Essai d’histoire de l’homme








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Hérédité et adaptation : la conception kantienne des races et des espèces.

Philippe HUNEMANi

Dans ses écrits sur les races humaines, Kant construit un concept de l’espèce biologique, et des races et des variétés, et en dérive un critère pour reconnaître que des individus sont de la même espèce ou de la même race. Le texte Von den verschiedenen Rassen der Menschen fut publié en 1775, mais repris deux années plus tard dans le recueil de J.J.Engel, Philosophie für die Welt ; on doit donc y voir, avec Zammito, « la seule publication signifiante de Kant comme philosophe populaire dans les années 1770 »1. Le second texte, de 1785, sur la « Détermination du concept de race humaine », répond à des mécompréhensions de Georg Forster et de manière plus indirecte vise à contrer les thèses de son inspirateur, et ancien étudiant de Kant – Herder -, auxquelles Kant répondra directement dans une recension en 1787.

La préoccupation kantienne de prouver l’unité de l’espèce humaine est sans doute en général corrélative de la nécessité d’avoir un concept d’espèce humaine pour procurer un substrat phénoménal à l’idée d’humanité inscrite dans la raison pratique. Il serait en quelque sorte inacceptable à la raison que la morale exigeât l’unicité de l’humanité, tandis que la théorie souscrivît à la pluralité des espèces humaines, comme l’eussent voulu à l’époque Voltaire ou d’autres - partisans du polygénisme de l’homme, en particulier Henry Home (lord Kames) dont la publication en 1776 de l’ouvrage sur la différence des races humaines, Essai d’histoire de l’homme, raviva ce débat passionné. Ce faisant, Kant esquisse une théorie de rapports entre ordre biologique et histoire, ainsi que de la relation entre conservation des formes et adaptation des organismes à leur milieu : le présent article va développer cette interprétation.

Ces textes sont certes circonstanciels, insérés dans le débat d’alors sur le polygénisme ou le monogénisme de l’espèce humaine, et de manière générale la naissance de la problématique anthropologique en Allemagne dans la second moitié du dix-huitième siècle2 Mais cette élaboration scientifique de Kant, commencée avant la 1ère Critique, ne cadre pas tout à fait avec la perspective transcendantale ; le texte « Über den Gebrauch teleologischer Prinzipien in der Philosophie » en 1788 visera à en expliciter les présupposés épistémologiques (en particulier concernant le jugement de finalité), en accord avec le criticisme, mais c’est surtout la Critique de la faculté de juger qui finalement donnera à ces théories biologiques kantiennes leur statut dans la philosophie transcendantale systématisée, en élucidant les réquisits des principaux concepts utilisés.

Je présenterai dans un premier temps cette conception des races et des espèces kantienne dans son contexte scientifique, puis développerai dans un second temps ses conséquences quant aux concepts d’histoire, d’hérédité et d’adaptation dans les sciences de la vie.


  1. La théorie kantienne de l’espèce et des variétés.

Cette théorie s’élabore en un sens dans un certain dialogue avec Johann Friedrich Blumenbach naturaliste et anthropologue3, et sur le fond de la pensée buffonienne, introduite en Allemagne par une préface du grand physiologiste Albrecht von Haller.
1.1. Blumenbach, Buffon et l’espèce

Buffon rejette la prétention linnéenne du système de classification, qu’il considère comme artificiel, pour cette raison principale que le genre est pour lui une abstraction et n’existe pas dans la nature. Il n’est qu’une commodité dont se servent les hommes pour classer, mais est trop imprécis lorsqu’on regarde vraiment une nature, composée d’individus et non de genres - nature qui est profusion et variété avant tout : « c’est ce grand nombre d’espèces voisines qui a donné l’idée de genre aux Naturalistes : idée que l’on ne peut employer qu’en ce sens, lorsqu’on ne voit les objets qu’en gros, mais qui s’évanouit dès qu’on l’applique à la réalité et qu’on en vient à considérer la Nature en détail. »4 Si l’individu est réel et le genre artificiel, qu’en est-il de l’espèce ? Elle sera ce concept (donc un universel) de l’histoire naturelle qui démontre son ancrage dans la réalité, et ainsi fait de l’histoire naturelle une science qui connaît le réel et non un art qui en donne un tableau pratique. C’est pourquoi le critère de ressemblance que l’on donne pour construire une espèce, et qui fait que les catégories de genre, d’espèce et de variété se distinguent entre elles comme des degrés croissants dans la ressemblance - ce critère ne suffira plus : une espèce doit être une entité close sur elle-même dans le temps. « Ce n’est ni le nombre ni la collection des individus semblables qui fait l’espèce, c’est la succession constante et le renouvellement non interrompu de ces individus qui la constituent. »5 Par là, le critère de l’espèce - que Buffon reprend au naturaliste prélinnéen John Ray - consiste dans la possibilité d’engendrer des hybrides féconds.

Définition qui prend chez Buffon toute sa portée, celle d’un basculement dans le sens du mot « histoire » de l’histoire naturelle. L’espèce en effet devient un concept qui signale sa réalité de ce qu’elle recouvre une durée : une espèce n’est plus une division dans un tableau, elle est une relation réelle entre individus, se marquant par un produit (l’hybride fécond), et se perpétuant ainsi dans le temps. La possibilité de dériver les espèces les unes des autres prend un sens, alors qu’elle n’en avait aucun tant que l’espèce désignait une collection d’individus définis eux-mêmes par une collection de signes de reconnaissance - et il est donc logique qu’on trouve chez Buffon une théorie de la production des espèces par dégénération (au demeurant fort complexe, car pleine d’hésitations et de retournements, entre 1749 (à propos des races humaines), l’Histoire des quadrupèdes (1753-1766) avec en particulier le chapitre sur « l’âne » et son fameux recul (« Mais non, il est certain, par la révélation... ») devant la transmutation des espèces (1753), le texte sur les « animaux des deux continents » (1761), le chapitre « De la dégénération des animaux » de 1766, et les Epoques de la nature de 1778))6. Le climat – déjà central dans l’Esprit des lois (III, 14-17) inspiré ici par Arbuthnot7 – s’avère le facteur fondamental dans la diversification des espèces, à côté de l’action de l’homme dans la domestication. Par exemple, le Noir est un Blanc « dégénéré » par l’action du soleil. Les variétés, ou races, naissent ainsi de l’espèce par dégénération, du fait des déplacements des individus ou des changements du climat.
L’espèce se marque donc à l’intérieur même de l’individu, au niveau de son pouvoir reproducteur, ce qui communique avec la théorie du moule intérieur8; elle s’atteste comme filiation : double rupture avec l’espèce linnéenne, qui se signalait au premier coup d’oeil et concernait la surface visible, représentable de l’individu. Et par là, on a un critère naturel de la communauté d’espèce, qui met fin aux disputes sur le degré de ressemblance entre deux individus qu’entraînait inévitablement la définition linnéenne de l’espèce . « On peut toujours tirer une ligne entre deux espèces, c‘est-à-dire entre deux successions d’individus qui se reproduisent et ne peuvent se mêler, comme l’on peut aussi réunir en une seule espèce deux successions d’individus qui se reproduisent en se mêlant: ce point est le plus fixe que nous ayons en Histoire naturelle, toutes les autres ressemblances et toutes les autres différences que l’on pourrait saisir dans la comparaison des êtres ne seraient ni si constantes, ni si réelles, ni si certaines. »9

Néanmoins, Buffon va raffiner encore son concept d’espèce. Si le chien et le loup et le renard ne se croisent pas, c’est moins en raison de leur physiologie que de leurs modes et lieux de vie : dans une situation artificielle, c’est-à-dire en domestiquant une louve, on a pu la croiser avec un chien. Ce qui signifie que la manière de vivre, le lieu, bref des caractéristiques que nous appellerions éthologiques, contribuent à la définition de l’espèce : il faut définir l’espèce « autant par le climat et par le naturel [= les moeurs] que par la figure et la conformation. »10.

Blumenbach, lui, écrit en 1775 un essai sur la variété des races humaines, De generis humani variatione nativa et traite dans son Manuel d’Histoire Naturelle réédité six fois du problème de l’espèce biologique. Il est attentif aussi bien aux questions morphologiques, continuant à décrire l’espèce par la forme - qu’aux conditions de vie et à l’habitat géographique des diverses races. Sa pratique naturaliste l’incitera à mettre de plus en plus au premier plan dans la considération des espèces l’examen de leurs contrées géographiques, de leurs modes de vie et de leurs rapports les unes avec les autres, dans un mouvement qui poursuit l’avancée buffonienne.

Pour ce qui est de l’espèce humaine, Blumenbach soutient d’une manière proche de Buffon que, à partir d’une unité spécifique, les races humaines se sont diversifiées par dégradation à cause du climat11. Ainsi, les « races et variétés sont des déviations qu’une dégénération insensible a apportées dans la conformation spécifique originaire des espèces particulières de corps organisés » (Manuel d’histoire naturelle, §15). La race se signale par un « caractère que la dégénération a fait naître » et qui « devient nécessairement et inévitablement héréditaire par propagation ». Les principales causes de dégénération : climat et nourriture - et chez les animaux, manière de vivre (§16). Cette action du climat et des conditions sur le réseau et par là sur la couleur de la peau donne lieu aux diverses races : « De ces modifications de couleur naissent les cinq principales variétés qui s’observent dans l’espèce humaine. »12 La section De l’homme du Manuel d’histoire naturelle distingue alors effectivement 5 races, la caucasienne, la mongole, l’éthiopienne, l’américaine et le malaise. Ces cinq races sont néanmoins liées à la première, la caucasienne, comme à leur souche, ou à leur point moyen. Mais Blumenbach pense bien que la race caucasienne est la souche plutôt qu’un simple point moyen pour nous, dans un tableau.


1.2. L’espèce selon Kant.

On peut, avant d’aborder ces textes, s’étonner d’une chose : l’espèce est une notion centrale dans l’Appendice à la Dialectique transcendantale de la Critique de la raison pure, puisqu’elle est l’objet des trois principes de mise en ordre de la nature que présuppose la raison. En effet, Kant y démontre que, au-delà de la régularité causale que les principes de l’entendement imposent a priori à la nature (c’est ce qu’il appelle les Analogies de l’expérience) et qui font que celle-ci est régie par des lois qui sous-tendent la succession (Principe de causalité, 2nde Analogie), la simultanéité (action réciproque, 3ème Analogie) et la permanence (permanence de la substance, 1ère Analogie) – la raison doit présupposer un « ordre de la nature ». Cet ordre est sa division en genres, espèces, variétés, etc. Très généralement dit, on pourrait en effet imaginer une nature, donc un ensemble d’événements qui se succèdent d’après des lois (selon la caractérisation des Premiers principes métaphysiques des sciences de la nature, 1785), sans que les individus et événements individuels aient assez en commun pour entrer dans des classes. Dans un tel monde, aucune inférence ne serait au fond possible, et finalement aucun raisonnement, de sorte que la raison doit supposer cet ordre fait d’emboîtements de classes et sous-classes pour que la connaissance scientifique soit garantie. Mais cette architecture systématique de la nature n’a rien de propre à la biologie, l’espèce est une pure notion logique ici. (Cette question de l’ordre de la nature est un des problèmes majeurs de la troisième Critique, exposé dans l’Introduction – cette oeuvre fait alors explicitement la connexion entre la question de la division générale de la nature en espèce, et la théorie de l’espèce biologique13.)

Les textes sur les races d’une part et l’Appendice à la Dialectique transcendantale de l’autre semblent donc étrangement indépendants : ici, les postulats métaphysiquement fondés qui permettent de parler d’un ordre de la nature ; là, une attention à la cause même de l’unité des individus dans une espèce. D’où, de ce côté, la rencontre avec le critère buffonien qui est un critère causal.
1.2.1. Définition de l’espèce

La question kantienne est d’abord d’éclairer le statut de la variété des races humaines. Kant y prend d’emblée le parti de Buffon : critère d’interfécondité pour définir l’espèce, rupture avec l’histoire naturelle classique traitée comme une scolastique. « Dans le règne animal, la division naturelle entre les genres et les espèces se fonde sur la loi commune de la génération, et l’unité du genre n’est rien d’autre que l’unité de la force reproductive, laquelle est complètement valable pour une certaine diversité d’animaux ». Par là la règle buffonienne : « que les animaux qui produisent l’un avec l’autre des petits fertiles (quelque différents de forme qu’ils puissent être) appartiennent à un seul et même genre physique », doit être considérée comme la définition d’un genre naturel des animaux en général, à la différence de tous les genres scolastiques. » (Ak.II, 429)

Il écrit ensuite que l’on retrouve donc l’opposition de la ressemblance d’un côté, et de la souche de l’autre. « Celle-là constitue un système scolastique pour la mémoire, celle-ci un système naturel pour l’entendement : la première a seulement pour intention de ranger les créatures sous des rubriques, la seconde à les ramener sous des lois. » (ib.)14 Ainsi que le signale l’antithèse mémoire / entendement, Kant redouble ici la critique buffonienne de la classification linnéenne, comme artifice abstrait, pur système de mnémotechnique qui ne fait rien connaître de la nature. Mais la critique ne repose pas tant, ici, sur la prodigalité de la nature opposée à la sécheresse de la technique, que sur le manque de règle univoque pour déterminer l’appartenance à l’espèce. Si Buffon opposait la chaîne continue des êtres aux séparations artificielles des naturalistes, Kant, lui, voit d’abord dans la classification linnéenne l’absence de réflexion conceptuelle préalable. Ce manque de réflexion des naturalistes produit alors des conséquences dangereuses dès lors qu’il s’agit de l’humanité, parce qu’alors tout le monde s’occupe d’appliquer le concept de « race », en se demandant si les races sont ou ne sont pas des espèces différentes, tandis que le concept de race lui-même n’est pas défini15.

Si Linné a pêché, c’est donc moins par excès de système que par manque de systématicité, ou encore, d’architectonique. D’où finalement la mention de « l’entendement », opposé à la « mémoire », à laquelle s’adresse la classification usuelle : il y a entendement dans la « classification naturelle », parce qu’on a fait usage de concepts; tandis que la « classification scolastique » en reste au niveau des associations de l’imagination et de leur conservation dans la mémoire, dans la mesure où elle en reste à des groupements d’individus, lesquels sont regroupés selon des critères arbitraires et peuvent toujours être rassemblés différemment suivant le critère qu’on choisit.

Mais alors, un point reste obscur dans la distinction qu’effectue Kant : la division scolastique range sous des rubriques, certes, tandis que la division naturelle ramène sous des lois - lesquelles ? Et de plus, quelle pertinence aurait ce projet dans le contexte kantien ? N’y a-t-il pas, ici, un genre de lois qui n’est pas décrit dans les Premiers principes, et qui, en même temps, ne relève pas des lois empiriques de la nature ? Et sur quoi portent ces lois, sinon sur la reproduction des vivants, dans la mesure même où l’interfécondité définit le concept central de cette « division naturelle » des genres ?

Comme il y a deux approches de la nature organique, il y a deux concepts de genre, que Kant nomme genre nominal et genre réel : le premier défini par la forme extérieure, le second par l’interfécondité des individus, c’est-à-dire ultimement par la provenance d’une souche commune. «Car les animaux, dont la diversité est si grande qu’autant de créations seraient pour eux nécessaires, peuvent bien appartenir à un genre nominal (pour les classer d’après certaines ressemblances) mais jamais à un genre réel, en tant que pour celui-ci on exige au moins la possibilité de la provenance d’un couple unique. » (Détermination, Ak.VIII, 102). Si la c lassification sous des genres réels consiste à ranger sous des lois, il est donc clair que ces lois sont les lois de la provenance, de la descendance. « Trouver ces derniers [les genres réels] est authentiquement l’affaire de l’histoire naturelle [au sens : histoire de la nature], tandis que la description de la nature peut se contenter des premiers [les genres nominaux]. » (ib.) 16 Que faut-il entendre par cette histoire ? En d’autres termes, quel est précisément le statut de ces lois dont la classification kantienne des animaux fait usage ?
1.2.2 Histoire, loi, espèces et races.

De la définition même de l’espèce, il suit qu’il n’y a qu’une seule espèce humaine, puisque tous les hommes peuvent se reproduire entre eux. L’unité du genre humain est « l’unité de la force de reproduction, universellement valable » (Races, Ak.II, 430), et qui renvoie à une souche commune pour tous les hommes : les hommes « appartiennent tous à une unique souche, d’où, indépendamment de leur diversité, ils sont issus, ou du moins peuvent être issus. » (ib.) Certes, il n’y a aucune preuve de la souche commune, mais l’interfécondité des hommes rend celle-ci pensable - « peuvent être issus » - et par là, rend l’hypothèse (intestable) de créations multiples relativement onéreuse et contraire aux exigences de l’usage hypothétique de la raison. Défini dans l’Appendice à la Dialectique transcendantale, cet usage consiste en effet à supposer que ce que l’on sait d’une sous-classe a d’une classe X se vérifiera aussi pour une autre sous-classe a’ de X, et à tester ; on présuppose qu’il existe donc ce genre de classes réelles X (ici, l’espèce humaine). Si on ne peut pas faire cette présupposition, les hypothèses ne sont pas fausses, elles sont même intestables.

Avec un tel argument de parcimonie concernant le polygénisme, il faut souligner que l’investigation kantienne n’est pas exactement empirique, elle concerne les principes (ou « maximes ») de l’enquête empirique sur ces questions. Le choix de la maxime rationnelle détermine toujours les faits pertinents car sinon, au simple plan de l’empirie, on trouve toujours certains faits à en opposer à d’autres (Ak.VIII, 96). Kant ne fait pas une histoire empirique de l’espèce humaine, il énonce une théorie rationnelle de la différenciation des hommes, théorie qui implique une historicité au niveau de ses concepts mais non une recherche historique empirique. L’histoire kantienne de la nature, à l’époque des Races, n’est donc pas recherche d’événements passés, « par exemple la première origine des plantes et des animaux », mais se contente de « rechercher la connexion de dispositions actuelles des choses naturelles avec leurs causes dans des temps anciens, selon des lois causales, que nous ne forgeons pas mais que nous dérivons des forces de la nature telle qu’elle se présente maintenant à nous, et que nous suivons en arrière aussi loin que nous le permet l’analogie. » (Gebrauch, Ak.VIII, 162). Ce « aussi loin » respecte, bien sûr, l’impossibilité d’une spéculation sur les origines du monde et des êtres du monde telle que l’a montrée la Dialectique transcendantale.
Les races humaines ne sont donc pas des espèces17. Mais alors, que sont-elles ? Et surtout - puisqu’il s’agit ici d’une histoire de la nature - d’où proviennent-elles ? Kant propose alors de préciser les concepts inférieurs à l’espèce dont on use pour rassembler des individus vivants, en les rapportant à la thématique de la transmission : races, variations (Abartungen), dégénérescences (Ausartungen), filiations (Nachartungen), variantes (Spielarten), variétés (Varietäten), lignée (Schlag).

Si les formes variées issues d’une souche sont héréditaires, ce sont des variations; les caractères héréditaires conformes à la souche sont des filiations; on les nomme dégénérescences s’ils ne sont plus conformes à celle-ci, et que les animaux sont dans l’impossibilité de reproduire « l’organisation originelle de la souche ». Les races sont des variations qui se conservent en dépit des transplantations, et qui, croisées avec d’autres variations, engendrent toujours des métis. Ainsi, les Noirs et les Blancs sont deux races distinctes; par contre ces variations constantes par transplantation que sont les blonds et les bruns, dans la mesure où ils ne donnent pas lieu à chaque fois à un métis, mais peuvent n’engendrer que des blonds, sont des variantes de la race blanche. Lorsqu’enfin la nature du sol et de la nourriture engendre chez les animaux certaines particularités héréditaires, lesquelles s’éteignent toutefois avec la transplantation, on parlera de lignées.

Le critère de la race selon Kant, c’est donc l’hérédité; et ce qui atteste de la transmission infailliblement héréditaire d’un caractère, c’est le métissage, parce qu’on voit alors que, dans le croisement avec un être portant un caractère différent, le caractère se conserve, puisqu’il se mélange avec l’autre18. Réciproquement, le caractère qui signale une race, c’est le caractère donnant lieu à métissage lors des croisements : ainsi, la couleur de la peau, caractère pourtant relativement insignifiant, est le critère des races humaines19. On constate alors, par application du critère des races, quatre races humaines seulement.
1.2.3. La causalité indirecte, enjeu de la controverse avec Blumenbach et Buffon

Par ces concepts Kant se démarque de la théorie buffonienne de la dégénération par l’effet du climat ou de la transformation par domestication, et à sa reprise par Blumenbach en 1775 dans le texte sur les variétés du genre humain, même si l’Histoire naturelle de Blumenbach distingue race et variété par le même critère, à savoir le côté héréditaire de la transmission d’un caractère20. Car comment se fait-il que ces quatre couleurs soient, parmi toutes celles qui se transmettent, « les seules qui se maintiennent infailliblement » (ib. Ak.VIII, 98) ? D’autres couleurs existent, dues au métissage, ou, dans certaines lignées, à l’effet du soleil et du climat, mais seules les quatre couleurs, typiques des quatre races humaines, sont ainsi constantes. Or, si la couleur était seulement l’effet du climat, comme le veut Buffon21, il est clair que toutes les couleurs de peau auraient le même statut relativement à la transmission.

Certes, en présence de caractères apparaissant dans le règne animal et héréditaires par la suite, comme le raccourcissement de la queue des chevaux anglais, on peut envisager une action des conditions extérieures sur la force de reproduction des animaux. La maxime rationnelle qui consiste à faire dans la mesure de la possible économie de dispositions primitives innées se trouve ici satisfaite. La théorie du climat et des races comme dégénérations voudrait elle aussi satisfaire cette maxime : mais elle est bornée (eingeschränkt) selon Kant par une maxime opposée : « dans le tout de la nature organique à travers tous les changements des créatures individuelles les espèces se conservent inchangées » (VIII, 97).

L’absence de bornes de la théorie de l’influence directe du climat est de manière générale le souci majeur de Kant quand il considère ces conceptions, qui pourraient être rangées dans la catégorie « épigénétique » au sens où la forme de l’individu vivant se construit lors de l’embryogénèse sous l’effet des circonstances au lieu d’être préformée. Plus tard, sa critique majeure envers Herder dans la recension des Ideen (I) de 1787 consistera en une reduction ad absurdum de la thèse épigénétique de celui-ci22. Autrement dit, en ce point, une théorie qui verrait la cause des races dans les influences externes, tout économique qu’elle soit sur le plan des hypothèses, doit être relayée par une théorie qui fait appel à des dispositions primitives - sans cela, la conservation des quatre couleurs de peau (et quatre seulement) serait incompréhensible. Mais la phrase de Kant va au-delà : c’est la conservation même des espèces en général qui fera appel à une telle théorie, parce que sans cela, si rien dans la force de reproduction d’une espèce n’était préservé de l’effet des influences extérieures auxquelles on accorderait l’intégralité du pouvoir transformateur dans la nature organique, alors les espèces elles-mêmes ne se conserveraient pas, car à un moment donné le rejeton d’une certaine souche verrait le contenu de sa force de reproduction entièrement différent de celui de la souche originelle d’où il provient. « Des choses extérieures, écrit Kant dès les Races, peuvent bien être causes occasionnelles mais pas causes efficientes, de ce qui se transmet et se propage nécessairement. » (Races, Ak. II, 435)

C’est là un point récurrent de la pensée kantienne, que l’on retrouvera développé dans la recension de Herder: si la force de reproduction, qui se propage, et est soumise aux influences extérieures, ne se limitait pas elle-même, alors n’importe quelle variation serait possible, la variation se retrouverait sans limite et l’ordre, soit la différence des espèces, serait perdu. La critique est donc ultimement métaphysique, car la séparation des espèces n’est pas un fait physique, c’est avant tout un principe métaphysique d’ordre de la nature (et de possibilité de la connaissance, comme je l’indiquais à propos de l’Appendice à la Dialytique transcendantale)23.

Ce dernier principe de la cause occasionnelle est au centre de la théorie des races et de la transmission qu’élabore Kant. Ce qui se transmet et se propage nécessairement doit d’emblée avoir été présent dans la force de reproduction de la souche originelle, même si cela n’était pas manifeste - développé - dans les exemplaires de la souche elle-même, ou ses premiers descendants. Si une modification héréditaire apparaît qui se transmette nécessairement, on peut peut-être lui trouver une cause extérieure dans le climat, mais cette cause n’a fait que réveiller une potentialité qui sommeillait déjà dans la souche (donc dans la force reproductive de l’individu, qui répète celle de la souche) et qui, parce qu’elle était dans la souche, peut maintenant se transmettre nécessairement en l’absence de cette cause (Races, Ak.II, 435). C’est pourquoi les influences extérieures ne sont que causes occasionnelles des modifications héréditaires24.

Kant nomme germes (Keime) et dispositions (Anlagen) ces potentialités qu’on trouve dans la force de reproduction de la souche. Le développement d’un corps organique se fait selon certains de ses germes et de ses dispositions, qui lui sont transmis par sa souche et appartiennent donc à son espèce25. Les prestations des individus des diverses espèces sont donc « préformées » (vorgebildet) (ibid.) dans la force de génération : sans cela, encore une fois, si la force de génération elle-même était susceptible d’influences extérieures, les espèces ne se conserveraient pas, et à la fin il n’y aurait plus d’ordre de la nature.

Mais Kant ne s’oppose pas radicalement à Buffon, parce que l’organisme et sa spécificité sont encore pensés en relation avec le milieu. Si la nourriture affecte la conservation de la vie, l’air et le soleil, eux, concernent la « source » de la vie, et affectent donc les « premiers principes de sa constitution et de son mouvement animaux » (ib., II, 436), et en ce sens, peuvent éveiller des germes et des dispositions auparavant muettes, et contribuer ainsi à la formation d’une race, puisque le germe une fois éveillé se transmet héréditairement, alors que les modifications qui ne concernent pas directement la force de reproduction se transmettent mais s’éteignent en cas de transplantation26.
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