A. La culture comme éducation de l’homme par la société 7








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III. Culture particulière et culture universelle



Que nous suivions les analyses de Kant, de Freud ou même de Rousseau, nous devons, dans chaque cas, reconnaître qu’un certain progrès culturel se déploie au cours de l’histoire humaine. Cette idée vous apparaît sans doute comme une évidence absolue : comment nier que le monde dans lequel nous vivons est mille fois supérieur au monde préhistorique, antique ou médiéval ? Nos moyens techniques sont bien plus développés, notre productivité est supérieure, nous sommes plus savants, nous vivons plus longtemps, etc. Pourtant, à y regarder de plus près, la question n’est peut-être pas si évidente, surtout si on distingue la culture de la simple technique : le progrès technique est indéniable, mais les choses sont soudain beaucoup moins claires si on considère la culture en tant que telle. Par exemple, il semble tout à fait douteux que l’homme moderne ait atteint une moralité plus élevée que ces prédécesseurs – le triste exemple de la banalisation du mal au cours de la seconde guerre mondiale18 plaiderait plutôt pour le contraire. Et à vrai dire, on pourrait étendre cette critique jusqu’au domaine purement technique lui-même : les problèmes de pollution soulevés par la technique moderne remettent très sérieusement en cause l’idée d’une supériorité absolue de cette technique sur les manières de vivre précédentes, moins efficaces mais davantage en symbiose et en équilibre avec les écosystèmes.

A. Le relativisme culturel

1. Le relativisme de Montaigne


Cette critique de notre tendance spontanée à croire que notre culture est supérieure aux autres a été initiée par Montaigne, qui vivait à une époque où, suite aux grandes découvertes, les Européens prirent soudain conscience de l’incroyable diversité des hommes et des cultures à travers le monde. Montaigne retire de cette confrontation avec les « sauvages » une grande humilité et une distance critique par rapport à notre propre culture. Non que les indigènes soient des êtres parfaits : ils ont au contraire de nombreux rites atroces ; mais la confrontation à leur altérité19 nous fait comprendre que nous ne sommes pas meilleurs qu’eux, au contraire, nous nous sommes davantage écartés de la nature : « Je ne suis pas marri que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais oui bien de quoi jugeant à point de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. »20
Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté : sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. Comme de vrai nous n’avons autre mire de la vérité, et de la raison, que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages de même que nous appelons sauvages les fruits, que nature de soi et de son progrès ordinaire a produits : là où à la vérité ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice, et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses, les vraies, et plus utiles et naturelles, vertus et propriétés ; lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, les accommodant au plaisir de notre goût corrompu. Et si pourtant la saveur même et délicatesse se trouve à notre goût même excellente à l’envi des nôtres, en divers fruits de ces contrées-là, sans culture : ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère nature. Nous avons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouvrages par nos inventions, que nous l’avons du tout étouffée. Si est-ce que partout où sa pureté reluit, elle fait une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprises. (…)

Tous nos efforts ne peuvent seulement arriver à représenter le nid du moindre oiselet, sa contexture, sa beauté, et l’utilité de son usage : non pas la tissure de la chétive araignée. Toutes choses, dit Platon, sont produites ou par la nature, ou par la fortune, ou par l’art. Les plus grandes et plus belles par l’une ou l’autre des deux premières : les moindres et imparfaites par la dernière.

Ces nations me semblent donc aussi barbares, pour avoir reçu fort peu de façon de l’esprit humain, et être encore fort voisines de leur naïveté originelle. Les lois naturelles leur commandent encore, fort peu abâtardies par les nôtres.

Montaigne, Essais, livre II, chap. 31 : « Des cannibales »
En vérité, on pourrait sans doute critiquer cette idée de Montaigne selon laquelle les sauvages sont plus proches de la nature que nous. Montaigne voit dans la nature la règle et le modèle que nous devrions suivre. Or nous avons critiqué, d’un point de vue purement logique, cette idée de prendre la nature pour modèle. Mais certains arguments mis en avant par Montaigne pour relativiser notre présomption à l’égard des cannibales sont à retenir, comme cette anecdote qui révèle l’esprit du cannibalisme :
Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Leur guerre est toute noble et généreuse, et a autant de beauté que cette maladie humaine en peut recevoir : elle n’a autre fondement parmi eux, que la seule jalousie de la vertu. Ils ne sont pas en débat de la conquête de nouvelles terres : car ils jouissent encre de cette puberté naturelle, qui les fournit sans travail et sans peine, de toutes choses nécessaires, en telle abondance, qu’ils n’ont que faire d’agrandir leurs limites. (…) Si leurs voisins passent les montagnes pour les venir assaillir, et qu’ils emportent la victoire sur eux, l’acquêt du victorieux, c’est la gloire, et l’avantage d’être demeuré maître en valeur et en vertu : car autrement ils n’ont que faire des biens des vaincus, et s’en retournent à leurs pays, où ils n’ont faute d’aucune chose nécessaire ; ni faute encore de cette grande partie, de savoir heureusement jouir de leur condition, et s’en contenter. Autant en font ceux-ci à leur tour. Ils ne demandent à leurs prisonniers, autre rançon que la confession et reconnaissance d’être vaincus : Mais il ne s’en trouve pas un en tout un siècle, qui n’aime mieux la mort, que de relâcher, ni par contenance, ni de parole, un seul point d’une grandeur de courage invincible. Il ne s’en voit aucun, qui n’aime mieux être tué et mangé, que de requérir seulement de ne l’être pas. Ils les traitent en toute liberté, afin que la vie leur soit d’autant plus chère : et les entretiennent communément des menaces de leur mort future, des tourments qu’ils y auront à souffrir, des apprêts qu’on dresse pour cet effet, du détranchement de leurs membres, et du festin qui se fera à leurs dépens. Tout cela se fait pour cette seule fin, d’arracher de leur bouche quelque parole molle ou rabaissée, ou de leur donner envie de s’enfuir ; pour gagner cet avantage de les avoir épouvantés, et d’avoir fait force à leur constance. (…)

Pour en revenir à notre histoire, il s’en faut tant que ces prisonniers se rendent, pour tout ce qu’on leur fait, qu’au rebours pendant ces deux ou trois mois qu’on les garde, ils portent une contenance gaie, ils pressent leurs maîtres de se hâter de les mettre en cette épreuve, ils les défient, les injurient, leur reprochent leur lâcheté, et le nombre des batailles perdues contre les leurs. J’ai une chanson faite par un prisonnier, où il y a ce trait : Qu’ils viennent hardiment trétous, et s’assemblent pour dîner de lui, car ils mangeront quant et quant leurs pères et leurs aïeux, qui ont servi d’aliment et de nourriture à son corps : ces muscles, dit-ils, cette chair et ces vaines, ce sont les vôtres, pauvres fols que vous êtes : vous ne reconnaissez pas que la substance de vos ancêtres s’y tient encore : savourez-les bien, vous y trouverez le goût de votre propre chair : invention, qui ne sent aucunement la barbarie.

Montaigne, Essais, livre II, chap. 31 : « Des cannibales »

2. La critique de Lévi-Strauss


Lévi-Strauss, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a remis au premier plan ces idées relativistes, afin de réfuter une fois pour toutes l’ethnocentrisme, cette attitude de celui qui pense que sa culture est supérieure aux autres, et qui avait culminé dans le nazisme. Dans Race et histoire, Lévi-Strauss montre qu’aucune culture ne peut être dite supérieure à une autre : chaque culture répond, par des moyens différents, à des problèmes différents.
L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire « de la forêt », évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit.

(…) Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les « sauvages » (ou tous ceux qu’on choisit de considérer comme tels) hors de l’humanité, est justement l’attitude la plus marquante et la plus distinctive de ces sauvages mêmes. (…) Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était, ou non, sujet à la putréfaction.

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d’autres formes) : c’est dans la mesure même où l’on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l’on s’identifie le plus complètement avec celles qu’on essaye de nier. En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.

Lévi-Strauss, Race et histoire (1952), chap. 3

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