace relatif, notamment après le second conflit mondial . Cet espace relatif s'exprime d'abord en termes de temps et de coût beaucoup plus que de distance physique ce qui fait qu'on se situe dans un autre espace, un espace susceptible de contraction et d'extension, un espace à géométrie variable selon le sujet (profil, revenu, CSP, âge...), le groupe et l'état des techniques de communication, un espace mobile.

 

      Désormais, on se situe dans un espace-temps ou un espace-coût (ou tantôt l'un, tantôt l'autre), l'unité de mesure n'est plus la distance physique si bien qu'on se trouve souvent devant un chemin, une voie qui ne sont pas nécessairement les plus courts en termes de kilomètres, la pratique quotidienne de l'espace de chacun de nous confirme ces faits .

 

      On ne choisit pas souvent le chemin le plus court : on choisit le plus attrayant, le plus calme, le plus animé, le moins saturé selon les moments et les objectifs du déplacement . Ne rejette-t-on pas, ici la neutralité de l'espace ?. L'espace géographique n'est pas un espace vide du géomètre[3], il se trouve ponctué d'objets qui lui donnent une identité, une structure et un sens !

      Il y a là, la notion de fonction d'usage, la centralité du vécu, du perçu et de la praxis où temps et coût sont devenus de plus en plus déterminants dans la pratique spatiale . La même distance se trouve parcourue (traversée) à des coût de plus en plus bas (relativement) et en un temps sans cesse réduit . C'est cet espace-temps (ou coût) qui permet d'analyser le mouvement: les flux, les comportements, les décisions et de là toute la dynamique . On a tendance à mesurer l'espace par ce qu'on dépense pour annihiler la distance et maîtriser l'espace, c'est comme on réduit l'espace à une dimension: résultat de la temporisation croissante (on soumet tout au temps, à l'éphémère) et de la vision économiciste!.

 

      Cet espace relatif est très complexe dans la mesure où il introduit des distorsions dans l'espace absolu et de là dans notre représentation qu'on se fait de lui : l'espace-temps (coût ) varie selon les directions  et varie dans le temps! . Cette difficulté est au niveau de l'analyse de la représentation : comment représenter des distances non uniformes sur un plan ?.

 

 

3 - De l'espace précis à l'espace flou

 

      Le géographe étudie l'espace dans le sens d'une portion de la terre, d'une étendue, d'une partie appartenant à un ensemble plus vaste . Le paradigme central est alors de s'ingénier à prouver (ou réfuter) l'appartenance de la partie (S) à l'ensemble (E) . N'est-ce pas là, le principe fondateur de la géographie régionale ?. Il s'en suit l'importance accordée au problème des limites : la géographie n'est-elle pas la science de la différenciation spatiale ?. Pour prouver (fonder) la différence, encore faut-il tracer les limites !. On retrouve là, l'école de Vidal de La Blache qui a donné (encore de nos jours) les plus belles études régionales  mais aussi marqué la géographie notamment francophone..

 

      En réalité, si on regarde les choses d'un peu plus près, un élément peut appartenir à la fois à plus d'un ensemble, à plusieurs espaces et contribue ainsi au fonctionnement de plusieurs champs, en fonction de l'éclairage, on privilégie telle ou telle relation, le problème de l'échelle n'est pas étranger à cette position du problème . Des villes et des espaces situés dans les franges du Sahel ou autour de Sfax ne participent-elles pas à d'autres espaces comme l'espace tunisois, soussien ou sfaxien.?. Peut-on avoir des limites précises dans un espace ouvert ?. N'est-on pas devant des franges, des zones de transition plus ou moins étendues beaucoup plus que des limites nettes et tranchées ?. Des franges dont les éléments appartiennent, à la fois à plus d'un ensemble .

 

      Au lieu d'espaces précis, biens circonscrits, on est plutôt devant des espaces flous qu'on ne peut appréhender que moyennant de nouvelles méthodes : les ensembles flous, les nuées dynamiques, les méthodes discriminantes ... Les problèmes de polarisation, de zones d'influence et de hiérarchie relèvent plutôt de ce paradigme .

 

 

4 - L'espace : attribut ou fondateur ?

 

      Les phénomènes qu'on étudie font une partie intégrante de l'espace, ils sont même, la condition sine quoi non pour le caractériser, l'identifier et lui donner une structure . La structure n'est-elle pas, dans un sens, la disposition spatiale . Dans cette optique, l'espace ne peut pas être défini seulement par ses coordonnées mais aussi par les propriétés et attributs attachés aux substances qui le définissent .

 

      Tunis est-elle seulement une simple localisation ?. Est-elle seulement un support physique ?. Il se trouve, qu'à part les spécialistes, on n'a aucune idée de ce substrat physique mais Tunis est pour la majorité des gens est tout autre chose !. L'espace est donc contenant et contenu à la fois, c'est l'espace relatif . L'espace n'existe pas indépendamment de la matière, de la substance et de la localisation de cette matière qui le ponctue et la localisation abstraite ne constitue guère la géographie ... Cet espace n'existe pas non plus en dehors de la société .

 

      L'espace se trouve défini par ses attributs beaucoup plus que par ses coordonnées, il est plus qu'un simple contenant (W. Bunge 1966) ou un support matériel : "un terme spatial non référé à une substance spécifiée est insuffisamment défini pour être un concept significatif" (R. Sack 1973) .

 

      Cela ne revient-il pas à tenir le langage de la géométrie et de la substance à la fois : des coordonnées et des attributs (D. Harvey 1969) ?. On peut contourner cette difficulté en considérant la localisation comme un attribut, la carte n'est pas, en même temps, un contenant et un contenu: on retrouve la localisation, l'échelle mais aussi un contenu: des densités, des modalités d'occupation, des limites et des franges de transition ...

 

      Il y a lieu ici de signaler le problème d'échelle : la pertinence des résultats n'est valable qu'à des échelles données si bien que l'échelle doit être désormais incorporée comme une variable . Les études ont montré que ce qui est valable à une échelle peut ne pas l'être à une autre échelle si bien que la démarche au même titre que les résultats doivent être nuancés et l'échelle introduite dans l'analyse . Nos travaux récents ont montré que l'homogénéité croît en sens inverse de l'échelle.

 

      Lorsque l'échelle change, les phénomènes changent de grandeur mais surtout de nature et de pertinence : une ville millionnaire comme Tunis n'est pas la somme de 20 villes de 50.000 habitants . Ainsi, une ville peut être au centre d'un espace local tout en participant à un espace local tout en participant à un espace régional, national et international à la fois : c'est le cas de plusieurs centres où on a des unités industrielles exportatrices ou une activité touristique... Cette relativité provient aussi d'un autre fait, l'espace est de plus en plus égocentré .

 

 

 
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