I. Point de vue mécaniste : les êtres vivants sont des machines naturelles








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date de publication19.01.2018
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III

Peut-on assimiler un être vivant à une machine ?

Une machine est un assemblage cohérent de pièces extérieures les unes aux autres mais coordonnées de manière à se communiquer un certain mouvement. Ses pièces étant extérieures les unes aux autres, elles n’agissent ni intelligemment, ni selon une tendance spontanée. Une machine n’agit donc pas selon une fin (un but) qui lui serait propre, mais en fonction des buts de ses constructeurs et de ses utilisateurs. De ce point de vue, un être vivant semble bien différent d’une machine. Il n’est pas constitué de pièces extérieures les unes aux autres : il forme un organisme, dont toutes les parties ont des liens beaucoup plus étroits que celles d’une machine. D’autre part, le comportement des êtres vivants paraît toujours motivé par une fin consciente ou inconsciente : ils agissent, dit-on, pour se nourrir, pour se reproduire, pour se défendre, etc.

Mais cette façon de voir est-elle indiscutable ? Ne projetons-nous pas sur les êtres vivants en général une manière d’agir qui vaut seulement pour quelques espèces, voire pour l’homme seul ? Après tout, les lois de la physique et de la chimie valent aussi bien pour les êtres vivants que pour les machines. De plus, les atomes qui constituent les êtres vivants sont les mêmes que ceux qu’on trouve dans la matière inanimée. Ne pourrait-on donc pas considérer les êtres vivants comme des sortes de machines naturelles ? Tel est le problème que nous allons tâcher de résoudre.
I. Point de vue mécaniste : les êtres vivants sont des machines naturelles
1. La pensée mécaniste

Un certain nombre de philosophes (mais aussi de savants) sont mécanistes, c’est-à-dire qu’ils considèrent tout l’univers matériel comme une sorte de grande machine, dont les parties interagissent sans but, selon les lois immuables de la physique. Pour eux, il n’y a pas de différence de nature entre un organisme vivant et un corps inanimé.

On peut faire remonter à l’Antiquité ce courant de pensée. Épicure, notamment, considère que tout ce qui est (êtres vivants compris) est le résultat de la rencontre d’atomes qui s’entrechoquent au hasard. Mais c’est surtout à partir du XVIIème siècle, et des premiers succès de la physique mathématique, que le courant mécaniste va séduire un nombre grandissant de savants et de philosophes. Avec Galilée, Descartes, Newton, on commence à se représenter l’univers comme un ensemble dont toutes les parties obéissent aux mêmes lois : les lois universelles de la physique. Il n’y a donc plus de différence absolue entre les êtres vivants et les autres.

2. Cause efficiente et cause finale

Avec le mécanisme, la notion de cause finale est abandonnée au profit de la seule cause efficiente. La cause finale, c’est la fin (le but) de l’action. Dire qu’il y a une cause finale, cela revient à dire que l’intention de l’être vivant – l’objectif qu’il se fixe consciemment ou inconsciemment – est la cause de son action. On dira, par exemple, que le lion poursuit la gazelle parce qu’il veut la manger. Le but (qui n’est encore qu’une virtualité, présente dans l’âme) commande l’action.

Contre cette interprétation du mouvement des êtres vivants, les mécanistes considèrent qu’il n’y a pas de fin ou d’intention : seulement des causes efficientes, c’est-à-dire des événements extérieurs qui produisent automatiquement un effet, sans qu’aucune intention ou fin entre en ligne de compte. Le monde est comparable à un gigantesque jeu de billard, où le mouvement d’une boule sur une autre va produire un enchaînement indéfini de causes et d’effets1. Si le lion poursuit la gazelle, c’est que la vue de cet animal a déclenché chez lui, de façon purement mécanique, un réflexe instinctif. L’animal répond à un stimulus comme la machine qui se met en marche lorsqu’on appuie sur un certain bouton ou comme une boule poussée par une autre.

3. Finalité interne et finalité externe

Tous les mécanistes sont d’accord pour rejeter l’idée d’une finalité interne. Autrement dit, ils refusent de considérer qu’il y ait des fins, des buts, des intentions à l’intérieur des organismes vivants. En revanche, il y a un désaccord au sujet de l’idée de finalité externe. La finalité externe, c’est le fait qu’une chose agisse en fonction d’un but qui lui est extérieur. Les machines créées par les hommes n’ont pas de désirs, de volonté ou de pulsion. Mais elles obéissent tout de même à des buts extérieurs : ceux du constructeur, du programmateur ou de l’utilisateur. Il en va de même, pensent certains mécanistes, pour les êtres vivants. C’est notamment le cas de Descartes.

Pour ce dernier, le corps humain est une machine, mais une machine qui agit bien souvent d’après des fins : il est en effet dirigé par une substance extérieure, l’âme.

De manière générale, Descartes pense que les organismes vivants agissent suivant des fins qui leur sont extérieures. Ce sont des machines, certes, mais des machines créées par un être infiniment intelligent : Dieu. L’organisation des êtres vivants n’est donc pas le produit du hasard, elle répond aux intentions divines. Descartes accepte donc l’idée d’une finalité externe, tout en rejetant l’idée d’une finalité interne.

4. Justification cartésienne du mécanisme

Une manière de justifier le mécanisme, c’est de considérer, comme Descartes, que l’existence d’un but suppose une pensée consciente. Chez l’homme, de nombreuses actions sont clairement orientées vers un certain but. Nous sommes capables de dire ou de penser : « Je veux, je désire faire ceci ou cela ». Chez les plantes, et même chez les bêtes, rien n’indique qu’il y ait ce genre de pensée. Les êtres vivants agissent donc de façon purement mécanique. Même l’homme, en tant qu’être matériel, est une machine naturelle. Si ses actions ont un sens, si elles sont en partie explicables par des causes finales, c’est parce qu’il a une âme immatérielle qui dirige son corps. La nature toute entière est donc une grande machine, et les seules fins existantes sont dans l’esprit de l’homme – ou dans celui de Dieu, qui est le génial et tout-puissant créateur de la nature.
Transition : Comme on vient de le voir, la théorie de Descartes repose sur l’idée que « pensée » est synonyme de « conscience », et qu’il ne peut exister de buts inconscients. Or, cette idée est bien discutable. Même si on n’admet pas l’existence d’un inconscient (au sens freudien), on doit constater qu’il y a en nous un préconscient. Par exemple, quand nous parlons, nous n’avons pas au départ une claire conscience de ce que nous voulons dire. C’est au fur et à mesure que nous exprimons nos idées que nos intentions deviennent conscientes. Ainsi, il y a en nous des buts qui sont inconscients, ou pas encore conscients. Pourquoi n’en serait-il pas de même chez les animaux, les végétaux, les micro-organismes ?

Autre objection : Descartes distingue radicalement l’âme (immatérielle, capable de penser et de se fixer des objectifs) du corps (matériel, mis en mouvement par des causes mécaniques). Mais si l’âme et le corps sont de natures différentes, comment expliquer qu’ils soient si intimement unis ? Ne faut-il pas considérer qu’il y a dans l’organisme, dans le corps même, des tendances plus ou moins conscientes, des buts ? Et si c’est le cas pour l’homme, pourquoi en irait-il autrement dans d’autres espèces ?
II. Point de vue finaliste : les êtres vivants agissent suivant des fins
1. La reproduction

Un des plus forts arguments pour rejeter (ou du moins nuancer) le mécanisme, c’est l’existence de la reproduction chez tous les êtres vivants. Cette reproduction est à la fois présente au niveau de l’espèce, mais aussi à l’intérieur d’un individu, dont les organes où les cellules sont capables de se régénérer. Ce qu’un être vivant est capable de faire, c’est de conserver une certaine forme, une certaine structure, malgré les agressions dont il est victime de la part du monde extérieur. Comme le dit Kant, un organisme vivant peut se guérir suite à une blessure, alors qu’une horloge ne peut se réparer toute seule. De même, un être vivant peut donner naissance à un autre, alors qu’une horloge ne peut produire une autre horloge. Il n’y a pas seulement dans l’être vivant une force motrice (comme dans un mécanisme) mais une « force formatrice », qui donne une forme aux organes et leur permet de conserver ou de réparer leur structure.

Tout se passe donc comme si un organisme avait un but : se conserver – conserver sa forme, soit au niveau d’un organe particulier, soit au niveau de l’individu tout entier. Et comme l’individu ne peut se conserver éternellement, il se reproduit à travers un nouvel individu : c’est la reproduction de l’espèce, qui existe chez tous les vivants, qu’ils aient ou non une sexualité.

2. L’organisation des êtres vivants

La reproduction des cellules et des organes met en évidence une propriété importante des êtres vivants : ce sont des êtres organisés, des organismes. Chaque partie agit pour elle-même, pour sa propre conservation, mais aussi pour les autres. Chaque organe, par définition, a une fonction, une certaine utilité dans l’organisme. Autrement dit, il répond à une certaine fin : procurer de la nature, défendre l’organisme contre des agressions étrangères, reproduire l’espèce, respirer, digérer, etc. C’est pourquoi un organe ne peut très longtemps subsister sans les autres : tôt ou tard, il meurt et se décompose. Il perd sa forme. Il n’en va pas de même dans une machine : les rouages d’une horloge peuvent être démontés et séparés les uns des autres pendant des jours, ce n’est pas pour cela qu’ils vont se décomposer.

Il semble donc que l’organisation d’un être vivant ne puisse se réduire à l’agencement des pièces d’un mécanisme, même si celui-ci est très complexe. D’ailleurs, le simple fait de parler des fonctions d’un organe semble indiquer qu’il y a chez tous les biologistes, même les plus mécanistes, une tendance à penser de manière finaliste.
Transition : D’après ce qui précède, les êtres vivants seraient mus par des causes finales, ce qui les distinguerait radicalement des choses inanimées. Mais alors, comment expliquer que les constituants des êtres vivants sont les mêmes que ceux des objets inanimés ? Comment se fait-il que les organismes obéissent aux lois de la physique et de la chimie, et que ces deux sciences – qui étudient la matière inanimée – soient constamment utilisées en biologie ?
III. Synthèse leibnizienne 
Le philosophe et scientifique Leibniz a tenté, au XVIIème siècle, de réconcilier les théories mécanistes de Descartes et de ses successeurs avec le point de vue finaliste d’Aristote. Chacun des deux points de vue comporte une part de vérité. Si l’on veut avoir une compréhension globale de l’être vivant, on doit adopter le finalisme. Le vivant est alors considéré comme un tout cohérent, dont les organes ont une fonction et sont inséparables. On interprétera alors le comportement d’un individu (ou d’une espèce) en termes d’intentions ou de stratégie.

En revanche, si l’on veut comprendre le détail de l’organisme, la manière particulière dont tel organe remplit sa fonction, il vaudra mieux adopter un point de vue mécaniste, et se référer à la physique et à la chimie. La science contemporaine donne raison à Leibniz sur ce point. Par exemple, pour comprendre le fonctionnement du cerveau, on se réfère à la chimie, pour comprendre l’action des neurotransmetteurs, et à la physique, pour comprendre la manière dont l’énergie électrique circule de neurone en neurone. Cela signifie-t-il que le cerveau soit seulement une machine très complexe, une machine capable de penser ? Rien n’est moins sûr… (Cf. le cours sur la matière et l’esprit).

1 Ou plutôt, il faut considérer qu’il y a une multiplicité de chaînes causales indépendantes : le mouvement d’une boule A n’est pas seulement l’effet d’un choc avec une boule B, mais d’une multiplicité de chocs avec un grand nombre de boules C, D, E, etc., qui n’ont pas de liens entre elles. Et c’est cette rencontre entre des chaînes causales indépendantes qu’on appelle le hasard.

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