Première partie chapitre I








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titrePremière partie chapitre I
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CHAPITRE VI



C’était enfin arrivé. Le message attendu était venu. Il semblait à Winston qu’il avait toute sa vie attendu ce moment.
Il longeait le couloir du ministère et il était presque à l’endroit où Julia lui avait glissé le mot dans la main, quand il s’aperçut que quelqu’un plus corpulent que lui marchait juste derrière lui. La personne, qu’il n’identifiait pas encore, fit entendre une petite toux, prélude évident de ce qu’elle allait dire. Winston s’arrêta brusquement et se retourna. C’était O’Brien.
Ils étaient enfin face à face et il semblait à Winston que son seul désir était de s’enfuir. Son cœur battait à se rompre. Il aurait été incapable de parler. O’Brien, cependant, continuait à marcher du même pas, sa main un moment posée sur le bras de Winston d’un geste amical, de sorte que tous deux marchèrent côte à côte. Il se mit à parler avec la courtoisie grave et particulière qui le différenciait de la plupart des membres du Parti intérieur.
– J’attendais une occasion de vous parler, dit-il. J’ai lu l’autre jour un de vos articles novlangue dans le Times. Vous vous intéressez en érudit au novlangue, je crois ?
Winston avait recouvré une partie de son sang-froid.
– Érudit ? Oh ! À peine, dit-il. Je ne suis qu’un amateur. Ce n’est pas ma partie. Je n’ai jamais rien eu à faire avec l’actuelle construction du langage.
– Mais vous écrivez très élégamment, dit O’Brien. Je ne suis pas seul à le penser. Je parlais récemment à un de vos amis qui est un expert. Son nom m’échappe pour l’instant.
Le cœur de Winston battit de nouveau douloureusement. Il était inconcevable que cette phrase ne se rapportât point à Syme. Mais Syme n’était pas seulement mort, il était aboli, il était un nonêtre. Toute évidente référence à lui était mortellement dangereuse. La remarque d’O’Brien devait certainement être comprise comme un signal, un mot de code. En partageant avec Winston un petit crime par la pensée, il avait fait de tous deux des complices.
Ils avaient continué à marcher lentement dans le corridor, mais O’Brien s’arrêta. Avec cette curieuse, désarmante amitié qu’il s’arrangeait pour mettre dans son geste, il équilibra ses lunettes sur son nez. Puis il poursuivit :
– Ce que je voulais surtout vous dire, c’est que, dans votre article, vous avez employé deux mots qui sont périmés. Mais ils ne le sont que depuis peu. Avez-vous vu la dixième édition du dictionnaire novlangue ?
– Non, répondit Winston. Je ne pensais pas qu’elle eût déjà paru. Nous nous servons encore, au Département des Archives, de la neuvième édition.
– La dixième édition ne paraîtra pas avant quelques mois, je crois. Mais quelques exemplaires ont déjà été mis en circulation. J’en ai moi-même un. Peut-être vous intéresserait-il de le voir ?
– Très certainement, répondit Winston qui comprit immédiatement à quoi tendait O’Brien.
– Quelques-unes des nouvelles trouvailles sont très ingénieuses. La réduction du nombre de verbes. C’est cette partie qui vous plaira, je pense. Voyons, vous l’enverrai-je par un messager ? Mais j’oublie invariablement, je crois, toutes les choses de ce genre. Peut-être pourriez-vous passer à mon appartement ? Quand cela vous conviendra. Attendez. Laissez-moi vous donner mon adresse.
Ils étaient debout devant un télécran. D’un geste désinvolte, O’Brien fouilla ses poches et en sortit un petit carnet couvert de cuir et un crayon à encre en or. Immédiatement sous le télécran, dans une posture telle que n’importe qui, à l’autre bout de l’instrument, pouvait lire ce qu’il écrivait, il griffonna une adresse, déchira la page et la tendit à Winston.
– Je suis d’habitude chez moi dans la soirée, dit-il. Si je n’y étais pas, mon domestique vous remettrait le dictionnaire.
Il partit, laissant Winston avec le bout de papier entre les mains. Il n’était pas besoin, cette fois, de le cacher. Néanmoins, Winston étudia soigneusement ce qui y était écrit et, quelques heures plus tard, le jeta, avec un tas d’autres papiers, dans le trou de mémoire.
Ils ne s’étaient parlé que pendant deux minutes au plus. L’épisode ne pouvait avoir qu’une signification. Il n’avait été machiné que pour faire connaître à Winston l’adresse d’O’Brien. C’était nécessaire, car il n’était jamais possible, si on ne le lui demandait directement, de découvrir où vivait quelqu’un. Il n’y avait, en cette matière, de fil d’Ariane d’aucune sorte.
– Si jamais vous vouliez me voir, c’est là que vous me trouveriez.
Voilà ce que lui avait dit O’Brien. Peut-être même y aurait-il un message caché quelque part dans le dictionnaire. Mais, en tout cas, une chose était certaine. La conspiration dont il avait rêvé existait et il en avait atteint la pointe extérieure.
Il savait que tôt ou tard il obéirait aux ordres d’O’Brien. Peut-être serait-ce le lendemain, peut-être serait-ce après un long délai, il l’ignorait. Ce qui arrivait n’était que le résultat d’un processus qui avait commencé depuis des années. Le premier pas avait été une pensée secrète, involontaire. Le deuxième était l’ouverture de son journal. Il avait passé des pensées aux mots et il passait maintenant des mots aux actes. Le dernier pas serait quelque chose qui aurait lieu au ministère de l’Amour. Il l’avait accepté. La fin était impliquée dans le commencement. Mais c’était effrayant. Plus exactement, c’était comme un avant-goût de la mort, c’était comme d’être un peu moins vivant. Même pendant qu’il parlait à O’Brien, alors que le sens des mots le pénétrait, il avait été secoué d’un frisson glacial. Il avait la sensation de marcher dans l’humidité d’une tombe, et qu’il ait toujours su que la tombe était là et qu’elle l’attendait n’améliorait rien.

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