2. Recherche et Dialogue (Card. Gianfranco Ravasi) p. 2








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FP.fr 3/2011

LE PARVIS DES GENTILS

PARIS 2011
Articles :

1. Le « Parvis » de Paris. Un bilan (Sandro Magister) p. 1

2. Recherche et Dialogue (Card. Gianfranco Ravasi) p. 2

3. L’homme passe infiniment l’homme (Fabrice Hadjadj) p. 3

4. Rencontrer l’autre différent (Jean Vanier) p. 6
Le “Parvis” de Paris. Un bilan

Sandro Magister

ROME, le 29 mars 2011 – L’idée est venue de Benoît XVI en personne. De même que le nom : Parvis des gentils. “Au dialogue avec les religions – avait-il dit en présentant ses vœux à la curie romaine le 21 décembre 2009 – doit aujourd’hui s’ajouter le dialogue avec ceux à qui Dieu est inconnu”.

Et l’idée a fait son chemin. Après un prologue le 12 février à Bologne, dans ce qui fut la première grande université d’Europe, la première rencontre du Parvis des Gentils a eu lieu les 24 et 25 mars à Paris, dans la “Ville Lumière”, qui symbolise les Lumières modernes.

Ces “gentils” qui, à Jérusalem, accédaient au temple dans l’espace qui leur était réservé, à eux les non-juifs, sont aujourd’hui les gens qui sont loin de Dieu, les non-croyants.

Mais, comme Paul le disait déjà dans sa lettre aux chrétiens d’Éphèse, leur parvis n’est pas un parvis fermé. Parce que le Christ a justement abattu ce mur de séparation qui dissociait les juifs des gentils, “afin de créer en sa personne les deux en un seul homme nouveau, faire la paix et les réconcilier tous deux en un seul corps”.

C’est ce que l’on a voulu faire à Paris. Des voix croyantes et des voix agnostiques ont débattu amicalement. Sur un terrain de frontière. Chacun avait les pieds plantés dans son terrain mais était prêt à écouter les raisons de l’autre.

Les endroits où s’est déroulée cette rencontre avaient également une signification symbolique. L’UNESCO, l’Institut de France, la Sorbonne sont des lieux laïques par excellence. Tandis que le Collège des Bernardins est un vieux cénacle de culture catholique. Et la cathédrale Notre-Dame a été l’un et l’autre en même temps : le parvis pour tous les hommes de bonne volonté et l’intérieur de la cathédrale pour la prière dirigée par la communauté de Taizé, les portes ouvertes. (…)

Après ses débuts à Paris, le Parvis des gentils, sous la direction du cardinal Gianfranco Ravasi, a déjà mis en chantier d’autres rendez-vous en différents points du monde : à Tirana, à Stockholm, aux États-Unis, au Canada et aussi en Asie, continent où l’on rencontre moins un athéisme de type occidental mais où sont répandues des formes de religiosité qui ne sont pas moins éloignées du Dieu chrétien.

Recherche et dialogue

Cardinal Gianfranco RAVASI

C’est au siège de l’UNESCO, à Paris, qu’a été inauguré, le 24 mars 2011, le Parvis des Gentils, deux jours de rencontre et de dialogue entre croyants et non-croyants, organisée par le Conseil pontifical de la culture. Nous publions ci-dessous des passages du salut que le cardinal-président du Conseil pontifical de la culture a prononcé dans la matinée du 25 mars, à la Sorbonne, où s’est déroulée la rencontre ouvrant la deuxième journée.
A mon avis, la devise symbolique de cette rencontre pourrait être résumée en deux termes fondamentaux. Le premier terme est « recherche » dans le sillage de l’avertissement qui ressortait dans l’Apologie de Socrate, où Platon plaçait sur les lèvres de son maître cette phrase éclairante : « Une vie sans recherche ne vaut pas la peine d’être vécue ».

Ce n’est pas pour rien que le terme « croyant » lui-même n’indique pas celui qui a cru une fois pour toutes, mais celui qui – obéissant au participa présent du verbe – renouvelle sans cesse son Credo. Il y a de nombreuses années, j’eus l’occasion de rencontrer un grand personnage de la culture française : Julien Green, et à ma question sur le lien idéal qui soutenait sa foi, il m’avait répondu par une réplique de type augustinien : « Tant que l’on est inquiet, on peut être tranquille ».

Il s’agit précisément de l’inquiétude vivante et frémissante de la recherche.

Cependant, à mon avis, une autre parole décisive plane sur cet événement. Elle découle de la structure du Parvis des Gentils, le symbole spatial hiérosolymitain adopté pour représenter la confrontation entre les croyants et les non-croyants, tous deux en quête. Il s’agit du terme « dialogue » qui signifie l’usage « partagé » (dià) de la « raison » (logos).

Le thème de notre rencontre est précisément emblématique : « Lumières, religions, raison commune ». Bien qu’en suivant des parcours différents, foi et raison s’interrogent et sont à la recherche, autour des questions capitales ultimes et pénultièmes de l’être et de l’existence. C’est une confrontation qui doit être conduite avec liberté et rigueur, sans exclusivement radicaux ni syncrétismes faciles, en acceptant le défi d’avancer sur des terres inconnues et également d’aborder des ports éloignées les uns des autres.

Cependant, aucun des interlocuteurs ne sortira indemne d’un tel dialogue sérieux et fécond. Le poète anglais Wystan Auden, dans ses Shorts, affirmait avec amertume : ayant avant tout besoin de silence et de chaleur, / nous ne produisons que du froid et un vacarme brutal ». Avec simplicité et sans grandes prétentions, les dialogues, comme celui que nous entamons à présent, pourraient offrir le silence lumineux de la réflexion et la chaleur de l’espérance.
Publié par l’Osservatore Romano n°14 du 7 avril

L’homme passe infiniment l’homme

Brève réflexion sur le transhumain

par Fabrice Hadjadj

1. Pourquoi sommes-nous rassemblés ici ? Est-ce pour une cérémonie protocolaire, un peu guindée, où chacun aura rempli sa fonction mais où personne ne sera venu avec son cœur ? Est-ce pour ouvrir une nouvelle « fenêtre de dialogue », comme s’il s’agissait encore d’accroître nos moyens de communication ou de faire figure d’homme ouvert et tolérant ? Peut-être suis-je en train de rompre le ronronnement des convenances. Cependant, mon but n’est pas de provoquer, mais de poser une question simple. Mon but n’est pas de faire l’excentrique, mais d’être un homme qui s’adresse à d’autres hommes, par-delà les étiquettes et les ordres du jour. Or, être homme, c’est d’abord ceci : non pas seulement vivre, mais s’interroger sur ses raisons de vivre. Et cette interrogation surgit d’autant plus crûment que l’homme se situe à ce point de tension déchirante : il désire la joie dans la vérité et l’amitié, et cependant il sait qu’il va mourir. Oui, tous, ici, que nous soyons ministre ou appariteur, nous aspirons moralement à une béatitude ensemble. Et en même temps, tous, ici, que nous soyons ambassadeur ou agent de sécurité, nous sommes physiquement voués à la décrépitude. En sorte que sous la lumière des projecteurs, malgré la puissance des micros, beaucoup de ténèbres, beaucoup de silence nous environnent…
2. Ce questionnement est certainement le propre de l’homme depuis l’origine. Il est l’animal qui s’étonne d’exister. Sommes-nous des singes évolués, des primates parvenus au comble de la sophistication ? La chose est douteuse. Car le comble de la perfection pour le primate serait dans l’agilité suprême à se déplacer de branche ou dans l’aisance absolue pour se procurer des bananes. Elle n’est pas dans cette capacité d’être pantois, cette faculté qui vous laisse les yeux écarquillés, stupéfait, démuni devant le vertige d’être vivant. Elle n’est pas dans cette pente à la contemplation qui, par exemple, vous fait si bien vous émerveiller des rayures du tigre, que vous oubliez de vous protéger contre ses griffes.

Certains disent que l’émergence de l’homme, au cours de l’évolution, serait due à sa plus grande capacité d’adaptation au monde. En même temps, l’homme fait figure de grand inadapté : au lieu de vivre paisiblement selon l’instinct, il cherche un sens, il déchiffre le monde comme une forêt de symbole, il désire un au-delà, un au-delà non pas forcément comme un autre monde, mais comme une manière de pénétrer dans le secret de ce monde, de l’étreindre dans son mystère, de le boire à sa source.

Nous avons ainsi tous, ici, ministre ou agent de sécurité, le sentiment d’être des passagers ou des passants. Non seulement parce que nous sommes mortels ; mais aussi, parce que dans notre vie même, nous désirons un dépassement, pas nécessairement un dépassement vers un ailleurs, car ce ne serait que du tourisme, et le tourisme, en matière de spiritualité, est plus fréquent qu’on ne l’imagine. Nous désirons plutôt un dépassement dans l’intensité de notre manière d’être ici et maintenant, les uns avec les autres, cherchant à être enfin, les uns avec les autres, sans hypocrisie, dans une vérité et une amitié profonde (avouons-le, dès que l’on gratte un peu le vernis du décorum, nous sommes loin encore de cette vérité et de cette amitié, parce qu’elle supposerait que tous les masques tombent et que nous soyons spirituellement mis à nu).

Nietzsche le rappelle : « Ce qui est grand dans l’homme est de n’être pas un but mais un pont : ce qui peut être aimé dans l’homme est d’être un passage et une chute ». Avec une telle phrase, Nietzsche fait penser à Rousseau, selon qui l’homme se distingue des autres animaux non pas par sa perfection, mais par sa « perfectibilité », et il semble surtout reprendre une affirmation de Blaise Pascal : « Apprenez que l’homme passe infiniment l’homme ».

3. Ce questionnement de l’homme qui cherche un au-delà prend aujourd’hui, dans ce lieu, une signification particulière. Car nous vivons aujourd’hui la crise radicale de l’humanisme. Sans doute est-ce bien la crise majeure à laquelle nous devons faire face aujourd’hui : non pas tant une crise financière ou écologique ou religieuse, mais une crise anthropologique et même métaphysique. Nous nous trouvons à un point unique dans l’histoire, si bien les appels à un nouvel humanisme, comme à un retour aux Lumières, ne peuvent être que des signes d’aveuglement.

Quand on prétend fonder l’humanisme sur l’homme lui-même, il se passe la même chose que lorsqu’on prétend ériger un édifice en dehors de tout appui extérieur : il s’effondre. Pour que l’édifice s’élève, il a besoin d’un sol. Pour que l’homme s’élève, il a besoin d’un Ciel. Ce que j’appelle un Ciel, c’est une espérance. Les autres animaux s’engendrent par instinct. L’homme a besoin de raisons pour donner la vie. Sans ces raisons, sans une espérance, sans doute ne se suicidera-t-il pas, parce qu’il y a en lui cette inertie qui l’entraîne à continuer sa course comme un solide dans l’espace vide, mais du moins il ne donnera plus la vie, parce qu’il ne voit pas pourquoi faire des enfants, si c’est pour la pourriture. L’espérance n’est pas une cerise sur le gâteau, elle doit se déclarer à même notre chair, à même notre sexe. Les Juifs le savent bien : c’est dans leur sexe que se trouvent le signe de l’Alliance avec l’Eternel, parce que, si je ne crois pas en cette Alliance, pourquoi continuer l’aventure humaine, pourquoi s’obstiner à alimenter le charnier ? Voilà ce qui singularise l’homme entre tous les animaux : il doit s’élever vers le Ciel avant de pouvoir bien coucher avec sa femme.

C’est en cela – très simplement – que l’homme passe infiniment l’homme. Il cherche ses raisons de vivre au-delà de lui-même. Il aspire à une joie qu’il ne possède pas encore vraiment et dont il attend l’accomplissement dans quelque chose, disons-le, de « surnaturel ». Nous pouvons reprendre ici un verbe inventé par Dante, et dire que l’homme est fait pour « transhumaner ».
4. Mais comment « transhumaner » ? Que faut-il entendre par « transhumanisme » ? Ce mot doit résonner spécialement entre ces murs. Car le substantif, « transhumanisme », a été forgé en 1957 par le biologiste Julian Huxley, qui fut le premier directeur général de l’UNESCO. Ce qui est très intéressant, c’est que ce premier directeur général de l’Unesco n’entendait pas le « transhumanisme » à la manière de Dante. Sa pensée va même radicalement contre celle de la « Divine Comédie ». Mais elle l’avantage de nous manifester la seule alternative qui se pose aujourd’hui dans le monde moderne.

Frère d’Aldous Huxley, l’auteur du « Meilleurs des mondes (A Brave New World) », on pourrait s’attendre à ce que Julian Huxley fût vacciné contre toute tentation eugéniste. Or, c’est tout le contraire. Ce n’est pas que Julian Huxley fût inconséquent, non, il était d’une extrême cohérence. En 1941, au moment même où les nazis gazaient les malades mentaux, Julian Huxley écrivait avec une certaine audace : « Une fois pleinement saisies les conséquences qu’implique la biologie évolutionnelle, l’eugénique deviendra inévitablement une partie intégrante de la religion de l’avenir, ou du complexe de sentiments, quel qu’il soit, qui pourra, dans l’avenir, prendre la place de la religion organisée ». Ces propos ont été écrits en 1941. Mais c’est en 1947, alors qu’il est déjà directeur général de l’UNESCO, qu’ils sont publiés en français. Pas une ligne n’a été changée à l’époque. Certes, Huxley était antinazi, social-démocrate et surtout antiraciste (ce qui d’ailleurs ne l’empêchait pas d’écrire dans le texte déjà cité : « Je considère comme absolument probable que les nègres authentiques ont une intelligence moyenne légèrement inférieure à celle des Blancs ou des Jaunes »), mais Huxley prétendait remplacer les religions traditionnelles par la religion des biotechnologies.

Bien sûr, il ne s’agit pas de faire ici le procès de Julian Huxley. Je voudrais seulement mettre en relief une idéologie si répandue qu’elle n’a pas épargné ce lieu, qu’elle a même eu pour illustre représentant son premier directeur général. Si, en 1957, ce premier directeur général de l’UNESCO invente le substantif « transhumanisme », c’est pour ne plus parler d’« eugénisme », mot rendu difficile à manipuler depuis l’eugénisme nazi. Cependant, c’est la même chose qui est visée : la rédemption de l’homme par la technique. Je cite le texte de 1957 qui invente le terme ; il pose ce « nouveau principe » : « La qualité des personnes, et non la seule quantité, est ce que nous devons viser : par conséquent, une politique concertée est nécessaire pour empêcher le flot croissant de la population de submerger tous nos espoirs d’un monde meilleur ». Le Better World de Julian n’est pas si éloigné du Brave New World d’Aldous. Il s’agit bien d’améliorer la « qualité » des individus, comme on améliore la « qualité » des produits, et donc, probablement, d’éliminer ou d’empêcher la naissance de tout ce qui apparaîtrait comme anormal ou déficient.
5. Vous voyez que c’est la définition même de l’homme qui est en jeu dans notre rencontre. Et donc l’avenir même de l’homme. L’homme cherche un au-delà. Il est par essence transhumain. Mais comment s’accomplit le trans du transhumain ? Est-ce par la culture et l’ouverture au Transcendant ? Ou est-ce par la technique et la manipulation génétique ? Est-ce à travers le mystère de la parole ? Ou est-ce par la volonté de puissance ? Certes, l’UNESCO est une organisation mondiale vouée à la protection et au développement des cultures. Mais aussi, comme toute organisation actuelle, elle est dévorée par la logistique technocratique, c’est-à-dire par le désir de résoudre des problèmes au lieu de reconnaître le mystère. Preuve en est l’ambiguïté dont témoigne son premier directeur général.

Eh bien, voilà ma question simple : devons-nous prendre pour directeur Julian Huxley ou bien devons-nous prendre Dante ? La grandeur de l’homme est-elle dans la facilité technique de vivre ? Ou bien est-elle dans cette déchirure, dans cette ouverture comme un cri vers le Ciel, dans cet appel vers ce qui nous transcende réellement ? Remarquez qu’un transhumanisme dont l’homme serait le producteur n’est pas un vrai transhumanisme : il ne tourne pas vers l’au-delà de l’humain, mais sans vers l’en-deçà, réduisant l’homme à un objet technique performant. Or, je le répète, la merveille de l’homme n’est pas dans sa performance, sans quoi il ne serait que prouesse mécanique et il faudrait mettre au rebut tous les faibles. Sa merveille est dans le mystère de sa présence étonnée. Elle n’est pas dans son efficience, mais dans l’épiphanie de son visage, quel qu’il soit, même si ce visage est difforme, mais si c’est le visage d’un crucifié.
6. Notre modernité en est donc arrivée à ce point extrême, parce que nous avons désormais la possibilité de réaliser concrètement le transhumanisme en termes techniques et de considérer les hommes que nous sommes comme des bricolages archaïques et obsolètes. Mais cette dernière extrémité est aussi une grâce. Elle nous permet, par opposition, de mieux accueillir ce qui fait notre humanité : non pas un développement horizontal de notre puissance, mais une élévation verticale de notre parole.

Telle est l’opportunité du Parvis des Gentils, qui est de prendre acte de cette situation nouvelle. Il ne s’agit pas seulement de « dialogue entre croyants et non-croyants ». Il s’agit de poser la question de l’homme, et de reconnaître que ce qui fait sa spécificité n’est pas d’être un super-animal plus puissant que les autres, mais d’être ce réceptacle qui recueille toute créature avec amour, pour la tourner, par sa parole, par sa prière, par sa poésie, vers sa source mystérieuse.

Parvis des Gentils, Paris, UNESCO, le 24 mars 2011
RENCONTRER L’AUTRE DIFFÉRENT :
un chemin de guérison de nos préjugés


Jean Vanier

Qu’y a-t-il derrière les divisions entre les cultures, les religions, les partis politiques, et nos différentes visions du monde ? N’est ce pas la peur : la peur de ne pas être le meilleur, de ne pas réussir, de ne pas gagner dans les conflits, la peur d’être humilié et écrasé ?

En allant de l’aéroport à la ville de Santiago du Chili, mon chauffeur m’a dit à un moment, « à gauche, il y a tous les bidonvilles de Santiago ; à droite, il y a toutes les maisons des gens riches, protégées par la police et les militaires. Personne ne traverse la route ». Tout le monde a peur. Les pauvres ont peur des riches et les riches ont peur des pauvres. Ceux qui ne réussissent pas ont peur de ceux qui ont réussi.

Depuis 46 ans, je vis en compagnie d’hommes et de femmes avec un handicap mental. L’histoire des personnes avec un handicap mental est une histoire terrible – une histoire de rejet, de peur, d’abandon, d’enfermement dans de grandes institutions. Elles sont souvent méprisées, déconsidérées, comme n’ayant pas de valeur humaine, car atteintes dans leur capacité de raison. Dans les pays moins développés on les trouve dans les rues comme mendiants. Leurs parents sont souvent affligés, se posant une question lancinante : est-ce une punition de la nature ou de Dieu ? A qui la faute ? Aujourd’hui en France 95% des enfants trisomiques sont avortés. On ne veut pas d’eux. Ils sont une honte pour la famille. On a peur d’eux. Ils dérangent.

Permettez-moi de vous parler de Pauline qui est venue dans notre communauté de l’Arche en 1973 à l’âge de 40 ans. Elle était hémiplégique, épileptique, diabétique. Elle avait un bras et une jambe paralysés. Ce qui la caractérisait, c’était sa violence. Elle hurlait, elle cassait des choses, elle jurait. Il était difficile de vivre avec elle dans un de nos petits foyers. Avec l’aide de notre psychiatre, nous avons pris conscience des séquelles terribles de 40 ans d’humiliation. Elle avait été vue comme sans valeur, « une handicapée ». Elle n’avait pas pu aller à l’école, elle n’avait pas eu droit à la parole, aux désirs. Elle était la honte de sa famille, et objet de moqueries de l’entourage. Pas étonnant qu’elle se soit considérée comme « moche ». Ses rages, ses violences étaient comme un cri : « est-ce qu’il y a quelqu’un qui me respecte ? » Ses cris étaient compréhensibles. Ils étaient un cri pour la vie. Si elle n’avait pas crié, elle serait tombée dans une fermeture dépressive sur elle-même, une forme de victimisation, de dépression.

Comment aider Pauline à ne pas s’enfermer dans la révolte, mais à retrouver son propre centre, à retrouver la vie, à découvrir qui elle est, à prendre conscience de sa valeur ? Certes, elle avait besoin d’excellents professionnels, de médecins, de kinésithérapeutes, qui l’aident à comprendre et à assumer son handicap. Mais, elle avait surtout besoin d’hommes et de femmes qui veuillent vivre avec elle, qui s’engagent amicalement avec elle  des personnes qui voient derrière son handicap, sa véritable personne. Peu à peu, Pauline, à travers ces rencontres dans la vie commune à l’Arche, a découvert qu’elle était appréciée et aimée. Elle n’était plus méprisée et humiliée, ou considérée juste comme quelqu’un qui avait besoin d’aide. Elle a trouvé confiance en elle-même. Elle avait des dons à partager. Elle pouvait vivre l’amitié, comme lieu d’échange.

Les assistants viennent à l’Arche d’abord pour aider généreusement les gens appauvris par le handicap. Ils se sentent alors supérieurs. Ils veulent faire du bien, vivre une bonne expérience avec les pauvres. Puis, peu à peu, ils découvrent le drame et les injustices de notre société ; la tyrannie de la normalité. En chacun, il y a un besoin de succès individuel, besoin de se sentir supérieur et fort. Ces attitudes amènent si vite au mépris des personnes différentes, vulnérables et faibles ! A travers la vie en commun, les repas quotidiens, la participation aux activités de la maison, à force de jouer ensemble, de rire et de célébrer la vie, les assistants ont découvert derrière l’handicap de Pauline sa personne, son cœur vulnérable et blessé, sa beauté et sa capacité d’aimer et son désir d’être aimée. En dépassant leurs préjugés et leur besoin de se sentir supérieur, pour vivre avec elle une vraie RENCONTRE, ils se sont transformés.

Oui, cette rencontre, ces rencontres ont amené Pauline à trouver confiance en elle et en son humanité, une nouvelle paix, et une vraie joie de vivre. Rencontrer l’autre, différent comme personne, de personne à personne, de cœur à cœur, vivre une amitié, est un chemin de transformation et de paix. Une des réalités que nous avons découvert à l’Arche est que les personnes humiliées ont besoin d’être vues, regardées et écoutées avec respect pour pouvoir vivre en paix, développer leurs capacités, et leurs dons particuliers. Cette relation se fonde sur la confiance mutuelle. Elle implique que les assistants laissent tomber leurs masques, leurs murs, leur besoin de pouvoir, de se défendre et de se sentir supérieur, et qu’ils deviennent vulnérables, ouverts aux autres et humbles.

La rencontre est différente et plus profonde que le dialogue. Celui-ci est un échange, qui se situe au niveau des idées, de la vision du monde, de la culture. La rencontre se rattache à notre humanité, à notre cœur profond, à la réalité de notre personne avec tout ce qu’elle a de faible et de beau, sa part de souffrance et de joie. Elle éveille nos désirs d’être bons et vrais. Certes, la rencontre implique un grand respect de la culture de l’autre, qui ne peut être entièrement séparée de l’humain. L’humain est comme le socle sur lequel repose la culture. La rencontre se situe au niveau de la communion des cœurs – de nos cœurs vulnérables et fragiles.

Derrière l’intuition de Benoit XVI de ces rencontres du Parvis des Gentils il y a la réalisation que la différence ne doit pas être une menace, une source de peur, mais peut qu’elle peut devenir une richesse, si nous nous rencontrons humblement les uns avec les autres comme personnes, avec nos fragilités, nos peurs, avec le désir d’apprendre de l’autre. Aucun de nous, ne possède la vérité. Nous cherchons plutôt à être possédés par la vérité, à être entrainés et introduits dans le mystère de l’être humain et de son histoire, et finalement dans la fragilité et le mystère de la mort qui nous conduit vers l’universel. Ainsi nous pourrons nous laisser conduire par notre désir le plus profond de vivre la paix et nous pourrons chercher l’unité, la complémentarité et le partage entre tous les êtres humains.

Je me permets de donner ici deux exemples. Une de mes amis Tutsi, au Rwanda, a dû se cacher dans un grenier durant le génocide. Quand elle est sortie, sa question était « que faut-il faire après ce génocide où 700 000 personnes ont été tuées ? Où est le chemin de la paix ? ». Certes, il fallait regarder des questions politiques, militaires, de justice, mais pour mon amie la priorité a été de créer des petits groupes où quelques femmes tutsis et hutus puissent se rencontrer et découvrir que, derrière l’appartenance à une tribu il y a en chacun un être humain, avec toute la fragilité, la souffrance et la beauté qui lui sont propre.

En Irlande du Nord, le sénateur Mitchell avait été commissionné par le Président Bush pour être médiateur entre les deux groupes en conflit. A un moment, il était en colère parce que les deux côtés s’accusaient toujours mutuellement, « c’est vous qui avez commencé, c’est votre faute ». Mitchell leur a proposé de venir dîner avec lui dans un restaurant à Belfast. Là il leur a dit, « je vous défends de parler de politique, de qui a raison ou qui a tort. Il faut que vous parliez les uns avec les autres de votre famille, de vos enfants, de la pluie et du bon temps. Parlez de la pêche, parlez de ce qui vous intéresse, en tant qu’humains ». Cela s’est réalisé, ils se sont rencontrés. Le lendemain ils ont signé les accords qu’on a appelé les accords du vendredi saint. Ces accords n’ont pas tenu, il a fallu attendre encore que la guerre prenne fin. Aujourd’hui en Irlande, il n’y a pas de guerre, mais y a-t-il la paix ?

La paix jaillit de rencontres voulues, elle suppose la communion entre des personnes différentes. La paix ne consiste pas juste à accueillir une belle fleur dans le jardin. Elle est comme du pain : il faut cultiver la terre, l’ensemencer, récolter, puis moudre les grains et enfin faire la farine et fabriquer le pain. Apprendre à rencontrer l’autre différent, à faire la paix, prend du temps. Cela demande un effort, un travail sur soi, une écoute et une compréhension de la situation des autres ; cela demande de reconnaître ses propres torts, sa soif de pouvoir et son désir d’être le plus fort. Ce qui est important, c’est qu’ensemble nous devenions responsables de construire un monde meilleur.

Jean-Paul II disait : « il n’y a pas de paix sans justice, il n’y a pas de justice sans pardon ». J’ajouterai : « il n’y a pas de paix si nous n’essayons pas de rencontrer l’autre avec respect et humilité ». C’est la rencontre personnelle avec l’autre différent qui nous guérit de nos préjugés, qui nous fait sortir de l’emprisonnement dans nos cultures et qui nous conduit vers la sagesse de l’amour universel. Izzeldin Abuelaish, un médecin palestinien qui a perdu trois enfants dans le conflit de Gaza, qui est auteur du livre « Je refuse de haïr », écrit que la seule solution pour cheminer vers la paix entre Palestiniens et Israéliens est de créer des liens entre les personnes en se rencontrant.

Quelle est la spiritualité et le souffle qui nous incitent chacun à dépasser notre clan, notre groupe et notre culture ? Ceux-ci risquent toujours de nous enfermer comme dans une forteresse plutôt qu’à nous ouvrir à la grande famille humaine et à devenir comme une fontaine qui donne vie aux autres et crée un chemin de paix.

Conférence donnée par Jean Vanier à l’UNESCO mars 2011


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