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b.21-bal.com > histoire > Bibliographie
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I-2 Pour un postmoderne surmoderne :
Si j’ai tant insisté sur ce conflit qui ancre, d’une manière polémique, la notion, dans le contexte franco-européen, c’est pour lever toute suspicion sur le sens qu’il convient de donner au mot « postmoderne », dans cette étude. En effet, le danger est grand, on peut s’en erndre compte, de voir récupérer le discours postmoderne par des idéologies régressives et conservatrices. Le divorce d’avec les Lumières et la mise à distance de ce bonheur collectif qui constituait l’horizon de la modernité peuvent avoir comme effets pervers l’appel à la résignation sociale et le repli passéiste face aux mutations de notre temps. On comprend dès lors le sursaut de Jean-Claude Guillebaud dans La Trahison des Lumières66 ou l’ironie mordante de Meschonnic :
Il y avait une jeunesse dans les mythes avant-gardistes. Ce post-moderne-là est un mythe de vieux.

Et ces vieux ont peur.67
Mais il faut aussi garder à l’esprit que le marxisme-léninisme comme le capitalisme ont été, en politique, les purs produits de la modernité. S’il convient donc d’en opérer une double critique, cette critique doit aller dans le sens d’un dépassement et non servir à cautionner un nouveau conservatisme, fût-il littéraire. La vraie question qu’il faut se poser, à l’exemple de Scarpetta, reste donc la suivante :
Est-il une attitude postmoderne possible qui ne se réduise pas à un préjugé platement anti-moderne ? Comment sortir du mythe du progrès en art sans tomber dans un comportement nostalgique, régressif ?68
La réponse on peut la trouver dans cette distinction opérée par Jacques Ruby entre post-modernes éclectiques ou esthético-centriques et post-modernes expérimentalistes.69 Si les premiers sont des néo-conservateurs qui tournent le dos à la modernité et en rejettent définitivement les valeurs, les seconds, dans l’esprit de Lyotard, se livrent à une critique de la modernité pour postuler un autre type de rapport avec le projet moderne. C’est, bien entendu, dans cette perspective - qu’on pourrait appeler, par souci de symétrie, « néo-gauchiste »- que s’inscrit cette étude :
La postmodernité n’est pas un âge nouveau, c’est la réécriture de quelques traits revendiqués par la modernité, et d’abord de sa prétention à fonder sa légitimité sur le projet d’émancipation de l’humanité tout entière par la science et la technique.70
Une autre approche qui apporte un éclairage complémentaire à l’hypothèse postmoderne est celle de Marc Augé dont la spécialité, en anthropologie, prend pour objet l’exploration de la contemporanéité proche. Pour lui aussi, c’est le besoin actuel de comprendre le présent, dans l’accélération vertigineuse de l’histoire, qui explique notre difficulté à donner un sens au passé proche. Mais son interprétation de la contemporanéité modifie légèrement la perspective postmoderne tout en lui offrant d’intéressants développements. En effet, au lieu d’analyser le retrait de l’idée de Progrès comme symptôme de l’émergence d’une « condition postmoderne », il préfère avancer l’hypothèse d’une Surmodernité qui se caractérise par trois figures de l’excès.

« L’excès de temps », c’est la surcharge événementielle du présent qui obscurcit le sens de l’histoire immédiate :
Aujourd’hui, les années récentes, les sixties, les seventies, bientôt les eighties, retournent à l’histoire aussi vite qu’elles y étaient survenues. Nous avons l’histoire sur les talons. Elle nous suit comme notre ombre, comme la mort. L’histoire : c’est-à-dire une série d’événements reconnus comme événements par beaucoup (les Beatles, 68, la guerre d’Algérie, le Vietnam, 81, la chute du mur de Berlin, la démocratisation des pays de l’Est, la guerre du Golfe, la décomposition de l’URSS), d’événements dont nous pouvons penser qu’ils compteront aux yeux des historiens de demain ou d’après-demain (…)71
« L’excès d’espace » correspond à la fois aux changements d’échelle, nés de l’avancée technologique des moyens de transport et à la confusion où nous plonge la surabondance d’images faussement homogènes qui mettent sur le même plan information, publicité, fiction :
Le monde de la surmodernité n’est pas aux mesures exactes de celui dans lequel nous croyons vivre, car nous vivons dans un monde que nous n’avons pas encore appris à regarder.72
Enfin l’excès dans la singularisation de « l’égo », qui n’évite pas les pièges de la stéréotypie et du conformisme, se traduit par l’individualisation des références et par les « faits de singularité » qui offrent un « contre-point paradoxal » aux phénomènes de mondialisation de la culture.

Pour Marc Augé, c’est donc à partir de cette surmodernité de l’excès que peut se penser le présent, ce qui déplace, selon lui, la question du postmoderne :
De la surmodernité, on pourrait dire qu’elle est le côté face d’une pièce dont la post-modernité ne nous présente que le revers – le positif d’un négatif.73
En fait, ce concept nouveau, issu de l’anthropologie, tout en gommant sous prétexte de « positivité » les perversions du projet moderne, implique surtout un resserrement de perspective qui désigne l’intensification de certains effets à l’œuvre dans la culture postmoderne. Dès lors, l’idée de surmodernité met surtout l’accent sur trois modes d’événements que nous retrouverons dans l’analyse de la société posmoderne et qui ne font que renforcer les principes posés plus haut. C’est pourquoi, mon hypothèse qui fait de la postmodernité le seuil de l’extrême contemporain, tout en restant dans la ligne progressiste de Jean-François Lyotard, peut s’enrichir des réflexions de Marc Augé, dans le contexte de cette restriction de champ qu’elles opèrent.

Il reste donc, pour clore ce premier chapitre à montrer comment cette postmodernité surmoderne, se met en place concrètement, dans les discours, comme dans les pratiques, à partir des années 80, pour ce qui concerne l’espace culturel français.
I-3 Eléments de périodisation :
Si le mot « postmoderne », comme nous l’avons vu, apparaît à quelques reprises aux Etats-Unis dans la première moitié du 20ème siècle, il ne s’impose vraiment que dans les années 60, en littérature et en architecture avant de s’étendre à la sociologie et aux arts plastiques. Le premier article à y faire écho, en France, est celui d’Harry Blake : « Le Post-modernisme américain », paru dans la revue Tel Quel, en 1977, suivi en 1981 de l’étude du romancier américain John Barth dans Poétique : « La Fiction postmoderniste. »

Il faut pourtant attendre 1979, pour que J.-F. Lyotard s’en empare, avec son livre : La Condition postmoderne qui va, comme nous l’avons montré, susciter de nombreux débats et imposer peu à peu le terme de ce côté de l’Atlantique. Or, durant la décennie 70-80, le Nouveau Roman que Jean Ricardou s’efforce de réactiver en postulant un « nouveau » Nouveau Roman, est en voie d’extinction mais il occupe toujours le devant de la scène littéraire avec notamment les colloques de Cerisy dont la publication s’étale de 1972 (Le Nouveau Roman hier et aujourd’hui) à 1976 (colloque Robbe-Grillet). Sans doute est-ce pour cette raison que le mot « postmoderne » n’apparaît pas dans l’essai de Marianne Macé sur Le Roman français des années 7074, qui s’ouvre pourtant à la nouvelle production de Michel Butor et où l’on voit apparaître un auteur émergeant comme Jean Echenoz. Pourtant la fin des avant-gardes les plus productives de cette seconde moitié du 20ème siècle est amorcée et se confirme avec l’arrêt de la revue Tel Quel, dirigée par Philippe Sollers, en 1983.

Même si des indices d’une pratique postmoderne de l’écriture se manifestent en France dès les années 60, on conviendra donc d’en dater les effets, sur un nouveau type de production romanesque, autour de 1980. Les Trente Glorieuses, période de progrès continu, s’achèvent en 1973, selon l’analyse de Jean Fourastié, avec le premier choc pétrolier et l’entrée dans la crise, tandis que les effets de 68, autre manifestation bruyante de la modernité de libération, s’effacent rapidement. Une nouvelle ère, l’ère post-industrielle (Alain Touraine, 1969 ; Daniel Bell, 1973 ) s’annonce avec toutes ses remises en cause.

Les principaux événements qui jalonnent la postmodernité européenne naissent d’abord autour des arts plastiques. Il s’agit de la Biennale de Venise de 1980 qui présente, en architecture et en peinture, les travaux de la transavangarde italienne. En France, Catherine Millet organise l’année suivante, à l’Arc, l’exposition Baroques 81, où les œuvres sélectionnées se caractérisent par les effets kitsch et l’  « impureté » des formes, tandis qu’en 1985, l’exposition Les Immatériaux, organisée par J.-F. Lyotard au Centre Pompidou présente l’aspect nouvelles technologies de la création plastique.

Dans le domaine philosophique et littéraire c’est la Biennale de Venise de 1980, qui déclenche la réaction de Jürgen Habermas dont la défense de la modernité comme « projet inachevé », dans la revue Critique, en 1981, entraîne, l’année suivante, la réaction de Jean-François Lyotard : « Réponse à la question qu’est-ce que le postmodernisme ? ». Henri Meschonnic se lance à son tour dans la bataille aux côtés d’Habermas dans son livre-pamphlet : Modernité, Modernité, édité en 1988, l’année même où les Cahiers de Philosophie, après une étude sur Lyotard : « Réécrire la modernité », publient un numéro spécial : « Postmoderne : les termes d’un usage. »

La chute du mur de Berlin, en 1989 qui, dans un premier temps peut apparaître comme une manifestation euphorique de l’émancipation des peuples, plonge l’Europe dans le chaos des conflits ethniques à l’impossible arbitrage. Michel Maffesoli qui avait prévu, dès 1988, Le Temps des tribus75 voit ses analyses confirmées, Christian Ruby fait paraître en 1990 une synthèse de la question sous le titre : Le Champ de bataille. Post-moderne/néo-moderne, tandis qu’Alain Touraine, à son tour publie en 1992 une Critique de la modernité76. Au plan strictement littéraire, c’est l’école d’Amsterdam qui tente une définition encore hésitante du postmodernisme avec l’article de A. Kibedi Varga, « Le Récit postmoderne », publié en 1990 dans la revue Littérature77, que prolongent deux études de Sophie Bertho : « L’Attente postmoderne. A propos de la littérature contemporaine en France », parue dans la très sérieuse Revue d’Histoire littéraire de la France78, en 1991 et « Temps et postmodernité », dans Littérature79 en 1993. Notons enfin le très bon numéro de la revue québécoise Etudes Littéraires, en 1994, qui risque une comparaison entre les pratiques américaines et européennes selon cet étonnant principe que si les Européens sont les penseurs de la postmodernité, les réalisations dans le champ esthétique sont américaines…Ce numéro intitulé, nous l’avons vu, Postmodernismes : Poïesis des Amériques, Ethos des Europes, se trouve démenti, en 1998, par deux événements éditoriaux en France, Truismes de Marie Darrieussecq et Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, purs produits de la condition postmoderne qu’il est donc devenu difficile aujourd’hui d’ignorer. Le postmodernisme a-t-il fini par s’imposer ? C’est ce passage de l’hypothèse à la thèse que je vais à présent tenter d’argumenter.

Chapitre II : LA CULTURE POSTMODERNE

Pour pouvoir définir le postmodernisme en littérature, il est nécessaire de valider d’abord l’hypothèse postmoderne en recherchant ses manifestations attestées dans la culture contemporaine. Car le principe qui guide cette étude est celui d’une équivalence entre les modèles d’écriture et les types de configuration du champ social où ces modèles s’élaborent. Cette perspective m’amènera à mettre en évidence, moins des formes, qui enfermeraient les modalités du lien social dans une figure définitive, que des formations, plus ouvertes à la mobilité et à l’aléatoire. L’instabilité sociale de l’extrême contemporain ne révèle en effet que des tendances, qui peuvent engendrer tout au plus des configurations autorisant une représentation momentanée et essentiellement fuyante de la société, tout comme les textes narratifs, qui traduisent en écriture la culture postmoderne, seront traités sur le mode du dispositif et non sur celui de la forme, encore moins sur celui de la structure qui renverrait à l’idéologie du Système.

Dès lors, on conviendra d’appeler culture, les représentations du lien social au sens large du terme et celles du sujet qu’elles déterminent. Car la notion même de sujet résulte du tissage des traces multiples que la société inscrit dans cette combinatoire entre l’être et le faire qui constitue l’individu. Or les représentations qui semblent caractériser le plus fortement la société postmoderne sont liées à l’imaginaire socio-économique de la crise et à l’orientation des sciences de la nature vers l’analyse des phénomènes turbulents, qui modifient radicalement notre perception du monde. Sans doute cette mise en relation de l’économie et de la physique, pour dégager les traits les plus significatifs de la culture postmoderne, paraîtra-t-elle risquée, elle répond aux vœux d’un savant comme Erwin Schrödinger, par exemple, pour qui la science, « élément constitutif de l’humanisme », fait nécessairement partie de la culture.80
II-1 L’Imaginaire social postmoderne :
L’élément essentiel qui traverse la culture postmoderne est le principe d’altérité. Non seulement il gouverne les philosophies de la Différence, comme l’a montré Christian Ruby81, mais Jacques Derrida qui éprouve l’autre, comme creux actif dans son propre monolinguisme, en fait l’élément fondateur de sa pratique déconstructiviste.82 L’irruption de l’autre sur la scène des années 80 caractérise cette décennie, ce dont témoignent les nombreuses études qui abordent la question sous des angles divers, mais toujours comme motif révélateur de la culture contemporaine dans son interculturalité : Jean Baudrillard (L’autre par Lui-même, 1987)83, Julia Kristeva (Etrangers à nous-mêmes, 1988)84, Tzvetan Todorov Todorov (Nous et les autres, 1989)85, Paul Ricoeur ( Soi-même comme un autre, 1990)86, Jean Baudrillard et Marc Guillaume (Figures de l’altérité, 1994)87

En effet, contre l’idée de centre et de totalité qu’implique la raison dialectique, le principe d’altérité active l’image du réseau et celle de la dissémination, de sorte que si la modernité rêve l’ universel, la postmodernité qui affirme une réalité discontinue, fragmentée, archipélique, postule un diversel dont la loi essentielle reste celle de l’hétérogène. Or l’intrusion de l’hétérogène dans le champ social se manifeste par la crise qui constitue l’horizon culturel de la postmodernité. Encore faut-il s’entendre sur le sens de ce mot.
a-La crise comme horizon :

Sans doute m’objectera-t-on que la crise qui marque une rupture dans un processus stable d’évolution, appartient à la modernité. Sans revenir à la crise fondatrice de 1789, on se souvient de celles qui ont affecté le 20ème siècle : la crise économique de 1929 qui secoue la doctrine libérale du capitalisme, la crise politique de 1937 qui bouleverse le système des relations internationales, avec la montée du nazisme…En outre, emprunté à la terminologie médicale, le terme krisis 88 désigne un changement brutal et momentané qui s’effectue sur le mode du paroxysme et qui, de ce point de vue, correspond assez bien, dans l’ordre de la culture, au phénomène des avant-gardes.

Or ce qu’on appelle, en France, « la Crise », en dépit des phases d’euphorie économique, c’est la conscience, depuis une vingtaine d’années, d’un mouvement général de déclin dont les sympômes les plus révélateurs89, dans notre imaginaire social, sont la montée du chômage (de 2,5 à 13 ), la violence dans les banlieues et les « affaires politiques ». D’où le titre d’un article de Sophie Gherardi : « La crise a 20 ans »90, qui, en 1994, explore ce paradoxe français et contemporain selon lequel la crise nous apparaît comme un processus lent, en contradiction avec le sens habituel du terme. Liée à la postmodernité, la crise change donc de statut et constitue plutôt un horizon de turbulence sous lequel quelque chose est en cours d’achèvement. Jean Baudrillard va même jusqu’à voir dans la crise une « catastrophe au ralenti. »91

Mais une autre face du concept de crise le relie à la pensée postmoderne, c’est la double idée de l’aléatoire et de la complexité sur laquelle insistent la plupart des spécialistes. En effet, la crise est un phénomène turbulent que rien ne permet de prévoir. Penser la crise, pour Georges Benrekassa, c’est d’une certaine façon, penser l’aléatoire et il écrit :
Ce qui mérite d’être noté, et qui est plus important, c’est que le mot crise, au lieu d’introduire à une pensée du déterminé, importe de la médecine, nous allons y revenir, une certaine manière de désigner l’aléatoire, une expectative devant le verdict de l’historicité.92
De même, la crise qui fait éclater l’équilibre homéostatique des systèmes clos, introduit de la complexité dans un fonctionnement déterministe. Transposée dans le domaine de l’histoire et de la culture, elle relève moins d’un processus dialectique que d’une manifestation du discontinu qui désordonne et chaotise la linéarité moderniste :
Le seul problème qui importe à une histoire de la culture qui ne voudrait pas être une juxtaposition d’inventaires de domaines pensés à posteori, c’est celui des processus multiples, des connexités, des communications.93
Cette manière récurrente et paradoxale de nommer « crise » les effets de turbulence et de complexification de la réalité sociale depuis une bonne vingtaine d’années, révèle donc un mode de représentation par lequel la société postmoderne se pense comme la fin d’une histoire et entrée dans l’ « après ». C’est à ce sens que se rallie aussi Michel Maffesoli :
Ce que l’on appelle « la crise » n’est peut-être autre chose que la fin des grandes structurations économiques, politiques ou idéologiques.94
Mais il s’agit davantage d’une « représentation » de la réalité que d’une analyse véritable car un regard objectif sur cette période montre que la production et que l’enrichissement n’ont pas cessé de croître dans les sociétés développées. S’il y a crise, c’est donc plutôt dans la répartition des richesses qu’il faut la rechercher et les dysfonctionnements dans ce domaine nous donnent effectivement l’illusion d’un arrêt dans un processus de progrès, une impression de mutation mal maîtrisée, qui expliquent que l’imaginaire social, en dépit des « reprises » et des « embellies », persiste à envisager cette fin de siècle sur le mode du déclin.

Sans doute cette illusion d’arrêt vient-elle de la fin d’un cycle économique qui offre une parfaite illustration de la modernité triomphante. Il s’agit des Trente glorieuses, ainsi nommées par Jean Fourastié95 pour qualifier la période de forte expansion et de progrès social qui va de 1950 (effacement des effets négatifs de la seconde guerre mondiale) à 1973 (premier choc pétrolier). Ce qui caractérise cette époque, en effet, c’est un taux continu de croissance économique qui s’établit autour de 5 , une forte productivité qui autorise un pouvoir d’achat en hausse constante, une situation de plein emploi (le taux de chômage se situe, en France, entre 1,6 et 1,9  et les entreprises du secteur automobile doivent faire appel à la main d’œuvre immigrée). Ce miracle économique, explicable en partie par la reconstruction avec l’argent du plan Marshall et de la dette allemande, dans un contexte inflationniste qui favorise l’investissement, marque l’entrée dans l’ère de la consommation et s’accompagne d’un progrès social irrécusable. L’équipement des ménages ; le progrès de la science et de la technique dans le domaine des transports, de la médecine, de la communication ; la libération sexuelle avec la légalisation de la contraception et de l’IVG ; la démocratisation des loisirs et la généralistion du temps libre ; laissent croire à l’irréversibilité du progrès…Et la contestation de mai 68, entre révolution gauchiste et fête collective, marque l’apogée de cette dynamique moderniste que Baudrillard appelle l’Orgie :
L’orgie, c’est tout le moment explosif de la modernité, celui de la libération dans tous les domaines. Libération politique, libération sexuelle, libération des forces productives, libération des forces destructives, libération de la femme, de l’enfant, des pulsions inconscientes, libération de l’art.96
Notons qu’à l’extérieur des frontières, l’équilibre mondial fait reculer le souvenir des régressions totalitaires. Appuyé sur le partage de Yalta, l’ordre, qui résulte de la logique binaire de l’affrontement des blocs, repose sur l’équivalence du potentiel destructeur entre les forces de l’OTAN et celles du Pacte de Varsovie. La décolonisation qui met en œuvre le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » marque une avancée humaniste du droit international, tandis que l’ONU, en privilégiant la dialectique dans la négociation, canalise les conflits et étend sur l’occident son fameux « Lac de Paix ». Enfin, dans le domaine des arts, l’esprit d’avant-garde domine avec des expériences aussi variées que Support-Surface, Tel Quel, le Nouveau Roman, le Théâtre d’avant-garde, la Nouvelle critique, la Nouvelle vague…L’impression d’avancée est tellement forte que le coup d’arrêt du premier choc pétrolier, en 1973, aggravé par le second en 1979, fait ressentir les mutations qui s’annoncent comme une véritable entrée dans la crise.
Alain Touraine qui analyse cette crise de la modernité97 en termes de « décomposition », en rejette la responsabilité sur la réduction du rationalisme libérateur des Lumières en rationalité instrumentale, dont la technique, dépouillée de tout environnement humaniste devient l’ultime résidu. Pour lui, la décomposition de la société moderne s’effectue sous la pression de quatre facteurs essentiels qui préparent la voie au néo-libéralisme. Les deux premiers affectent directement la notion de sujet. En effet, l’émergence du principe de plaisir fait du sujet social un « être de désir » replié sur la sphère narcissique du moi, tandis que l’économie de la consommation le livre, passif, aux manipulations du marché et du marketing publicitaire. Les deux autres facteurs sont d’ordre collectif. Le premier concerne la mutation des entreprises. Pour répondre aux besoins du marché, les unités de production, base du système capitaliste, abandonnent la configuration hiérarchisée qui donnait sens à la lutte des classes, pour un modèle organisationnel où le principe de rationalité fait place à une stratégie d’entreprise. Dès lors, l’adaptabilité, la flexibilité et la complexité deviennent la règle pour répondre aux mouvements aléatoires du marché. Et une « organisation faible », orientée de moins en moins vers la production et de plus en plus vers les stratégies de communication (comme les « start-up » des réseaux virtuels), remplace l’ «organisation forte » et centralisée de l’entreprise moderne. D’où le glissement vers une société post-industrielle ou néo-libérale ouverte à la mobilité et à l’aléatoire :
Cette conception, si on l’élargit de l’entreprise à l’ensemble de la société, amène à dire que nous ne vivons plus dans une société industrielle dominée par des conflits sociaux centraux, mais dans un flux incessants de changements.98
Une telle économie, fondée sur les services et le tertiaire, avec l’hyper-développement de l’informatique et une nouvelle organisation du travail, implique, selon les analyses du sociologue américain, Daniel Bell99, la disparition des rapports sociaux traditionnels dans l’entreprise pour un management qui favorise les stratégies individuelle de promotion : fin de la « lutte des classes »…Enfin, un dernier facteur d’éclatement de la modernité s’attaque à la nature même des états. Le renouveau du sentiment identitaire et l’impératif d’indépendance nationale, altèrent le concept de nation, « forme politique de la modernité »100, au point que la dissociation entre la volonté rationnelle de modernisation économique et les désirs d’une conscience nationale fanatisée, précipite le déclin de la conception moderne de l’état, ouvrant la porte aux régressions nationalistes et intégristes.

Ces quatre forces de désagrégation de la société moderne, qui conduisent au « chaos culturel », définissent, pour Alain Touraine, la « post-modernité » comme contexte néo-libéral, né de la décomposition du gauchisme, où s’opère la dissociation entre la technique instrumentale et l’univers culturel de la socialité.

Cette analyse de la crise reste, pour une bonne part, indiscutable, même si Alain Touraine, dans sa défense jacobine de la Cohérence et du Rationalisme, n’a pas compris la positivité du principe d’altérité dans son travail nécessaire de déconstruction et de décentrement. Ce qui lui fait espérer, contre l’idée qu’il se fait de la « post-modernité », un retour à une modernité humaniste et éclairée, distincte de la modernisation libérale, sans envisager la possibilité de concevoir le postmoderne comme un regard critique sur les déviations du projet moderne.

C’est à cette tâche, précisément, que s’adonne Immanuel Wallerstein, sociologue américain, que son traducteur, Patrick Hutchinson, présente comme « le premier marxiste postmoderne»101, non pas au sens d’une postmodernité néo-libérale dominée par le marché, comme la décrit Alain Touraine, mais :
Une postmodernité qui, au bout de ses cinq cents ans d’ascencion, puis d’apothéose et de domination, nous permet de « désabsolutiser » quelque peu notre modernité occidentale, étatiste, capitaliste et libérale, afin de décentrer notre regard et regarder au-delà, tels de modernes Kepler, vers une pluralité de systèmes-mondes, une pluralité de modernités possibles…Et tout d’abord vers l’inconnu des lendemains, dans une nouvelle ouverture maximale du champ de notre rationalité, un maximum de souplesse et d’inventivité interactive pour nos luttes nouvelles.102
Selon Wallerstein, en effet, le libéralisme qui se constitue avec la révolution de 1789, s’affirme d’abord contre le conservatisme, par son caractère progressiste, puis contre le marxisme, par son idéal réformiste, pour connaître son apogée, avec l’ hégémonie américaine, entre 1945 et 1968. Or, les valeurs de l’idéologie libérale attachée à un développement social rationnel, progressif et continuel, sont celles de la modernité avec laquelle elle se confond :
Les libéraux plaçaient leur foi dans l’une des prémisses clés de la pensée des Lumières : la pensée rationnelle et l’action raisonnable vont mener l’humanité sur la voie du salut, c’est-à-dire du progrès.103
Le suffrage universel (et sa forme internationale : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) ainsi que l’Etat-providence (et sa variante élargie : l’aide au développement des peuples du tiers-monde), seront les modes de prises en charge des couches défavorisées (les « classes dangereuses ») par l’idéologie libérale, au moyen d’une redistribution mesurée de la plus-value qui ne menace en rien l’accumulation du Capital, tandis que l’intégration du citoyen s’opère par le bien du nationalisme dont l’assimilation entre l’individu et l’état-nation, ouvre la porte au racisme.

La chute du Mur de Berlin, en 1989, précipite la fin du libéralisme comme « géoculture du système-monde moderne », et signale, pour Wallerstein, un moment aigu de la Crise qui s’amorce avec la contestation internationale de 1968 :
Je suis d’avis, pour ma part, que l’idéologie du libéralisme en tant que projet politique opérationnel a aujourd’hui largement atteint sa date limite, et qu’elle est en train d’imploser sous l’ effet de la crise structurelle de l’économie-monde capitaliste.104
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’effondrement du bloc communiste devient donc, dans cette perspective, une conséquence majeure de l’affaiblissement du libéralisme, qui commence dès 1968. En effet, le consensus qui rapproche implicitement conservateurs-libéraux et socialistes-libéraux, autour d’une plate forme commune, se trouve fortement mis en cause par la contestation gauchiste et anti-libérale de 68. Il va littéralement s’effilocher en entrant dans la crise économique dont Wallerstein énumère les symptômes :
(…) le choc pétrolier et la recentration du capital qui s’en est ensuivie, la crise de la dette du Tiers Monde (à laquelle il faut ajouter celle du bloc socialiste), puis celle du déficit budgétaire des Etats-Unis, avec ce déplacement mondial du capital depuis les entreprises productives vers la spéculation financière qui a caractérisée toute cette période.105
Depuis 1989, nous assistons donc, avec la fin du libéralisme, à la désintégration de la modernité, de sorte que l’extrême contemporain se présente bien comme une période de transition ou de « bifurcation majeure »- ce que j’ai appelé moi-même un seuil - que nous avons du mal à nous représenter et dont l’issue reste imprévisible.106

Les causes de cet affaiblissement menant à la désintégration se trouvent dans les contradictions du système libéral que la crise a fait apparaître au grand jour, la principale de ces contradictions étant la disjonction, depuis la révolution française de 89, entre la modernité « de modernisation technologique » et la « modernité de libération ». C’est cet écart, toujours plus grand, entre les sphères économiques et sociales, qui révèle la vraie trahison des Lumières, ce qui explique le soin avec lequel l’idéologie libérale s’efforcera de brouiller cette réalité discordante dans son programme de réformisme rationnel :
Une des façons de résumer la pensée des Lumières serait peut-être de dire qu’elle s’enracinait profondément dans la croyance que la modernité de modernisation technologique et la modernité de libération étaient une et même.107

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