Première partie chapitre I








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titrePremière partie chapitre I
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CHAPITRE VIII



Un parfum de café grillé – de vrai café, pas de café de la Victoire – venait de quelque part au bas d’un passage et flottait dans la rue. Winston s’arrêta involontairement. Il retrouva, peut-être deux secondes, le monde à moitié oublié de son enfance. Puis une porte claqua, qui sembla couper l’odeur aussi brusquement que s’il s’agissait d’un son.
Il avait, pendant plusieurs kilomètres, marché sur des pavés, et son ulcère variqueux lui donnait des élancements. C’était la seconde fois, en trois semaines, qu’il manquait une soirée au Centre communautaire. C’était une grave imprudence, car on pouvait être certain que les présences au Centre étaient soigneusement contrôlées.
En principe, un membre du Parti n’avait pas de loisirs et n’était jamais seul, sauf quand il était au lit. On tenait pour acquis que lorsqu’il ne travaillait, ne mangeait ou ne dormait pas, il prenait part à quelque distraction collective. Faire n’importe quoi qui pourrait indiquer un goût pour la solitude, ne fût-ce qu’une promenade, était toujours légèrement dangereux. Il y avait, en novlangue, un mot pour désigner ce goût. C’était egovie, qui signifiait individualisme et excentricité. Mais ce soir-là, quand il était sorti du ministère, le parfum de l’air d’avril l’avait tenté. Le ciel était d’un bleu plus chaud qu’il ne l’avait encore été de l’année et, soudain, la longue soirée bruyante au Centre, les jeux assommants et fatigants, les conférences, la camaraderie criarde, facilitée par le gin, lui avaient paru intolérables. D’un mouvement impulsif, il s’était détourné de l’arrêt de l’autobus et avait erré dans le labyrinthe londonien, d’abord au Sud, puis à l’Est, puis au Nord. Il s’était égaré dans des rues inconnues, se préoccupant à peine de la direction qu’il prenait.
S’il y a un espoir, avait-il écrit dans son journal, il est chez les prolétaires.
Ces mots, affirmation d’une vérité mystique, mais d’une palpable absurdité, le hantèrent pendant sa promenade. Il se trouvait quelque part dans les quartiers sordides et vagues, peints de brun, vers le Nord-Est de ce qui, à une époque, avait été la gare de Saint-Pancrace. Il remontait une rue grossièrement pavée, bordée de petites maisons à deux étages dont les portes délabrées ouvraient directement sur le trottoir et donnaient curieusement l’impression de trous de rats. Il y avait çà et là, au milieu des pavés, des flaques d’eau sale. À l’intérieur et à l’extérieur des porches sombres et le long d’étroites ruelles latérales qui s’ouvraient de chaque côté de l’artère principale un nombre étonnant de gens fourmillaient : filles en pleine floraison, aux lèvres violemment rougies, garçons qui poursuivaient les filles, femmes enflées à la démarche lourde, images de ce que seraient les filles dans dix ans, créatures vieilles et courbées traînant des pieds plats, enfants pieds nus et haillonneux qui jouaient dans les flaques d’eau et s’égaillaient aux cris furieux de leur mère. Un quart peut-être des fenêtres de la rue était réparé au moyen de planches. La plupart des gens ne faisaient pas attention à Winston. Quelques-uns le regardaient avec une sorte de curiosité circonspecte. Deux femmes monstrueuses, aux avant-bras d’un rouge brique croisés sur leur tablier, bavardaient devant une porte. Winston saisit en passant des bribes de conversation.
– Oui, que je lui ai dit, tout ça c’est très bien, oui, mais à ma place, vous auriez fait comme moi. C’est facile de critiquer, je lui ai dit, mais vous n’avez pas les mêmes ennuis que moi.
– Ah ! répondait l’autre, c’est tout juste comme vous dites, c’est là que ça cloche.
Les voix stridentes s’arrêtèrent brusquement. Les femmes l’examinèrent au passage dans un silence hostile. Ce n’était pas exactement de l’hostilité. C’était plutôt une sorte de circonspection, de raidissement momentané, comme au passage d’un animal non familier. On ne devait pas voir souvent, dans une telle rue, la combinaison bleue du Parti.
Il était en vérité imprudent de se montrer dans de tels lieux à moins que l’on y fût appelé par une affaire précise. On pouvait être arrêté par des patrouilles. « Puis-je voir vos papiers, camarade ? Que faites-vous là ? À quelle heure avez-vous laissé votre travail ? Est-ce votre chemin habituel pour rentrer chez vous ? » Et ainsi de suite. Non qu’il y eût aucune règle interdisant de rentrer chez soi par un chemin inhabituel, mais cela suffisait pour attirer sur vous l’attention, si la Police de la Pensée était prévenue.
Brusquement, toute la rue fut en ébullition. Le cri de sauve-qui-peut fusa de tous côtés. Les gens filaient chez eux comme des lapins. Une jeune femme jaillit d’une porte, s’empara d’un petit enfant qui jouait dans une flaque, l’enveloppa vivement de son tablier et rentra chez elle d’un bond.
Au même instant, un homme vêtu d’un habit noir en accordéon, qui avait surgi d’une rue transversale, courut à Winston et, d’un air bouleversé, lui montra du doigt le ciel.
– Marmites ! hurla-t-il. Attention, patron ! patron ! Pan ! sur la tête. À plat ventre ! Vite !
« Marmites » était le nom donné, on ne savait pourquoi, par les prolétaires, aux bombes-fusées. Winston se jeta promptement sur le sol. Les prolétaires ne se trompaient presque jamais quand ils vous donnaient de tels avis. Ils semblaient posséder une sorte d’instinct qui les prévenait plusieurs secondes à l’avance de l’approche d’une fusée, bien que celle-ci soit censée voyager plus vite que le son. Winston se couvrit la tête de ses bras repliés. On entendit un grondement sourd qui sembla soulever le pavé. Une pluie d’objets légers lui tombèrent en grêle sur le dos. Quand il se releva, il vit qu’il avait été couvert de fragments de vitre tombés d’une fenêtre voisine.
Il reprit sa marche. La bombe avait démoli un groupe de maisons à deux cents mètres dans le haut de la rue. Une colonne de fumée noire pendait du ciel et, au-dessous, il y avait un nuage de poussière de plâtre dans lequel, autour des décombres, une foule se groupait déjà. Il vit devant lui, sur le pavé, un petit morceau de plâtre rayé d’un brillant trait rouge. Quand il l’atteignit, il identifia une main, sectionnée au poignet. La coupure était rouge, mais la main était si blême qu’elle ressemblait à un moulage de plâtre.
Il poussa la chose du pied dans le caniveau puis, pour éviter la foule, tourna à droite dans une rue transversale. En trois ou quatre minutes, il était hors de la zone sinistrée et les rues sordides avaient repris leur animation grouillante, comme s’il ne s’était rien passé.
Il était près de huit heures et les cafés que fréquentaient les prolétaires (on les appelait des « bistrots ») étaient combles. Par leurs crasseuses portes tournantes, qui s’ouvraient et se refermaient sans cesse, venait une odeur d’urine, de sciure de bois et de bière aigre. Dans un angle formé par une façade en saillie, trois hommes étaient groupés. Celui du milieu tenait un journal plié que les deux autres étudiaient par-dessus son épaule. Avant même qu’il fût assez près pour déchiffrer l’expression de leurs visages, Winston put constater leur état de tension par toutes les lignes de leurs corps. C’étaient évidemment des nouvelles sérieuses qu’ils lisaient. Il les avait dépassés de quelques pas quand, soudain, le groupe se disloqua et deux hommes entrèrent dans une violente altercation. Ils semblèrent, un moment, presque sur le point d’en venir aux mains.
– Est-ce que vous ne pouvez pas, bon sang, écouter ce que je vous dis ? Je vous dis qu’aucun nombre terminé par sept n’a gagné depuis au moins quatorze mois.
– Oui, il a gagné !
– Non, il n’a pas gagné ! À la maison, j’ai tous les numéros gagnants depuis au moins deux ans, inscrits sur un papier. Je les note aussi régulièrement qu’une horloge. Et je vous le dis, aucun nombre terminé par sept…
– Oui, un sept a gagné. Je pourrais presque vous dire ce sacré nombre. Il finissait par quatre, zéro, sept. C’était en février, la deuxième semaine de février.
– Des prunes, votre février. J’ai tout noté, noir sur blanc. Et je vous dis, aucun nombre…
– Oh ! la ferme ! dit le troisième homme.
Ils parlaient de la loterie. Winston, trente mètres plus loin, se retourna. Ils discutaient encore avec des visages pleins d’ardeur et de passion. La loterie et les énormes prix qu’elle payait chaque semaine, était le seul événement public auquel les prolétaires portaient une sérieuse attention. Il y avait probablement quelques millions de prolétaires pour lesquels c’était la principale, sinon la seule raison de vivre. C’était leur plaisir, leur folie, leur calmant, leur stimulant intellectuel. Quand il s’agissait de loterie, même les gens qui savaient à peine lire et écrire, semblaient capables de calculs compliqués et de prodiges de mémoire déconcertants. Il y avait toute une classe de gens qui gagnaient leur vie simplement en vendant des systèmes, des prévisions, des amulettes porte-bonheur. Winston n’avait rien à voir avec le mécanisme de la loterie qui était dirigé par le ministère de l’Abondance. Mais il savait, en vérité tout le monde dans le Parti le savait, que les prix étaient pour la plupart fictifs. Il n’y avait que les petites sommes qui fussent réellement payées. Les gagnants des gros prix étaient des gens qui n’existaient pas. Ce n’était pas difficile à arranger, vu l’absence de toute réelle communication entre une partie et l’autre de l’Océania.
Mais s’il y avait un espoir, il se trouvait chez les prolétaires. Il fallait s’accrocher à cela. La formule, exprimée en mots, paraissait raisonnable. C’est quand on regardait les êtres humains qui vous croisaient sur le pavé qu’elle devenait un acte de foi. La rue dans laquelle Winston avait tourné descendait une colline. Il avait l’impression de s’être déjà trouvé dans ces parages et qu’il y avait, pas très loin, une artère importante. Un vacarme de voix criardes venait de quelque part en avant. La rue fit un coude brusque puis se termina par un escalier qui menait à une allée encaissée où quelques marchands vendaient en plein air des légumes fanés.
Winston, alors, reconnut l’endroit. L’allée s’ouvrait sur la rue principale et au premier tournant, à moins de cinq minutes, se trouvait le magasin d’antiquités où il avait acheté le livre neuf qui était maintenant son journal. Pas très loin, dans une petite papeterie, il avait acheté son porte-plume et sa bouteille d’encre.
Il s’arrêta un instant en haut de l’escalier. De l’autre côté de l’allée, il y avait un petit bistrot sale dont les fenêtres paraissaient couvertes de givre, mais qui étaient simplement, en réalité, enduites de poussière. Un très vieil homme, courbé, mais actif, dont les moustaches blanches se hérissaient comme celles d’une crevette, poussa la porte tournante et entra. Tandis que Winston le regardait, il lui vint à l’idée que le vieillard, qui devait avoir au moins quatre-vingts ans, était déjà un homme mûr au moment de la Révolution. Lui, et quelques autres comme lui, étaient les derniers liens existant actuellement avec le monde capitaliste disparu. Dans le Parti lui-même, il ne restait pas beaucoup de gens dont les idées avaient été formées avant la Révolution. La vieille génération avait en grande partie été balayée au cours des grandes épurations qui avaient eu lieu entre mil neuf cent cinquante et mil neuf cent soixante-dix. Le petit nombre de ceux qui avaient survécu avait depuis longtemps été amené, terrifié, à une complète abdication intellectuelle. S’il y avait quelqu’un au monde capable de faire un exposé exact des conditions de vie dans la première partie du siècle, ce ne pouvait être qu’un prolétaire.
Winston se remémora soudain le passage du livre d’Histoire qu’il avait copié dans son journal et une folle impulsion s’empara de lui. Il irait dans le bistrot, il réussirait à entrer en relation avec le vieillard, puis il le questionnerait. Il lui dirait : « Parlez-moi de votre vie quand vous étiez un petit garçon. À quoi ressemblait-elle à cette époque ? Les choses étaient-elles meilleures, ou pires qu’à présent ? »
Il pressa le pas pour ne pas se donner le temps d’avoir peur, puis descendit les marches et traversa la rue étroite. C’était une folie, naturellement.
Comme d’habitude, il n’y avait pas de règle précise interdisant de parler aux prolétaires et de fréquenter leurs cafés, mais c’était un acte beaucoup trop inhabituel pour qu’il ne fût pas remarqué. Si la patrouille apparaissait, il alléguerait une faiblesse subite, mais il était peu probable qu’on dût y ajouter foi.
Il poussa la porte et une horrible odeur caséeuse de bière aigre le frappa au visage. Comme il entrait, le bruit des voix diminua de la moitié environ de son volume. Il sentit derrière lui tous les regards fixés sur sa combinaison bleue. Une partie de flèches qui était en train à l’autre extrémité de la pièce fut interrompue pendant trente secondes au moins. Le vieillard qu’il avait suivi était au bar où il discutait avec le barman, un jeune homme grand, corpulent, au nez en bec d’aigle, aux avant-bras énormes. Un groupe de consommateurs, des verres à la main, les entouraient et suivaient la scène.
– Je vous parle assez poliment, pas ? disait le vieillard en redressant les épaules d’un air batailleur. Vous dites que vous n’avez pas un verre d’une pinte dans tout votre bon sang de bistrot ?
– Eh nom de nom ! qu’est-ce que c’est qu’une pinte ? demanda le barman en se penchant en avant, l’extrémité de ses doigts appuyée au comptoir.
– Entendez-moi ça ! Ça s’appelle barman et ça n’sait pas c’que c’est qu’une pinte. Quoi ! Une pinte, c’est un d’mi quart et il y a quatre quarts dans un gallon. La prochaine fois, faudra vous apprendre l’A B C.
– Jamais entendu parler de ça, répondit brièvement le barman. Litres et demi-litres, c’est tout ce que nous servons. Voilà les verres sur l’étagère devant vous.
– J’veux une pinte, persista le vieillard. Vous pouvez bien me soutirer une pinte. Nous n’avions pas ces bon sang de litres quand j’étais un jeune homme.
– Quand vous étiez jeune, nous vivions tous au sommet des arbres, dit le barman avec un coup d’œil aux autres consommateurs.
Il y eut un bruyant éclat de rire et le malaise causé par l’entrée de Winston sembla disparaître. Le visage au poil blanc du vieillard s’était enflammé. Il se détourna en marmonnant et se heurta à Winston qui le prit gentiment par le bras.
– Un verre ? demanda-t-il.
– Vous êtes un homme, dit l’autre en redressant les épaules.
Il ne paraissait pas avoir remarqué la combinaison bleue de Winston.
– Une pinte ! ajouta-t-il agressivement à l’adresse du barman. Une pinte de wallop.
Le barman ouvrit et versa deux demi-litres de bière d’un brun sombre dans des verres épais qu’il avait rincés dans un baquet sous le comptoir. La bière était la seule boisson qu’on pût obtenir dans les cafés de prolétaires. Les prolétaires n’étaient pas censés boire du gin, mais en pratique, ils pouvaient en obtenir assez facilement.
Le jeu de va-et-vient des flèches battait son plein et le groupe qui était au bar s’était mis à parler de billets de loterie. La présence de Winston, pour un moment, était oubliée. Il y avait sous une fenêtre une table de bois blanc où le vieil homme et lui pouvaient parler sans crainte d’être entendus. C’était extrêmement dangereux mais, en tout cas, il n’y avait pas de télécran dans la pièce. Winston s’en était assuré aussitôt entré.
– I’ aurait pu m’tirer une pinte, grommelait le vieillard en s’installant devant son verre. Un d’mi-litre, c’est pas assez. On n’a pas son content. Et tout un litre, c’est trop. Ça fait travailler ma vessie. Sans compter l’prix.
– Vous avez dû voir de grands changements, depuis que vous étiez jeune, dit timidement Winston.
Les yeux bleu pâle du vieillard erraient de la cible des flèches au bar et du bar à la porte, comme s’il pensait que c’était dans le bar que les changements avaient eu lieu.
– La bière était meilleure, dit-il finalement. Et moins chère ! Quand j’tais jeune, la bière blonde, nous l’appelions wallop, elle coûtait quatre sous la pinte. C’tait avant la guerre, bien sûr.
– Quelle guerre était-ce ? demanda Winston.
– C’est tout des guerres, répondit vaguement le vieillard.
Il prit son verre, redressa de nouveau les épaules.
– À la vôtre !
Dans son cou étroit, la pomme d’Adam saillante fit un rapide et surprenant mouvement de va-et-vient, et la bière disparut. Winston alla au bar et revint avec deux autres demi-litres. Le vieillard parut avoir oublié sa prévention contre l’absorption d’un litre entier.
– Vous êtes beaucoup plus vieux que moi, dit Winston. Vous deviez être déjà un homme fait quand je suis né. Vous pouvez vous rappeler comment était la vie avant la Révolution. Les gens de mon âge ne connaissent réellement rien de ce temps-là. Nous pouvons seulement nous renseigner en lisant des livres, mais ce que disent les livres peut ne pas être vrai. Je voudrais avoir votre opinion là-dessus. Les livres d’Histoire content que la vie avant la Révolution était absolument différente de ce qu’elle est maintenant. Il y avait une oppression, une injustice, une pauvreté, terribles, pires que tout ce que nous pouvons imaginer. Ici, à Londres, la grande masse du peuple n’avait jamais rien à manger, de la naissance à la mort. On travaillait douze heures par jour, on laissait l’école à neuf ans, on couchait dix dans une pièce. À la même époque, il y avait un tout petit nombre de gens, seulement quelques milliers, les capitalistes, disait-on, qui étaient riches et puissants. Ils possédaient tout ce qu’il y avait à posséder. Ils vivaient dans de grandes maisons somptueuses avec trente serviteurs, ils se promenaient en automobile ou en voiture à quatre chevaux, buvaient du champagne, portaient des hauts-de-forme.
Le visage du vieillard s’éclaira soudain.
– Haut-de-forme, répéta-t-il. C’est drôle qu’vous en parlez. La même chose m’est v’nue dans l’esprit, seul’ment hier, j’ sais pas pourquoi. J’ m’ disais justement, y a du temps qu’ j’ai pas vu un haut-de-forme. Tous partis, oui. La dernière fois qu’j’en portais un, c’était à l’enterrement d’ ma sœur. Et c’tait… non, j’ pourrais pas vous dire la date, mais ça d’vait être y a cinquante ans. Bien sûr, on l’avait seulement loué pour la circonstance, vous comprenez.
– Ce n’est pas très important, les hauts-de-forme, dit Winston patiemment. Le point est que ces capitalistes, et quelques hommes de loi et quelques prêtres qui vivaient d’eux, étaient les seigneurs de la terre. Tout était pour eux. Vous, les gens ordinaires, les travailleurs, vous étiez leurs esclaves. Ils pouvaient faire de vous ce qu’ils voulaient. Ils pouvaient vous embarquer pour le Canada comme des bestiaux. Ils pouvaient coucher avec vos filles s’ils le désiraient. Ils pouvaient vous faire fouetter avec quelque chose qu’on appelait le chat à neuf queues. Quand vous passiez devant eux, vous deviez enlever vos casquettes. Tous les capitalistes ne se déplaçaient qu’entourés d’une bande de laquais qui…
Le visage du vieillard s’éclaira encore.
– Laquais, dit-il. Ça c’est un mot qu’ j’ai pas entendu ‘y a bien longtemps. Laquais ! Ça me ramène en arrière, vrai ! Ça m’ revient, oh ! ‘y a combien d’années, j’ sais pas. Quéquefois, j’allais à Hyde Park l’ dimanche après-midi entendre les types parler. L’armée du Salut, les catholiques romains, les Juifs, les Indiens. ‘Y en avait de toutes sortes. Et ‘y avait un type, non j’ peux pas vous dire son nom, mais un vrai bon orateur, c’était, et éloquent ! I’ mâchait pas les mots. ‘Laquais ! i’ disait. ‘Laquais d’ la bourgeoisie ! Valets d’ la classe dirigeante ! « Parasite » aussi, était un d’ ses mots. Et aussi hyènes ! ‘i les appelait, juste des hyènes. Bien sûr, ‘i parlait du parti travailliste, vous comprenez !
Winston avait l’impression qu’il jouait aux propos interrompus.
– Ce que je voudrais réellement savoir est ceci… dit-il. Pensez-vous que vous avez maintenant plus de liberté qu’à cette époque ? Est-ce que vous êtes davantage traité comme un être humain ? Dans l’ancien temps, les gens riches, les gens qui dirigeaient…
Le vieillard eut une réminiscence.
– La chambre des Lords, jeta-t-il.
– La chambre des Lords, si vous voulez. Ce que je vous demande est si ces gens pouvaient vous traiter en inférieurs, simplement parce qu’ils étaient riches et vous pauvres. Est-ce vrai, par exemple, que vous deviez les appeler « Monseigneur » et enlever votre casquette quand vous les croisiez ?
Le vieillard parut réfléchir profondément. Il but environ le quart de sa bière avant de répondre.
– Oui, dit-il. Ils aimaient qu’on les salue. Cela montrait l’ respect. J’aimais pas ça moi-même, mais j’ l’ faisais assez souvent. Il fallait, comm’ on pourrait dire.
– Et est-ce que c’était l’habitude, je répète seulement ce que j’ai lu dans les livres d’Histoire, est-ce que c’était l’habitude que ces gens et leurs domestiques vous fassent descendre du trottoir dans le caniveau ?
– Un d’eux m’a poussé un’ fois, dit le vieillard. J’ m’ souviens comme si c’était d’hier. C’était l’soir des régates. I’ étaient toujours bien tapageurs, les soirs d’ régates, et j’ rentre dans un jeun’ type dans l’av’nue d’Shaftesbury. Tout à fait chic, qu’i était. Chemise, tuyau de poêle, par’dessus noir. Et comme i zigzaguait su’ l’ trottoir j’ lui ai rentré d’dans sans faire attention. I’ dit : « Vous pouvez pas r’garder où vous allez, non ? » J’ dis : « Vous l’avez acheté, l’ bon sang d’ trottoir ? » I’ dit : « J’vais vous tordre l’ cou si vous prenez c’ ton. » J’dis : « V’ zêtes ivre, j’vais vous aplatir dans une demi-minute ! » Et vous n’ croirez pas, i’ a mis sa main su’ ma poitrine et m’a donné un’ poussée qui m’a envoyé presqu’ sous les roues d’un bus. Mais j’étais jeune en c’ temps-là et j’ lui en aurais lancé une, mais…
Un sentiment d’impuissance s’empara de Winston. La mémoire du vieil homme n’était qu’un monceau de détails, décombres de sa vie. On pourrait l’interroger toute une journée sans obtenir aucune information réelle. Les histoires du Parti pouvaient encore être vraies à leur façon. Elles pouvaient même être complètement vraies. Il fit une dernière tentative :
– Peut-être ne me suis-je pas exprimé clairement, dit-il. Ce que je veux dire est ceci : Vous avez vécu longtemps. Vous avez vécu la moitié de votre vie avant la Révolution. En 1925, par exemple, vous étiez déjà un homme. Diriez-vous, d’après vos souvenirs, que la vie en 1925 était meilleure qu’elle ne l’est maintenant ? Ou était-elle pire ? Si vous pouviez choisir, préféreriez-vous vivre alors, ou maintenant ?
– J’ sais c’ que vous attendez d’ moi, répondit-il. Vous attendez qu’ je dise que j’ voudrais être encore jeune. Beaucoup d’ gens diraient qu’ils préféreraient être jeunes, si on leur d’mandait. Quand on arrive à mon âge, on n’est jamais bien. J’ai un’ vilain’ chose aux pieds qui m’ font souffrir et ma vessie est terrible. Ell’ m’ fait sortir du lit six, même sept fois dans la nuit. D’aut’ part, y a d’ grands avantages à être un vieillard. On n’a plus les mêmes embêtements. Pas d’ trucs de femmes et c’ t’un grand avantage. J’ n’ai pas vu un’ femme d’puis au moins trente ans, vous pouvez m’ croire. Je n’ l’ai pas désiré, c’ qui est plus.
Winston s’adossa à l’appui de la fenêtre. Il était inutile de continuer. Il allait acheter encore de là bière quand le vieillard se leva et se traîna en toute hâte vers l’urinoir puant qui était à côté de la salle. Le demi-litre supplémentaire le travaillait déjà. Winston resta assis une minute ou deux, les yeux fixés sur son verre vide et remarqua à peine ensuite à quel moment ses pieds le ramenèrent dans la rue.
En moins de vingt ans au plus, réfléchit-il, on aura cessé de pouvoir répondre à cette simple et importante question : « La vie était-elle meilleure avant la Révolution qu’à présent ? » En fait, on ne pouvait déjà pas y répondre, puisque les quelques survivants épars de l’ancien monde étaient incapables de comparer une époque à l’autre. Ils se rappelaient un millier de choses sans importance : une querelle avec un collègue, la recherche d’une pompe à bicyclette perdue, l’expression de visage d’une sœur morte depuis longtemps, les tourbillons de poussière par un matin de vent d’il y avait soixante-dix ans, mais tous les faits importants étaient en dehors du champ de leur vision. Ils étaient comme des fourmis. Elles peuvent voir les petits objets, mais non les gros.
La mémoire était défaillante et les documents falsifiés, la prétention du Parti à avoir amélioré les conditions de la vie humaine devait alors être acceptée, car il n’existait pas et ne pourrait jamais exister de modèle à quoi comparer les conditions actuelles.
Le cours des réflexions de Winston fut brusquement interrompu. Il s’arrêta et leva les yeux. Il se trouvait dans une rue étroite bordée de quelques petites boutiques sombres, disséminées parmi des maisons d’habitation. Trois globes de métal décoloré, qui paraissaient avoir dans le temps été dorés, étaient suspendus immédiatement au-dessus de sa tête. Il lui semblait reconnaître l’endroit. Naturellement ! Il se trouvait devant le magasin d’antiquités où il avait acheté l’album. Un frisson de peur le traversa. Acheter l’album avait d’abord été un acte suffisamment imprudent, et il s’était juré de ne jamais revenir dans les environs du magasin. Mais sitôt qu’il avait laissé vagabonder sa pensée, ses pieds l’avaient d’eux-mêmes ramené là. C’était précisément contre ces sortes d’impulsions qui étaient de véritables suicides, qu’il avait espéré se garder en écrivant son journal. Il remarqua au même instant que le magasin était encore ouvert, bien qu’il fût près de neuf heures. Avec l’impression qu’il serait moins remarqué à l’intérieur que s’il traînait sur le trottoir, il passa la porte. Si on le questionnait, il pourrait dire avec vraisemblance qu’il essayait d’acheter des lames de rasoir.
Le propriétaire venait d’allumer une suspension à pétrole qui répandait une odeur trouble, mais amicale. C’était un homme de soixante ans, peut-être, frêle et courbé, au nez long et bienveillant, dont les yeux au regard doux étaient déformés par des lunettes épaisses. Ses cheveux étaient presque blancs, mais ses sourcils broussailleux étaient encore noirs. Ses lunettes, ses gestes affairés et courtois et le fait qu’il portait une jaquette de velours noir usé, lui prêtaient un vague air d’intellectualité, comme s’il avait été quelque homme de lettres, ou peut-être un musicien. Sa voix était douce, comme désuète, et son accent moins vulgaire que celui de la plupart des prolétaires.
–Je vous ai reconnu sur le trottoir, dit-il immédiatement. Vous êtes le monsieur qui avez acheté l’album de souvenirs de jeune femme. C’était un superbe morceau, certes. Vergé blanc, on appelait ce papier. On n’en a pas fabriqué comme cela depuis… Oh ! je puis dire cinquante ans ! – Il regarda Winston par-dessus ses lunettes. – Désirez-vous quelque chose ? Ou voulez-vous seulement jeter un coup d’œil ?
– Je suis entré en passant, répondit vaguement Winston. Je ne désire rien de spécial.
– Tant mieux, dit l’autre, car je ne pense pas que je pourrais vous satisfaire. – Il fit un geste d’excuse de sa main à la paume grassouillette. – Vous voyez comment c’est. On pourrait dire un magasin vide. De vous à moi, le commerce d’antiquités est mort. Plus aucune demande, plus de marchandises. Meubles, porcelaine, verres, tout s’est cassé au fur et à mesure. Et, naturellement, la marchandise en métal, en grande partie, a été fondue. Il y a des années que je n’ai vu un bougeoir en cuivre, des années !
L’intérieur étroit du magasin était, en fait, bourré jusqu’à être inconfortable, mais il n’y avait presque rien qui eût la moindre valeur. L’espace du parquet libre était très réduit car, tout autour, sur les murs, d’innombrables cadres poussiéreux étaient empilés.
Il y avait en devanture des plateaux d’écrous et de boulons, des ciseaux usés, des canifs aux lames cassées, des montres ternies qui n’avaient même pas la prétention de pouvoir marcher, et d’autres bricoles de tous genres. Seul, un fouillis d’objets dépareillés et de morceaux qui se trouvait dans un coin, sur une petite table – tabatières laquées, broches en agate et autres – pouvait contenir quelque chose d’intéressant.
Winston se dirigeait vers la table quand son regard fut attiré par un objet rond et lisse qui brillait doucement à la lumière de la lampe. Il s’en saisit.
C’était un lourd bloc de verre, courbe d’un côté, aplati de l’autre, qui formait presque un hémisphère. Il y avait une douceur particulière, rappelant celle de l’eau de pluie, à la fois dans la couleur et la texture du verre. Au milieu du bloc, magnifié par la surface courbe, se trouvait un étrange objet, rose et convoluté, qui rappelait une rose ou une anémone de mer.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Winston fasciné.
– C’est du corail, répondit le vieillard. Il doit provenir de l’océan Indien. On l’encastrait d’ordinaire dans du verre. Il y a au moins cent ans que cet objet a été fabriqué. Plus même, d’après son aspect.
– C’est une superbe chose, dit Winston.
– C’est une belle chose, approuva l’autre. Mais il n’y a pas beaucoup de gens qui le diraient, aujourd’hui. – Il toussa. – Eh bien, si vous désiriez par hasard l’acheter, il vous coûterait quatre dollars. Je me souviens d’un temps où un objet comme celui-là aurait atteint huit livres, et huit livres, c’était… je ne peux le calculer, mais c’était pas mal d’argent. Mais qui, aujourd’hui, s’intéresse aux antiquités authentiques, même au peu qui en existe encore ?
Winston paya immédiatement les quatre dollars et glissa dans sa poche l’objet convoité. Ce qui lui plaisait dans cet objet, ce n’était pas tellement sa beauté, que son air d’appartenir à un âge tout à fait différent de l’âge actuel. Le verre doux et couleur d’eau de pluie ne ressemblait à aucun verre qu’il eût jamais vu. L’apparente inutilité de l’objet le rendait doublement attrayant. Winston, pourtant, devinait qu’il devait avoir été fabriqué pour servir de presse-papier. Il était très lourd dans sa poche mais, heureusement, la bosse qu’il formait n’était pas très apparente. C’était un objet étrange, même compromettant, pour un membre du Parti. Tout ce qui était ancien, en somme, tout ce qui était beau, était toujours vaguement suspect. Le vieillard, après avoir reçu les quatre dollars, était devenu beaucoup plus enjoué. Winston comprit qu’il en aurait accepté trois, ou même deux.
– Il y a une autre pièce là-haut qui pourrait vous intéresser, dit-il. Elle ne contient pas grand-chose, quelques objets seulement. Nous prendrons une lampe pour monter.
Il alluma une lampe et précéda Winston dans un escalier aux marches raides et usées puis le long d’un passage étroit. La pièce dans laquelle ils entrèrent ne donnait pas sur la rue. Elle avait vue sur une cour pavée de galets et une forêt de cheminées. Winston remarqua que les meubles étaient encore disposés comme si la pièce devait être habitée. Il y avait une carpette sur le parquet, un tableau ou deux aux murs, et, tiré près de la cheminée, un fauteuil profond et usé. Une horloge ancienne en verre, qui n’avait que douze chiffres sur son cadran, faisait entendre son tic-tac sur la cheminée. Sous la fenêtre, un grand lit sur lequel se trouvait encore un matelas, occupait près du quart de la pièce.
– Nous avons vécu ici jusqu’à la mort de ma femme, dit le vieillard en s’excusant à demi. Je vends le mobilier petit à petit. Voilà un beau lit de mahogany, ou du moins, ce serait un beau lit si on pouvait en enlever les punaises. Mais j’ose dire que vous le trouveriez un peu encombrant.
Il soulevait la lampe pour éclairer toute la pièce et, dans la chaude lumière douteuse, l’endroit paraissait curieusement hospitalier. L’idée traversa l’esprit de Winston qu’il serait probablement très facile de louer la pièce pour quelques dollars par semaine, s’il osait s’y risquer. C’était une idée folle et impossible qui devait être abandonnée aussitôt que pensée, mais la pièce avait éveillé en lui une sorte de nostalgie, une sorte de mémoire ancestrale. Il lui semblait savoir exactement ce que l’on ressentait en s’asseyant dans une pièce comme celle-ci, dans ce fauteuil auprès du feu, avec les pieds sur le garde-feu et une bouilloire à côté du foyer. Être absolument seul, dans une paix complète, sans personne qui vous surveille, sans voix qui vous poursuive, n’entendre que le chant de la bouilloire et le tic-tac amical de l’horloge.
– Il n’y a pas de télécran, ne put-il s’empêcher de murmurer.
– Oh ! fit le vieil homme, je n’en ai jamais eu. C’est trop cher. Et je n’en ai d’ailleurs jamais senti le besoin. Voilà une jolie table pliante, dans ce coin. Mais naturellement, si vous vouliez vous servir des battants, il vous faudrait mettre de nouveaux gonds.
Il y avait une toute petite bibliothèque dans l’autre coin et, déjà Winston se dirigeait de ce côté. Elle ne contenait que des livres sans intérêt. La chasse aux livres et leur destruction avaient été faites avec autant de soin dans les quartiers prolétaires que partout ailleurs. Il était tout à fait improbable qu’il existât, quelque part dans l’Océania, un exemplaire de livre imprimé avant 1960.
Le vieil homme, qui portait toujours la lampe, était debout devant un tableau encadré de bois de rose qui était suspendu en face du lit, de l’autre côté de la cheminée.
– Si par hasard vous vous intéressiez aux vieux tableaux, commença-t-il délicatement.
Winston traversa la pièce pour examiner le tableau. C’était une gravure sur acier représentant un édifice de forme ovale aux fenêtres rectangulaires, avec une petite tour en avant. Une grille entourait l’édifice et, en arrière, on voyait quelque chose qui semblait être une statue. Winston regarda un moment la gravure. Le tableau lui semblait vaguement familier, bien qu’il ne se souvînt pas de la statue.
– Le cadre est fixé au mur, dit le vieillard, mais je pourrais vous le dévisser, si vous le désiriez.
– Je connais cet édifice, dit finalement Winston. C’est maintenant une ruine. Il est au milieu de la rue qui se trouve de l’autre côté du Palais de justice.
– C’est exact. Il a été bombardé en… oh ! il y a pas mal d’années. À un moment, c’était une église. On l’appelait l’église Saint-Clément. – Il eut un sourire d’excuse, comme conscient de dire quelque chose de légèrement ridicule, et ajouta : – Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Clément.
– Qu’est-ce que cela ? demanda Winston.
– Oh ! « Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Clément. » C’est une chanson que l’on chantait quand j’étais un petit garçon. Je ne me souviens pas de la suite, mais je sais qu’elle se terminait ainsi : Voici une bougie pour aller au lit, voici un couperet pour vous couper la tête. Les enfants levaient les bras pour que vous passiez en dessous et quand on arrivait à : Voici un couperet pour vous couper la tête, ils baissaient les bras et vous attrapaient. Toutes les églises de Londres y passaient. Les principales, du moins.
Winston se demanda vaguement de quel siècle était l’église. Il était toujours difficile de déterminer l’âge d’un édifice de Londres. Tous ceux qui étaient vastes et imposants étaient automatiquement classés parmi les constructions d’après la Révolution s’ils étaient d’aspect raisonnablement nouveau. Mais tous ceux qui, visiblement, étaient plus anciens, étaient imputés à une période mal définie appelée Moyen Âge. On considérait que les siècles du capitalisme n’avaient rien produit qui eût quelque valeur. On ne pouvait pas plus étudier l’histoire par l’architecture que par les livres. Les statues, les inscriptions, les pierres commémoratives, les noms de rues, tout ce qui aurait pu jeter une lumière sur le passé, avait été systématiquement changé.
– Je ne savais pas qu’elle avait été une église, dit Winston.
– Il y en a en réalité encore pas mal, dit le vieillard, mais on leur a donné une autre affectation. Quelle était donc la suite de cette chanson ? Ah ! Je sais. « Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Clément. Tu me dois trois farthings, disent les cloches de Saint-Martin. » Là, maintenant, je ne peux aller plus loin. Un farthing était une petite pièce de cuivre qui ressemblait un peu à un cent.
– Où était Saint-Martin ? demanda Winston.
– L’église de Saint-Martin ? Elle est encore debout. C’est au square de la Victoire, contigu à la galerie de peinture ; un édifice qui a une sorte de porche triangulaire, des piliers en avant et un escalier monumental.
Winston connaissait bien l’endroit. C’était un musée affecté à des expositions de propagande de diverses sortes : modèles réduits de bombes volantes et de Forteresses flottantes, tableaux en cire illustrant les atrocités de l’ennemi, et ainsi de suite.
– On l’appelait Saint-Martin-des-Champs, ajouta le vieillard, bien que je ne me souvienne d’aucun champ de ce côté.
Winston n’acheta pas le tableau. Le posséder eût été encore plus incongru que posséder le presse-papier de verre, et Winston n’aurait pu le transporter chez lui, à moins de l’enlever de son cadre. Mais il s’attarda quelques minutes de plus à parler au vieillard. Il découvrit que le nom de celui-ci n’était pas Weeks, comme on aurait pu le croire d’après l’inscription de la façade du magasin, mais Charrington.
M. Charrington était, semblait-il, un veuf de soixante-trois ans et habitait ce magasin depuis trente ans. Il avait toujours eu l’intention de changer le nom qui était au-dessus de la fenêtre, mais ne s’y était jamais décidé. Pendant qu’ils causaient, la moitié de la chanson rappelée continua à trotter dans le cerveau de Winston. « Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Clément. Tu me dois trois farthings, disent les cloches de Saint-Martin. » C’était curieux, mais quand on se le disait, on avait l’illusion d’entendre réellement des cloches, les cloches d’un Londres perdu qui existerait encore quelque part, déguisé et oublié. D’un clocher fantôme à un autre, il lui semblait les entendre sonner à toute volée. Pourtant, autant qu’il pouvait s’en souvenir, il n’avait jamais entendu, dans la vie réelle, sonner des cloches d’église.
Il laissa M. Charrington et descendit seul l’escalier, pour que le vieillard ne le vît pas étudier la rue avant de franchir la porte. Il avait déjà décidé qu’après un laps de temps raisonnable, disons un mois, il se risquerait à faire une nouvelle visite au magasin. Ce n’était peut-être pas plus dangereux que d’esquiver une soirée au Centre. L’acte de folie le plus grave avait été d’abord de revenir là après avoir acheté l’album et sans savoir s’il pouvait se fier au propriétaire du magasin. Cependant !…
« Oui, pensa-t-il encore, je reviendrai. J’achèterai d’autres échantillons de beaux laissés pour compte, j’achèterai la gravure de Saint-Clément, je l’enlèverai du cadre et la rapporterai chez moi cachée sous le haut de ma combinaison. J’extrairai le reste de la chanson de la mémoire de M. Charrington. »
Même le projet fou de louer la chambre du premier traversa encore son esprit. Pendant cinq secondes, peut-être, l’exaltation le rendit inattentif et il sortit sur le trottoir sans même un coup d’œil préliminaire par la fenêtre. Il avait même commencé à fredonner sur un air improvisé :
Oranges et citrons, disent les cloches de Saint-Clément,

Tu me dois trois farthings, disent les…
Son cœur se glaça soudain, et il sentit ses entrailles se fondre. Une silhouette revêtue de la combinaison bleue descendait le trottoir à moins de dix mètres. C’était la fille du Commissariat aux Romans, la fille aux cheveux noirs. La lumière baissait, mais il n’était pas difficile de la reconnaître. Elle le regarda en face, puis continua rapidement, comme si elle ne l’avait pas vu.
Pendant quelques secondes, Winston se trouva trop paralysé pour se mouvoir. Puis il tourna à droite et s’en alla lourdement, sans remarquer à ce moment qu’il s’engageait dans une mauvaise direction. De toute façon, une question était réglée. Il ne pouvait plus douter que la fille l’espionnait. Elle devait l’avoir suivi. Il n’était pas vraisemblable, en effet, qu’un pur hasard ait conduit sa promenade, le même après-midi, dans la même rue obscure et écartée que Winston, à des kilomètres de distance des quartiers où vivaient les membres du Parti. C’était une coïncidence trop grande. Qu’elle fût réellement un agent de la Police de la Pensée, ou simplement un espion amateur poussé par un zèle indiscret, importait peu. Le principal était qu’elle le surveillait. Elle l’avait probablement aussi vu entrer dans le café.
Il lui fallait faire un effort pour marcher. Dans sa poche, le morceau de verre lui frappait la cuisse à chaque pas et il eut presque envie de le jeter. Le pire était le mal au ventre. Pendant deux secondes, il sentit qu’il mourrait s’il n’arrivait pas tout de suite à un water. Mais il ne devait pas y avoir de water public dans un tel quartier. Puis le spasme disparut, laissant une douleur sourde.
La rue était une impasse. Winston s’arrêta, resta quelques secondes immobile à se demander vaguement ce qu’il allait faire, puis revint sur ses pas. Il pensa alors que la fille l’avait croisé il n’y avait que trois minutes, et qu’en courant il pourrait la rattraper. Il la suivrait jusqu’à ce qu’ils fussent en quelque endroit désert et il lui briserait le crâne avec un pavé. Le morceau de verre qu’il avait dans la poche serait assez lourd. Mais il abandonna tout de suite cette idée, car même la pensée d’un effort physique quelconque était insupportable. Il ne pourrait courir, il ne pourrait assener un coup. En outre, elle était jeune et robuste et se défendrait.
Winston pensa aussi à se rendre rapidement au Centre communautaire et à y rester jusqu’à la fermeture pour établir un alibi partiel pour l’après-midi. Mais cela aussi était impossible. Une lassitude mortelle l’avait saisi. Tout ce qu’il voulait, c’était rentrer vite chez lui, puis s’asseoir et être tranquille.
Il était plus de dix heures quand il arriva à son appartement. La lumière devait être éteinte au plus tard à onze heures et demie. Il alla à la cuisine et avala une tasse presque remplie de gin de la Victoire. Puis il s’assit à la table de l’alcôve et sortit le livre du tiroir. Mais il ne l’ouvrit pas tout de suite.
Au télécran, une voix de femme claironnante braillait un chant patriotique. Il était assis, les yeux fixés sur la couverture marbrée du livre, et il essayait sans succès de ne pas écouter la voix.
C’était toujours la nuit qu’ils venaient vous prendre. Toujours la nuit ! La seule chose à faire était de se tuer avant. Sans doute, quelques personnes le faisaient. Beaucoup de disparitions étaient réellement des suicides. Mais il fallait un courage désespéré pour se tuer dans un monde où on ne pouvait se procurer ni arme à feu, ni poison rapide et sûr. Il pensa avec une sorte d’étonnement à l’inutilité biologique de la souffrance et de la frayeur, à la perfidie du corps humain qui toujours se fige et devient inerte à l’instant précis où un effort spécial est nécessaire. Il aurait pu réduire au silence la fille aux cheveux noirs si seulement il avait agi assez vite. Mais c’était précisément l’imminence du danger qui lui avait fait perdre le pouvoir d’agir. Il pensa qu’aux moments de crise, ce n’est pas contre un ennemi extérieur qu’on lutte, mais toujours contre son propre corps. En cet instant même, en dépit du gin, la douleur sourde qu’il sentait au ventre rendait impossibles des réflexions suivies.
Il en est de même, comprit-il, dans toutes les situations qui semblent héroïques ou tragiques. Sur le champ de bataille, dans la chambre de torture, dans un bateau qui sombre, les raisons pour lesquelles on se bat sont toujours oubliées, car le corps s’enfle jusqu’à emplir l’univers, et même quand on n’est pas paralysé par la frayeur, ou qu’on ne hurle pas de douleur, la vie est une lutte de tous les instants contre la faim, le froid ou l’insomnie, contre des aigreurs d’estomac ou contre un mal aux dents.
Il ouvrit son journal. Il fallait y écrire quelque chose. La femme du télécran avait commencé une autre chanson. Sa voix semblait s’enfoncer dans le cerveau comme des éclats pointus de verre brisé. Il essaya de penser à O’Brien pour qui ou à qui il écrivait, mais sa pensée se porta sur ce qui lui arriverait après son arrestation par la Police de la Pensée. Si on était tué tout de suite, cela n’aurait pas d’importance. Être tué était ce à quoi on s’attendait. Mais avant la mort, (personne n’en parlait, mais tout le monde le savait), il fallait passer par l’habituelle routine de la confession : ramper sur le sol en criant grâce, sentir le craquement des os que l’on brise, des dents que l’on émiette et des touffes de cheveux sanguinolents que l’on vous arrache. Pourquoi devait-on supporter cela, puisque la fin était toujours la même ? Pourquoi n’était-il pas possible de supprimer de sa vie quelques jours, ou quelques semaines ? Personne n’échappait à la surveillance et personne ne manquait de se confesser. Lorsqu’on avait une fois succombé au crime par la pensée, on pouvait être certain qu’à une date donnée on serait mort. Pourquoi cette horreur, qui ne changeait rien, devait-elle être comprise dans l’avenir ?
Il essaya, cette fois avec un peu plus de succès, d’évoquer l’image d’O’Brien.
– Nous nous rencontrerons là où il n’y a pas de ténèbres, lui avait dit O’Brien.
Il savait ce que cela signifiait, ou pensait le savoir. Le lieu où il n’y avait pas de ténèbres était un avenir imaginé qu’on ne verrait jamais mais que la pensée permettait d’imaginer.
La voix du télécran qui criaillait dans son oreille l’empêcha de suivre plus loin le fil de sa pensée. Il porta une cigarette à sa bouche. La moitié du tabac lui tomba tout de suite sur la langue. C’était une poussière amère qu’il eut du mal à recracher. Le visage de Big Brother se glissa dans son esprit, effaçant celui d’O’Brien. Comme il l’avait fait quelques jours plus tôt, il tira une pièce de monnaie de sa poche et la regarda. Dans le visage lourd, calme, protecteur, les yeux regardaient Winston. Mais quelle sorte de sourire se cachait sous la moustache noire ? Comme le battement lourd d’un glas, les mots de la devise lui revinrent :
LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE

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