Edgar Morin, Le paradigme perdu, 1973








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Edgar Morin, Le paradigme perdu, 1973
Le sociologue Edgar Morin tente de répondre aux questions : « Qui sommes-nous? », « Qu’est-ce que l’homme dans le monde? » Dans Le paradigme perdu, il propose une image de l’homme qui intègre les trois concepts d’individu, d’espèce et de société. Dans le passage suivant, il évoque l’émergence de l’écologie, sa complexité, la manière dont elle conduit à des définitions nouvelles.
La nouvelle théorie écologique, si embryonnaire soit-elle, change la notion de Nature. L’écologie est une science naturelle fondée par Haeckel en 1873, qui se propose d’étudier les relations entre les organismes et le milieu où ils vivent. Mais, soit la préoccupation écologique demeurait mineure dans l’ensemble des disciplines naturelles, soit le milieu était conçu essentiellement comme un moule géo-climatique tantôt formatif (lamarckien1), tantôt sélectif (darwinien2), au sein duquel les espèces vivent dans un désordre généralisé où ne règne qu’une seule loi, celle du plus fort ou du plus apte. La science écologique n’a que très récemment conçu que la communauté des êtres vivants (biocénose) dans un espace ou « niche » géo-physique (biotope) constitue avec celui-ci une unité globale ou écosystème. Pourquoi système? Parce que l’ensemble des contraintes, des interactions, des interdépendances, au sein d’une niche écologique, constitue en dépit et à travers aléas et incertitudes, une auto-organisation spontanée. En effet, des équilibres se créent et se recréent entre taux de reproduction et taux de mortalité. Ces régularités, plus ou moins fluctuantes, s’établissent à partir des interactions aléatoires. Des complémentarités s’établissent à partir des associations, symbioses, mais aussi des antagonismes, entre mangeur et mangé, prédateur et proie; des hiérarchies s’établissent entre les espèces; ainsi, de même que dans les sociétés humaines où non seulement les hiérarchies, mais les conflits et les solidarités sont parmi les fondements du système organisé, la compétition (matching) et l’ajustement (fitting) sont quelques-uns parmi les fondements complexes de l’écosystème. A travers toutes ces interactions se constituent des cycles fondamentaux: de la plante à l’herbivore et au carnivore, du plancton au poisson et à l’oiseau, un cycle gigantesque transforme l’énergie solaire, produit l’oxygène, absorbe le gaz carbonique, et unit par mille réseaux l’ensemble des êtres de la niche à la planète; dans ce sens l’écosystème est bien une totalité auto-organisée. Ce n’était donc pas un délire romantique de considérer la Nature comme un organisme global, comme un être matriciel, à condition de ne pas oublier que cette mère est créée par ses propres enfants, et qu’elle est aussi marâtre, utilisant la destruction et la mort comme moyen de régulation.

Ainsi, la nouvelle conscience écologique doit changer l’idée de nature, aussi bien dans les sciences biologiques (pour qui la nature n’était que sélection des systèmes vivants, et non pas écosystème intégrateur desdits systèmes) que dans les sciences humaines (où la nature était amorphe et désordonnée).

Ce qui doit changer également, c’est la conception de la relation écologique entre un être vivant et son environnement. Selon l’ancien biologisme, l’être vivant évoluait au sein de la nature, et, se bornant à en extraire de l’énergie et de la matière, en dépendait seulement pour son alimentation et ses besoins physiques. C’est à Schrödinger, un des pionniers de la révolution biologique, que nous devons l’idée capitale que l’être vivant se nourrit non seulement d’énergie, mais aussi d’entropie3 négative (Schrödinger, 1945), c’est-à-dire d’organisation complexe et d’information. Cette proposition a été diversement développée, et l’on peut avancer que l’écosystème est co-organisateur et coprogrammateur du système vivant qui s’y trouve intégré (Morin, 1972). Cette proposition est de conséquence théorique très grande: la relation écosystémique n’est pas une relation externe entre deux entités closes; il s’agit d’une relation intégrative entre deux systèmes ouverts où chacun est partie de l’autre tout en constituant un tout. Plus un système vivant est autonome, plus il est dépendant à l’égard de l’écosystème; en effet, l’autonomie suppose la complexité, laquelle suppose une très grande richesse de relations de toutes sortes avec l’environnement, c’est-à-dire dépend d’interrelations, lesquelles constituent très exactement les dépendances qui sont les conditions de la relative indépendance. Ainsi, la société humaine, qui est ce qu’il y a de plus émancipé par rapport à la nature, nourrit son autonomie de multi-dépendances. (…)

L’écologie, ou plutôt l’écosystémologie (Wilden, 1972) est une science qui naît. Mais elle constitue déjà un apport capital à la théorie de l’auto-organisation du vivant, et en ce qui concerne l’anthropologie, elle réhabilite la notion de Nature et y enracine l’homme. La nature n’est plus désordre, passivité, milieu amorphe: elle est une totalité complexe. L’homme n’est pas une entité close par rapport à cette totalité complexe : il est un système ouvert, en relation d’autonomie/dépendance organisatrice au sein d’un écosystème.

Edition du Seuil, 1973.


  • Le texte fait apparaître à plusieurs reprises la notion de « changement ». Retrouvez les phrases dans lesquelles cette notion est exprimée. Précisez le domaine touché par le changement et la nature de la transformation.




  • Le texte met en relief une autre notion importante, qui touche à des domaines très variés. Quelle est-elle et comment est-elle illustrée dans la totalité de l’extrait?




  • Quelle nouvelle conception de l’homme, de la nature et de leurs relations apparaît ici? En quoi les deux conceptions s’opposent-elles? En quoi la nouvelle image de l’homme est-elle paradoxale?


Confrontez le texte ci-dessus avec celui de J.-C. Lefeuvre et mettez en relief tous leurs éléments communs en les classant.

1 Lamarck, naturaliste français (1744-1829).

2 Darwin: naturaliste anglais (1809-1882).

3 En thermodynamique, on parle de variation négative d’entropie quand un système voit augmenter son degré d’ordre et d’organisation, grâce à l’énergie et aux informations qu’il reçoit du milieu extérieur.

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